VISION #83 — ROMY ALIZÉE | Réécrire le désir
Romy Alizée : un regard frontal sur le corps, le désir et la légitimité d’une photographe autodidacte
Comment fabrique-t-on une photographie érotique au féminin quand on est femme et autodidacte ? Romy Alizée, photographe passée du statut de modèle à celui d’autrice, raconte la construction d’un regard frontal sur le corps et le désir, son livre Des choses que j’imagine, et la bataille permanente pour sa légitimité.
Romy Alizée : un regard frontal sur le corps, le désir et la légitimité d’une photographe autodidacte
Cet épisode de Vision(s) ouvre un territoire rarement abordé dans le podcast : le nu, l’intime et l’érotique. L’invitée, Romy Alizée, est photographe, performeuse, autrice et fait un peu de radio. Son parcours est tout sauf linéaire : avant de prendre l’appareil, elle a posé comme modèle pendant cinq ans, presque toujours bénévolement — payée une dizaine de fois en tout. C’est en observant les photographes pour qui elle posait, du sulfureux Richard Kern au spécialiste du fétichisme Gilles Berquet, qu’elle a appris le métier sur le tas. Le déclencheur de sa propre pratique fut un jour où elle emprunta l’appareil d’un photographe pour se photographier elle-même, travestie.
De modèle à photographe : un parcours d’autodidacte
Romy Alizée insiste sur ce qui détermine toute sa trajectoire : elle est autodidacte. Elle a arrêté l’école après le bac, a tenté sans succès d’entrer dans des écoles d’art, et n’a jamais bénéficié des codes ni du réseau d’une scène artistique. Issue d’une famille monoparentale où l’idée d’un prêt étudiant mettait sa mère « en PLS », elle est montée à Paris à vingt ans pour faire une école de théâtre, financée par un petit héritage. Elle revendique cette galère tout en la regrettant : « pourquoi on ne m’a pas parlé de cet artiste il y a dix ans ? » Sa première relation à l’image naît d’un besoin d’émancipation et d’un rapport adolescent aux magazines et au cinéma — quatre séances de cinéma par jour à la fac de Nantes, un abonnement à Vogue dès douze ans.
Un regard frontal qui refuse la suggestion
Le fil conducteur de son travail tient en un mot : la frontalité. Romy Alizée refuse les non-dits, les zones d’ombre, la suggestion. Le regard caméra, omniprésent, sert à impliquer le spectateur et à déstabiliser : un regard « interrogateur, parfois un peu blasé », qui détonne avec le contenu érotique de l’image. Ses influences ne viennent pas tant de l’histoire de la photographie que de la performance — Marina Abramović, Valie Export — et de Nan Goldin, première artiste qu’on lui ait présentée et qui a ouvert son champ des possibles vers une photo de journal intime. Sa première phase, brute et anti-léchée, est une réaction directe à ses années de modèle où il fallait « performer une féminité ».
Pour elle, ses images ne sont pas faites pour exciter mais pour provoquer des réactions et « aller là où je voyais les autres s’arrêter ». Elle interroge ce que signifie, pour une femme, se photographier dans des situations explicites — un geste qui lui a valu de lourdes remarques misogynes, le contenu sexuel servant souvent à invalider toute la démarche.
Le livre Des choses que j’imagine et la montagne comme contre-champ
L’épisode est marqué par la sortie de son livre, Des choses que j’imagine, édité chez Rotolux Press, une maison qui éditait jusque-là poésie et textes littéraires plutôt que de la photographie. L’ouvrage mêle deux corpus pensés comme indissociables : ses autoportraits très mis en scène (avec leurs objets-signes comme la tour Eiffel en plastique ou la baguette de pain) et des portraits plus doux et épurés. Surtout, il y intègre ses photographies récentes de nu en montagne, prises lors de randonnées personnelles. La montagne y fonctionne comme un contre-champ de l’érotisme : statuesque, ambiguë, elle déplace les scènes explicites « à un autre endroit ». Sa photo Autoportrait face à la mer de glace, prise à Chamonix en 2023, incarne ce basculement — une image plus mélancolique et sensuelle, à rebours de sa frontalité habituelle.
Les rencontres, l’écriture et le son
Un tournant survient en 2015 avec le documentaire My Body, My Rules d’Émilie Jouvet, où elle rencontre des amies devenues collaboratrices : Élisa Monteil, Marianne Chargois, Lou Jappiconi, Rebecca Chaillon. Ces rencontres lui font découvrir « le monde dont je rêvais » et la poussent vers d’autres médiums : le documentaire radio (Cœur de sexe diffusé sur France Culture), des courts-métrages, la performance Gaisies jouée une dizaine de fois entre 2022 et 2023. Le livre contient aussi trois textes littéraires qu’elle a écrits, dont Premier porno, récit initiatique de son premier jour de tournage.
