Le cinéaste Martin Bourboulon, réalisateur travaillant la mise en scène au cinéma sur 13 jours 13 nuits

VISION #81 — MARTIN BOURBOULON | Un cinéaste de tous les genres

Comment Martin Bourboulon construit une grammaire de mise en scène, du plan-séquence de 13 jours 13 nuits à la comédie

Le cinéaste Martin Bourboulon détaille sa grammaire de mise en scène : pourquoi il a choisi un plan fixe plutôt que la caméra épaule pour 13 jours 13 nuits, comment il pense l’image, le son et la profondeur de champ, et ce que change le passage de la comédie au film d’action.

Comment Martin Bourboulon construit une grammaire de mise en scène, du plan-séquence de 13 jours 13 nuits à la comédie

Invité de Vision(s) à l’occasion de la sortie de 13 jours 13 nuits, son film d’action avec Roschdy Zem et Lina Khoudri inspiré de l’évacuation de l’ambassade de France à Kaboul en août 2021, le réalisateur Martin Bourboulon revient sur sa façon de fabriquer des images. L’épisode décrypte avant tout une méthode : comment un cinéaste pense le cadre, la lumière et le son pour faire naître l’intensité d’une scène. Du blocage de voitures la nuit comme stagiaire à la direction de 10 000 figurants au Maroc, c’est le portrait d’un artisan de l’image qui n’est jamais là où on l’attend.

Le choix du plan fixe contre la caméra épaule dans 13 jours 13 nuits

Pour son film situé en Afghanistan, Bourboulon explique avoir pris le contre-pied de la grammaire visuelle dominante des films de zone de conflit. Là où Kathryn Bigelow dans Zero Dark Thirty ou Paul Greengrass dans Green Zone ont imposé la caméra épaule pour créer du danger et de la prise sur le vif, le cinéaste a estimé qu’après vingt ans de séries et de films reprenant ce réflexe, il fallait inventer l’urgence autrement. Sa décision, presque dogmatique selon ses mots : faire naître le chaos dans la situation et le cadre plutôt qu’avec la caméra.

Concrètement, cela donne des scènes en plan-séquence à caméra statique, sans coupe ni montage virtuose. Il décrit en détail un plan d’ouverture de trois minutes trente : Roschdy Zem traverse la rue en portant un militaire blessé, on entend un 4×4 taliban qu’on ne voit pas, et l’action se construit en profondeur du plan large jusqu’au gros plan.

La dramaturgie du son et la mise en scène d’arrière-plan

Bourboulon insiste sur deux outils qui font sa signature. D’abord la puissance du son : « ce que tu entends sans le voir peut rendre les choses très lisibles, très narratives et très dangereuses ». Le bruit du 4×4 hors-champ suffit à installer la menace. Ensuite, ce qu’il appelle la mise en scène d’arrière-plan, vécue par un personnage au premier plan qui ne voit pas la scène mais la comprend. Il cite comme révélation l’accident de voiture d’Amours chiennes d’Alejandro González Iñárritu, et rapproche cet effet du réalisme brut des vidéos d’événements dramatiques filmées sur Internet.

Cette construction repose sur un choix technique précis : des focales courtes et une optique spéciale donnant une grande profondeur de champ, pour que le gros plan de l’acteur et l’action en arrière-plan restent nets simultanément. Un travail qu’il qualifie lui-même de très photographique.

Du blocage de voitures à la direction de 10 000 figurants : un parcours d’apprentissage

Fils d’un producteur indépendant associé à Bertrand Tavernier, Bourboulon raconte avoir découvert l’envers du décor vers 15-16 ans, fasciné par cet « alliage de l’industrie et de l’artisanat ». Il enchaîne les stages : Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz dans les années 2000, où il bloque les voitures de l’autre côté de la vallée toute la nuit, puis Laissez-passer et Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau comme assistant réalisateur. À 23 ans, le goût de la mise en scène le « pique » et il réalise un court-métrage en 35 mm, tiré à 100 copies pour passer devant un film en salle.

Son apprentissage se poursuit avec ses chefs opérateurs : Mathias Boucard sur Eiffel, venu de la publicité avec un sens graphique fort, puis Nicolas Bolduc sur 13 jours 13 nuits. C’est sur le plateau pharaonique des Trois Mousquetaires, tourné en 150 jours avec parfois plus de 1 000 personnes à la cantine, qu’il éprouve l’ampleur du métier.

Le cinéaste comme skipper et l’éloge du film populaire

Pour décrire le métier de réalisateur sur le plateau, Bourboulon développe une analogie marine qu’il affectionne : le cinéaste est un skipper. Quand il reste deux heures de tournage, qu’une caméra est cassée et que la nuit tombe, l’équipe cherche le référent du regard et doit le sentir en maîtrise. Mais comme le skipper qui descend dans sa cabine, le réalisateur peut douter en coulisse tout en affichant la confiance qui rassure tout le monde. La contrainte, dit-il, crée la créativité.

