Une vocation précoce, un détour par la mode
Valérie Servant raconte que sa passion pour la photographie est née à l’âge de dix ans, avec un Polaroïd offert par ses parents. Cette vocation précoce la mène vers des études artistiques, où elle développe une fascination pour l’œuvre du peintre Piet Mondrian, dont la recherche d’équilibre et de composition influence encore aujourd’hui son regard. Pourtant, à la fin de ses études à Paris, sans réseau ni moyens, elle met de côté son rêve de devenir photographe. Le hasard la conduit dans un bureau de presse de mode, où son style personnel est remarqué. Des photographes lui proposent alors de faire du stylisme pour leurs séances photo, une activité qu’elle découvre sur le tas et qui va devenir sa carrière pendant près de vingt ans.
« Quitte à pas gagner beaucoup d’argent, autant que j’aille faire ce que je me perds. Autant retourner vers ma première motivation, ma première vocation, mon premier amour qui est la photographie finalement. »
La beauté dans la rue
Parallèlement au stylisme, Valérie Servant se spécialise dans la direction de casting, et plus particulièrement le casting de rue. Lassée des mannequins trop jeunes et trop maigres proposés par les agences, elle préfère aborder des inconnus dans la rue, des « gueules » qui dégagent une histoire et une personnalité. Elle cherche à montrer une beauté plus diverse, incluant des personnes âgées, des physiques atypiques, loin des critères socio-économiques qui, selon elle, définissent la beauté conventionnelle. Cette démarche sincère et audacieuse est remarquée par le créateur Martin Margiela, qui l’engage pour trouver les visages de ses défilés. Pour elle, cette expérience est une façon de prouver que la beauté réside dans le caractère et non dans les apparences.
« J’ai montré que la beauté, c’était une question de personnalité avant d’être une question de critères socio-économiques. »
Le retour à la photographie
Après des années dans la mode, Valérie Servant décide de quitter ce milieu. La précarité, le manque de reconnaissance et surtout une affaire de plagiat où une agence de publicité s’approprie une de ses idées la poussent à tourner la page. Ayant le sentiment d’avoir transmis son message sur la diversité de la beauté, elle choisit de revenir à ses premières amours. Pour se sentir légitime, elle entreprend à 40 ans une formation d’un an à l’école Speos, où elle réapprend toutes les bases techniques et se confronte au jugement de professionnels reconnus. Cette étape est cruciale pour elle : elle lui permet enfin de s’autoriser à être photographe. Elle travaille également un temps comme retoucheuse professionnelle, une expérience qui ancre sa conviction que la retouche n’est que le prolongement numérique du travail qui se faisait autrefois en chambre noire.
« Ça m’a permis de m’autoriser à être photographe, parce que je ne m’autorisais pas avant cela. »
L’œil et le cœur
Un coup de foudre la ramène dans sa région d’origine, les Hautes-Pyrénées, où elle poursuit sa carrière de photographe. Spécialisée aujourd’hui dans la photographie d’architecture et le portrait, elle continue d’appliquer les principes qui ont guidé toute sa carrière : l’honnêteté, la sincérité et la recherche d’une connexion humaine. Pour ses portraits, elle développe une approche qu’elle qualifie de « photothérapie ». En se rendant chez ses clients, dans leur environnement, elle instaure un dialogue pour les mettre à l’aise et capter leur véritable personnalité. Son objectif est de leur renvoyer une image d’eux-mêmes qu’ils aiment, en se concentrant sur les détails et les forces qu’ils ignorent souvent. Pour Valérie Servant, une séance photo réussie est avant tout une aventure à deux, un travail d’équipe où le photographe fait le chemin vers son sujet pour que la beauté puisse émerger.
« Un portrait, c’est une aventure à deux. Il faut que le photographe fasse au moins la moitié du chemin, si ce n’est les trois quarts, vers la personne pour que la personne puisse faire le reste du chemin. »
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Valérie Servant
- Le compte Instagram de Valérie Servant
- Le travail de Gregory Crewdson
- La série « Sleeping by the Mississippi » d’Alec Soth
- Le travail de Rineke Dijkstra
- La série « Yangtze – The Long River » de Nadav Kander
- Les portraits de pêcheurs par Stephan Van Fleteren
- Le travail de Kathleen Ryan
- Le site du photographe Laurent Nivalle
- La playlist YouTube de Valérie sur les grands photographes
Les références de l’épisode
- Personnes : Piet Mondrian, Weegee, Martin Margiela, Paul Armangette, Kasimir Malevitch, Naomi Campbell, Claudia Schiffer, Peter Lindbergh, Sébastien Salgado, Raymond Depardon, Alec Soth, William Eggleston, Gregory Crewdson, Nadav Kander, Stephan Van Fleteren, Rineke Dijkstra, Kathleen Ryan, David Lachapelle, Willy Ronis, Shirin Neshat, Seydou Keïta, Malick Sidibé, James Nachtwey, Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, Harry Winogrand, Harry Gruyaert, Nicéphore Niépce, Fred Jaguenot, Annie Leibovitz, Stephen Meisel, Laurent Nivalle, Julien Apruzzese, Alexis Paoli.
- Marques et entreprises : Polaroid, Sony Cybershot, Dior, Gaultier, Chanel, Diesel, Profoto, Magnum Photos.
