VISION #59 — MANON LANJOUÈRE | Le travail de l’imaginaire
La photographie plasticienne de Manon Lanjouère : entre sciences, écologie et mise en scène de l’imaginaire
Cet épisode de Vision(s) donne la parole à Manon Lanjouère, artiste visuelle dont la photographie plasticienne mêle recherche scientifique, écologie et mise en scène. On y comprend comment elle transforme des données sur l’astronomie ou l’océan en récits visuels, et pourquoi elle se définit comme artiste-chercheuse plutôt que photographe.
Qui est Manon Lanjouère et qu’est-ce que la photographie plasticienne ?
Prolongement d’un Live de Vision(s) sur la photographie plasticienne, cet entretien retrace le parcours de Manon Lanjouère, artiste visuelle pour qui la photographie reste le médium principal sans jamais être une fin en soi. Elle revendique le statut d’artiste-chercheuse : avant chaque projet, elle travaille jusqu’à un an avec des scientifiques en astronomie, météorologie ou océanographie, puis traduit ces données en images, sculptures et installations.
Son travail dispose science et poésie sur un même plan pour produire une « inquiétante étrangeté » : des phénomènes naturels expliqués mais fascinants, reconstruits en studio. Derrière chaque projet revient une question centrale, le rapport de l’humain à la Terre, au vivant et à l’Univers, et la frontière entre artificiel et naturel à l’ère de l’anthropocène.
D’où vient sa façon de travailler en mettant la photographie en scène ?
Manon Lanjouère a grandi dans un théâtre parisien, où elle observait la construction des décors et le spectacle vivant depuis les coulisses. Ce rapport précoce à la mise en scène structure toute sa méthode : elle écrit en amont, fait des storyboards, des croquis, construit maquettes ou grands décors, avant seulement de photographier — comme on monterait un spectacle.
Son premier souvenir photographique est lié à son père, photographe amateur, qui l’emmène à 5h du matin photographier un lever de soleil sur le Frémur. Elle se forme d’abord en histoire de l’art, puis intègre l’école de photographie des Gobelins. Parmi ses influences, elle cite la chorégraphe Pina Bausch et son scénographe Rolf Borzik, dont le rapport frontal et épuré à la nature a notamment nourri les gestes de sa série Demande à la poussière.
Pourquoi la photographie seule ne lui suffit pas
Lanjouère explique que la photographie ne lui permet pas, seule, de raconter ses histoires : elle a besoin du texte, des légendes, du son et de la scénographie. Elle développe la notion de leurre photographique — tromper le regardeur, notamment via les légendes — et rappelle, à la suite de Joan Fontcuberta, que le mécanisme de la photo n’est pas un gage de véracité, contre l’idée d’un « certificat d’authenticité » que défendait Roland Barthes.
Quel lien fait-elle entre histoire de la photographie et sciences ?
Pour Lanjouère, photographie et sciences sont intimement liées. À ses débuts, la photographie était une pratique mécanique et scientifique exigeant des connaissances en chimie et en optique : elle la décrit comme « la petite sœur de l’astronomie et de la microscopie », utilisée pour conserver la trace de spécimens impossibles à garder dans le formol.
Elle s’appuie sur l’astronome du XIXe siècle Camille Flammarion, lié à l’Observatoire de Paris, dont les interrogations sur la place de la Terre dans l’espace ont orienté ses premiers projets. Elle cite aussi l’astronome-photographe James Nasmyth, qui sculptait un plâtre géant de la Lune d’après ses observations à la lunette pour le photographier ensuite — preuve, selon elle, que la mise en scène existe dès les débuts du médium.
Quels sont les grands projets de Manon Lanjouère ?
The Blue Marble, le déclic écologique
Œuvre charnière, The Blue Marble est une photographie-objet : une fausse vue du clair de Terre depuis la Lune, image composite imprimée sur un marbre bleu (jeu sur le double sens de « blue marble », bille bleue et marbre bleu), posée sur une roche fendue figurant le sol lunaire. Inspirée des témoignages d’astronautes, elle marque le passage d’un travail centré sur l’astronomie vers un engagement écologique.
Bleu glacé, le voyage imaginaire en Islande
Premier projet (2007), Bleu glacé naît d’un voyage en Islande préparé en lisant l’écrivain Jón Kalman Stefánsson. Déçue par ses prises de vue réelles, frappée par le tourisme de masse, elle reconstruit en studio icebergs, cascades et geysers à partir de déchets plastiques et de chutes de décors de théâtre. La série prend la forme d’un faux lexique scientifique et lui révèle que son écriture n’est pas documentaire mais relève de l’imaginaire reconstruit.