Le fil rouge de l’épisode reste son refus de se cantonner à un genre. De la comédie Papa ou Maman au film d’époque Eiffel, des Trois Mousquetaires au film d’action, il revendique de toujours « penser au spectateur » et assume la notion de film populaire, citant les carrières de Steven Spielberg, Stanley Kubrick ou Patrice Leconte comme modèles de cinéastes passant d’un univers à l’autre. Pour saisir comment il articule l’intime et l’épique dans chaque projet, et entendre sa restitution sensible d’une scène du Temps des Gitans de Kusturica qui l’a construit, l’écoute de l’entretien complet vaut le détour.

Foire aux questions

Pourquoi Martin Bourboulon a-t-il choisi le plan fixe plutôt que la caméra épaule pour 13 jours 13 nuits ?

Martin Bourboulon a choisi le plan fixe pour prendre le contre-pied de la caméra épaule devenue la grammaire dominante des films de zone de conflit, vue chez Kathryn Bigelow ou Paul Greengrass. Plutôt que de créer le danger avec la caméra, il a voulu le faire naître dans la situation et le cadre, en temps réel et sans coupe.

Qu’est-ce que la mise en scène d’arrière-plan au cinéma ?

La mise en scène d’arrière-plan consiste à faire vivre une action décisive au second plan, vécue par un personnage en gros plan qui ne la voit pas mais la comprend. Bourboulon cite l’accident de voiture d’Amours chiennes d’Iñárritu comme référence : cet effet crée un sentiment de réalisme absolu, proche des vidéos d’événements imprévus filmées sur le vif.

Quel type de focale Martin Bourboulon utilise-t-il pour ses plans à grande profondeur de champ ?

Martin Bourboulon utilise des focales courtes, par opposition aux longues focales, associées à une optique spéciale. Ce choix permet d’avoir un personnage en gros plan tout en gardant l’arrière-plan parfaitement net, là où l’on obtient habituellement du flou. Il décrit ce travail comme étant très photographique.

De quoi parle le film 13 jours 13 nuits de Martin Bourboulon ?

13 jours 13 nuits est un film d’action inspiré de faits réels qui raconte l’évacuation de centaines de personnes de l’ambassade de France à Kaboul en août 2021, alors que les talibans reprennent la ville au lendemain du départ des troupes américaines. Il réunit Roschdy Zem, Lina Khoudri, Bababek Sidqi et Christophe Montenez, et est sorti le 27 juin.

Comment Martin Bourboulon a-t-il appris le métier de réalisateur ?

Martin Bourboulon a appris le métier sur le terrain, par les stages, en commençant comme assistant à bloquer des voitures la nuit sur Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz, puis sur les tournages de Bertrand Tavernier et Jean-Paul Rappeneau. Fils de producteur indépendant, il a baigné dans le cinéma avant de réaliser un court-métrage en 35 mm à 23 ans.

Pourquoi Martin Bourboulon compare-t-il le cinéaste à un skipper ?

Martin Bourboulon compare le cinéaste à un skipper car, sur le plateau, l’équipe cherche un référent en maîtrise pour se rassurer, comme l’équipage face au capitaine dans la tempête. Le réalisateur doit afficher l’assurance qui guide tout le monde, même lorsqu’il doute en coulisse, exactement comme le skipper redescendu dans sa cabine.

Pourquoi Martin Bourboulon change-t-il de genre à chaque film ?

Martin Bourboulon change de genre par envie de se confronter à la grammaire de mise en scène propre à chaque univers, de la comédie au film d’action. Il s’inspire de cinéastes comme Spielberg, Kubrick ou Patrice Leconte qui ont varié les genres toute leur carrière, et place le plaisir du spectateur au cœur de son cinéma populaire assumé.

Références

  • Martin Bourboulon
  • 13 jours 13 nuits
  • Roschdy Zem
  • Lina Khoudri
  • Christophe Montenez
  • Nicolas Bolduc
  • Kathryn Bigelow
  • Zero Dark Thirty
  • Paul Greengrass
  • Green Zone
  • Alejandro González Iñárritu (Amours chiennes)
  • Emir Kusturica (Le Temps des Gitans)
  • Goran Bregović
  • Mathieu Kassovitz (Les Rivières pourpres)
  • Bertrand Tavernier (Laissez-passer)
  • Jean-Paul Rappeneau (Bon Voyage)
  • Eiffel
  • Papa ou Maman
  • Les Trois Mousquetaires
  • Mathias Boucard
  • Caroline Bongrand
  • Vanessa Van Zuylen
  • Dimitri Rassam
  • Pathé
  • Steven Spielberg
  • Stanley Kubrick
  • Patrice Leconte
  • Cédric Jimenez
  • Noyau.studio

Les liens de l’épisode

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