- Institutions et publications : Centre Georges Pompidou, Speos Photographie, Paris Match, Polka Magazine, Madame Figaro, Grisette Magazine.
- Œuvres : « Carré blanc sur fond blanc » (Malevitch), « Sleeping by the Mississippi » (Alec Soth).
- Lieux : Saint-Charles (Panthéon-Sorbonne), Puces de Montreuil, Hautes-Pyrénées.
Au fil de l’épisode
- La naissance de sa vocation à 10 ans avec un appareil Polaroïd.
- Ses études d’arts plastiques et l’influence déterminante du peintre Piet Mondrian sur sa vision de la composition.
- Ses débuts dans la mode comme styliste, un peu par hasard.
- Le passage au casting de rue pour trouver des visages et des personnalités qui l’inspiraient plus que les mannequins d’agence.
- Sa philosophie de la beauté non conformiste, opposée aux critères socio-économiques.
- Sa collaboration avec le créateur Martin Margiela, qui partageait sa vision du casting.
- Les raisons de son départ du milieu de la mode : précarité, manque de reconnaissance et une affaire de plagiat.
- Sa décision de revenir à la photographie et le besoin de légitimité.
- Sa formation à 40 ans à l’école Speos pour consolider ses bases et gagner en confiance.
- Son regard sur la retouche photo, qu’elle considère comme l’équivalent numérique du travail en chambre noire argentique.
- Son déménagement de Paris vers les Hautes-Pyrénées, motivé par l’amour.
- Ses inspirations photographiques majeures : Nadav Kander, Stephan Van Fleteren, Weegee, Raymond Depardon ou encore Alec Soth.
- Son obsession pour les lignes droites en photographie, et pourquoi Weegee est le seul à qui elle pardonne les cadres penchés.
- Son plaidoyer pour que les photographes s’intéressent à l’histoire de leur art et à ses grands maîtres.
- Ses choix de matériel : zooms en architecture pour la flexibilité, focales fixes en portrait pour le relief.
- Comment le flash Profoto A1 l’a réconciliée avec la lumière artificielle.
- Sa préférence pour les moments réels, même lorsqu’elle réalise des portraits posés.
- Son approche du portrait comme une « photothérapie » pour aider ses sujets à s’accepter et à s’aimer.
- La prospection de clients et les défis de l’activité de photographe en province.
- L’importance de la fidélisation et de la collaboration avec ses clients, notamment les architectes.
- Le pire souvenir de sa carrière : une séance entière réalisée en JPEG par erreur.
- Le meilleur sentiment de sa carrière : la reconnaissance par ses pairs et les propositions de collaboration.
- Ses recommandations pour de futurs invités du podcast : les photographes Fred Jaguenot et Laurent Nivalle.
FAQ
Qui est Valérie Servant ?
Valérie Servant est une photographe française au parcours atypique. Avant de se consacrer à la photographie, elle a travaillé pendant près de 20 ans dans le milieu de la mode comme styliste et directrice de casting. Reconnue pour son approche de « casting de rue », elle a notamment collaboré avec le créateur Martin Margiela. Aujourd’hui, elle se spécialise dans la photographie d’architecture et le portrait, avec une approche centrée sur l’authenticité et la personnalité de ses sujets.
Pourquoi Valérie Servant a-t-elle quitté le milieu de la mode ?
Valérie Servant a quitté la mode après avoir ressenti une forme d’usure et de désillusion. Elle évoque la précarité du métier, mais surtout une affaire de plagiat d’une de ses idées par une agence de publicité, qui a été la « foi de trop ». Ayant le sentiment d’avoir dit ce qu’elle avait à dire sur la beauté non conformiste, elle a préféré partir avant de devenir amère et de ne plus avoir rien à proposer de créatif.
Qu’est-ce que le casting de rue, selon Valérie Servant ?
Pour Valérie Servant, le casting de rue consiste à trouver des modèles en dehors des agences traditionnelles, directement dans la vie de tous les jours. Plutôt que de chercher des physiques répondant à des standards, elle recherchait des « gueules », des personnes de tous âges et de toutes origines dont le visage et l’allure racontaient une histoire. C’était sa manière de promouvoir une beauté plus diverse, plus authentique et moins dépendante des critères socio-économiques.
Quelle est la philosophie de Valérie Servant en photographie de portrait ?
Valérie Servant aborde le portrait comme une « photothérapie ». Elle préfère photographier ses sujets dans leur environnement personnel pour qu’ils soient plus à l’aise. Par le dialogue, elle cherche à créer un lien de confiance pour capter leur véritable personnalité, au-delà des apparences. Son but est de leur montrer leur propre beauté, souvent ignorée, en se focalisant sur leur force intérieure et leur caractère, afin qu’ils repartent avec une image d’eux-mêmes qu’ils aiment.
Quels sont les artistes qui inspirent Valérie Servant ?
Valérie Servant est très influencée par le peintre Piet Mondrian, dont elle a étudié le travail sur la composition et l’équilibre. En photographie, elle cite de nombreuses références, parmi lesquelles Weegee pour son approche brute et sociologique, Raymond Depardon pour sa manière de trouver la beauté dans la modestie, Nadav Kander pour sa poésie visuelle, ou encore Alec Soth et William Eggleston pour leur travail sur la photographie couleur américaine.

Laisser un commentaire