Les particules, le conte humain d’une eau qui meurt
Commencé en 2021 et poursuivi à bord de la goélette scientifique Tara entre Salvador de Bahia et Rio, ce projet militant porte sur la pollution microplastique — qui représente 99 % de la pollution plastique — et son impact sur le plancton, producteur de plus de 60 % de l’oxygène de la planète. En hommage à Anna Atkins et son British Algae, premier livre photographique en cyanotype, elle crée un herbier de faux organismes faits de déchets plastiques, rehaussés de peinture fluorescente sur plaque de verre, exposés sous lumière noire dans une atmosphère abyssale.
Comment conçoit-elle son rôle d’artiste et la place de la prise de vue ?
Lanjouère se dit « fausse photographe » : elle ne possède plus de boîtier numérique et la prise de vue ne représente qu’une part minime de son temps de travail (deux semaines de photos pour deux ans de projet sur Les particules). Son assistant réalise une grande part des prises de vue et des retouches, sous ses directives. Ce qui compte pour elle, c’est la recherche conceptuelle, le choix des matériaux et le militantisme écologique — la scénographie étant pensée dès le départ, en même temps que la recherche scientifique. Sa voix et le détail de sa démarche, à écouter dans l’épisode, en disent long sur cette manière singulière de créer.
Références citées dans l’épisode
- Manon Lanjouère
- The Blue Marble (œuvre)
- NASA
- Les Gobelins (école de photographie)
- Pina Bausch
- Rolf Borzik
- Demande à la poussière (série)
- Camille Flammarion
- Observatoire de Paris
- James Nasmyth
- Bleu glacé (série)
- Jón Kalman Stefánsson
- Joan Fontcuberta
- Roland Barthes
- Les particules, le conte humain d’une eau qui meurt (projet)
- Goélette Tara
- Station biologique de Roscoff
- Résidence 1+2 (prix Photographie et Sciences)
- Anna Atkins
- British Algae (livre)
- MEP (Maison Européenne de la Photographie)
Questions fréquentes sur Manon Lanjouère et la photographie plasticienne
Qu’est-ce que la photographie plasticienne selon Manon Lanjouère ?
Pour Manon Lanjouère, la photographie plasticienne dépasse la prise de vue : elle mêle sculpture, installation, texte, son et scénographie. Elle se définit comme artiste visuelle ou artiste-chercheuse, la photographie restant son médium principal sans être une fin en soi. Elle reconstruit en studio des phénomènes naturels plutôt que de les documenter, pour travailler l’imaginaire et sensibiliser.
Pourquoi Manon Lanjouère dit-elle être une « fausse photographe » ?
Elle se dit « fausse photographe » car elle ne photographie pas à l’instinct et ne possède plus de boîtier numérique. Sur un projet de deux ans, la prise de vue ne dure que deux semaines et son assistant en réalise une grande part. L’essentiel de son travail réside dans la recherche conceptuelle, scientifique et le choix des matériaux, pas dans le geste photographique.
Qu’est-ce que le « leurre photographique » qu’elle évoque ?
Le leurre photographique consiste à tromper volontairement le regardeur sur la nature de ce qu’il voit. Lanjouère l’obtient en reconstruisant des phénomènes ou organismes à partir de déchets plastiques, puis en jouant des légendes pour révéler ou brouiller le réel. Elle rappelle, après Joan Fontcuberta, que le mécanisme photographique n’est pas un gage de vérité, contre l’idée de Roland Barthes.
En quoi consiste son projet sur la goélette Tara ?
Embarquée sur la goélette scientifique Tara entre Salvador de Bahia et Rio, Lanjouère a développé « Les particules », projet sur la pollution microplastique de l’océan et son impact sur le plancton. Elle y a collecté images et sons, ramassé des déchets, puis recréé de faux organismes marins en plastique, exposés en hommage à Anna Atkins, pionnière du cyanotype.
Quel lien établit-elle entre histoire de la photographie et sciences ?
Lanjouère rappelle qu’à ses débuts la photographie était une pratique mécanique et scientifique, exigeant des connaissances en chimie et en optique. Elle la décrit comme « la petite sœur de l’astronomie et de la microscopie », longtemps utilisée pour conserver la trace de spécimens. Cette parenté historique nourrit sa démarche, qui réactive des moments fondateurs du médium de façon contemporaine.
Quels artistes et penseurs ont influencé Manon Lanjouère ?
Elle cite la chorégraphe Pina Bausch et son scénographe Rolf Borzik pour leur rapport frontal et épuré à la nature, qui a inspiré ses portraits. Côté sciences, l’astronome Camille Flammarion a orienté ses premiers projets. Elle se réfère aussi à Anna Atkins, autrice du premier livre photographique en cyanotype, à Joan Fontcuberta et à Roland Barthes pour la question de la véracité photographique.