La légitimité, ce chantier permanent
Le cœur émotionnel de l’épisode est la question de la légitimité. Romy Alizée dit galérer à être reconnue par le milieu de la photographie contemporaine, alors qu’elle se sent plus facilement accueillie en radio, en performance ou en littérature. Le fait d’être une femme qui pratique l’autoportrait, dans des contextes de sexualité et de désir, et sans inclure d’hommes, ajoute selon elle « couche après couche » à cette difficulté. Elle raconte ce juré qui, après avoir vu son travail, lui demande si « ça ne l’intéresse pas de travailler sur autre chose que [elle] » — une remarque qui invalide la démarche au lieu d’en parler. Pour tenir, elle s’appuie sur des amitiés précises, comme la photographe Bérangère Fromont. Au micro, elle livre une matière brute et drôle qui dépasse de loin ce résumé : c’est dans sa voix, ses anecdotes et son autodérision que l’épisode prend toute sa force.
Foire aux questions
Qui est Romy Alizée ?
Romy Alizée est une photographe, performeuse et autrice française, autodidacte, spécialisée dans la photographie de nu, intime et érotique. Elle a d’abord posé comme modèle pendant cinq ans avant de passer derrière l’objectif. Elle travaille aussi le son, la radio documentaire et la performance, et publie le livre Des choses que j’imagine.
Quel est le livre de Romy Alizée et chez quel éditeur est-il publié ?
Le livre de Romy Alizée s’intitule Des choses que j’imagine et il est édité par Rotolux Press, une maison qui publiait jusque-là surtout de la poésie et des textes littéraires. L’ouvrage rassemble ses autoportraits mis en scène, des portraits et ses photographies récentes de nu en montagne, accompagnés de trois textes littéraires qu’elle a écrits.
Pourquoi Romy Alizée photographie-t-elle des nus en montagne ?
Romy Alizée photographie des nus en montagne car le paysage fonctionne comme un contre-champ de l’érotisme : statuesque et majestueuse, la montagne déplace les scènes explicites « à un autre endroit » et crée une zone de trouble. Ces images, prises pendant ses randonnées personnelles en quelques minutes, apportent une lecture ambiguë qui dépasse la simple photo de nu.
Qu’est-ce qui caractérise le style de Romy Alizée en photographie ?
Le style de Romy Alizée se caractérise par la frontalité : elle refuse la suggestion et les zones d’ombre, privilégie un regard caméra direct, presque interrogateur ou blasé, et travaille beaucoup en noir et blanc au flash. Ce choix du noir et blanc décale ses images de l’époque et ajoute des couches de lecture à un travail volontairement cru et souvent drôle.
En quoi être une femme photographe complique-t-il la reconnaissance du travail de Romy Alizée ?
Être une femme photographe complique la reconnaissance de Romy Alizée car son travail combine plusieurs sources de rejet : l’autoportrait, le contenu sexuel et l’absence d’hommes dans un travail lesbien. Elle souligne que le contenu érotique sert souvent à invalider la démarche d’une femme par la misogynie, là où un homme qui se montre serait plutôt applaudi pour son audace.
Quelles sont les influences artistiques de Romy Alizée ?
Les influences artistiques de Romy Alizée viennent surtout de la performance et du cinéma plutôt que de l’histoire de la photographie. Elle cite Nan Goldin, première artiste qu’on lui ait présentée, ainsi que les performeuses Marina Abramović et Valie Export. La culture des magazines de mode, le cinéma et le roman Lolita de Nabokov nourrissent aussi son imaginaire.
Comment Romy Alizée aborde-t-elle la question de la légitimité quand on est autodidacte ?
Romy Alizée aborde la légitimité comme un combat permanent, aggravé par son statut d’autodidacte : sans école d’art, sans réseau ni grandes résidences, elle a appris « sur le tard et sur le tas ». Elle estime que le livre sert justement à valoriser un travail et à affirmer qu’il existe plusieurs façons de faire, plutôt que de coller aux attentes du milieu.
Les chiffres de l’épisode
- 5 ans de pratique comme modèle photo avant de passer derrière l’objectif
- Payée seulement une dizaine de fois sur ces cinq années de pose
- 10 ans de photographie en autoportrait
- Autoportrait face à la mer de glace réalisé en 2023 à Chamonix
- Documentaire My Body, My Rules d’Émilie Jouvet en 2015, point de bascule
- Performance Gaisies jouée une dizaine de fois entre 2022 et 2023 (spectacle d’environ 1h15)
- Appartement-atelier de 18 puis 24 mètres carrés
- Romy Alizée présente sur 2 photos sur 10 d’un projet pris à tort pour de l’autoportrait intégral
Références
- Romy Alizée
- Richard Kern
- Gilles Berquet
- Nan Goldin
- Marina Abramović
- Valie Export
- Émilie Jouvet — My Body, My Rules
- Élisa Monteil
- Marianne Chargois
- Rebecca Chaillon
- Des choses que j’imagine (livre)
- Rotolux Press
- France Culture — Cœur de sexe
- Lolita de Vladimir Nabokov / Stanley Kubrick
- Bérangère Fromont
- Villa Perrochon