FOCUS #4 – Simon Baker (directeur de la MEP)
Simon Baker, directeur de la MEP : critères de sélection, collection et avenir de la photographie à Paris
Comment le directeur de la MEP, la Maison Européenne de la Photographie à Paris, choisit-il les artistes qu’il expose ? Dans cet entretien, Simon Baker explique ses critères fondés sur la diversité, l’état de la photographie française aujourd’hui, la richesse de la collection de la MEP et le rôle clé du livre photo pour repérer les jeunes talents.
Simon Baker, directeur de la MEP : critères de sélection, collection et avenir de la photographie à Paris
Enregistré non pas dans le studio habituel du podcast mais directement dans les murs de la Maison Européenne de la Photographie, cet épisode Focus donne la parole à Simon Baker, nommé directeur de l’institution en janvier 2018. Ouverte en 1996 et créée par Jean-Luc Monterosso, la MEP réunit en un lieu unique des espaces d’exposition, une bibliothèque et un auditorium : c’est, sans exagérer, le temple de la photographie à Paris. Baker, Anglais de 47 ans, historien de l’art de formation, est arrivé là après une carrière universitaire puis huit à neuf ans à la Tate à Londres, où il fut le premier conservateur dédié à la photographie et bâtit la stratégie de collection pour les quatre musées du groupe.
Son passage de la Tate à la MEP relève d’un choix assumé : quitter une « énorme machine » de 700 personnes pour une institution plus petite et plus personnelle. C’est ce changement d’échelle, autant que la perspective d’écrire un nouveau chapitre, qui l’a séduit.
La diversité comme seule ligne éditoriale
Interrogé sur ses critères de sélection, Baker répond qu’il n’y en a « aucun », sinon le concept de diversité sous toutes ses formes : âge des artistes, sexualité, genre, héritage culturel, mais aussi diversité des approches photographiques. Sa toute première idée d’exposition en arrivant était l’artiste chinois Ren Hang, figure de la communauté LGBT, auteur de livres très admirés, mondialement reconnu mais jamais montré en institution, et décédé par suicide. Pour ne pas l’enfermer dans une filiation, Baker a choisi de l’associer à la jeune Coco Capitan plutôt qu’à un aîné.
Cette logique de transmission de génération en génération traverse toute sa programmation. L’exposition de Coco Capitan a précédé celle d’Henry Wessel, l’un de ses photographes préférés, créant un lien involontaire mais cohérent. Baker assume aussi de soutenir une génération de femmes photographes très fortes : l’année de l’entretien, le studio de la MEP n’expose que des femmes, non par discrimination positive mais en réponse à celles qui font les livres marquants et remportent les prix, comme Harley Weir, autrice de plusieurs livres sur les camps de réfugiés tout en signant des campagnes pour de grandes marques de mode.
La photographie française : un problème de définition
Sur l’état de la photographie française, Baker apporte un regard étranger. Il observe d’abord une densité institutionnelle exceptionnelle : environ cinq institutions dédiées à la photographie à Paris, contre une seule à Londres et deux à New York, sans compter Paris Photo, qu’il décrit comme « la plus forte foire du monde » dans l’art tout court, sans concurrent direct. Pour lui, la vraie question n’est pas d’aimer ou non la photographie française, mais de savoir ce que ce terme recouvre.
Il préfère parler de « photographie en France » plutôt que de « photographie française », et défendre la diversité plutôt qu’une tradition nationale. Il fait le parallèle avec la séparation de la Tate entre Tate Britain et Tate Modern, distinction difficile à tenir. Il mise sur une génération d’artistes français ou basés en France, entre 35 et 45 ans, qu’il pressent comme une « vraie génération de stars à venir », et place Marguerite Bornhauser parmi les meilleurs jeunes photographes tous pays confondus.
Une collection de plus de 20 000 œuvres, rejouée par thèmes
La collection de la MEP compte plus de 20 000 œuvres et fonctionne comme la mémoire de la programmation, conservant des séries entières d’expositions passées. On y trouve des ensembles clés de l’histoire de la photographie : Les Américains de Robert Frank, une vaste collection de William Klein, des tirages de Harry Callahan, ainsi qu’un fonds japonais d’environ mille tirages vintage (Araki, Moriyama, Kawada, Ikko Narahara) issu du mécénat de Dai Nippon Printing, et la plus importante collection d’Irving Penn en Europe.
L’un des objectifs de Baker est la mise en valeur de ce fonds, avec une exposition liée à la collection tous les 18 mois environ. L’exposition thématique « fil noir » présentée avec Henry Wessel en est un exemple : Pascal Hoël, responsable de la collection, a relu les œuvres comme Wessel relit ses propres photos, faisant émerger des récits inspirés du film noir. Une manière de rejouer par thème une collection le plus souvent montrée en série ou en monographie.
Le livre photo, outil n°1 pour repérer les talents
Pour Baker, le livre photo est « la chose la plus importante ». Il consacre ses week-ends et les semaines de Paris Photo et des Rencontres d’Arles aux éditeurs et marchands de livres. Selon lui, le livre est la représentation entière de la pensée d’un photographe, ce qu’un portfolio ou une exposition ne montrent qu’imparfaitement, et il est profondément démocratique : ni grande galerie ni gros budget ne sont nécessaires, une auto-édition modeste peut suffire.
Conséquence concrète : il repère « presque 100 % » de ses nouveaux talents via le livre photo. Presque tous les artistes sélectionnés pour le studio de la MEP, il les a d’abord découverts par un livre. Il cite la maquette de Plastic Colors que Marguerite Bornhauser lui avait montrée des années plus tôt, dont il a suivi la progression livre après livre. Il consulte aussi les listes de fin d’année, comme les coups de cœur de Quentin Bajac, pour suivre ce qui se passe au Japon, en Chine ou au Brésil.
Les expositions de 2020 à la MEP
Baker dévoile enfin trois temps forts programmés pour 2020. La première saison met à l’honneur Erwin Wurm, plasticien autrichien surtout connu comme sculpteur, qui ouvre plus de vingt ans d’archives photographiques (planches contacts, tirages vintage), avec des One Minute Sculptures que les visiteurs pourront réaliser et coller sur les murs. Suit une exposition réunissant Daido Moriyama et Shomei Tomatsu, conçue par les deux artistes de leur vivant mais jamais réalisée. La dernière saison accueille Zanele Muholi, en itinérance avec la Tate Modern. Pour saisir l’énergie et l’enthousiasme de Simon Baker pour ces projets, l’écoute de l’entretien complète utilement ce résumé.
Foire aux questions
Qui est Simon Baker, directeur de la MEP ?
Simon Baker est le directeur de la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris, nommé en janvier 2018. Anglais de 47 ans et historien de l’art de formation, il a été le premier conservateur dédié à la photographie à la Tate à Londres, où il a bâti la stratégie de collection avant de rejoindre la MEP.
Quels sont les critères de sélection des artistes exposés à la MEP ?
Les artistes exposés à la MEP sont choisis sans ligne éditoriale stricte, autour d’un seul principe : la diversité sous toutes ses formes. Simon Baker prend en compte l’âge des artistes, leur sexualité, leur genre, leur héritage culturel et la variété des approches photographiques, en privilégiant le soutien aux jeunes talents.
Combien d’œuvres compte la collection de la MEP ?
La collection de la MEP compte plus de 20 000 œuvres. Elle fonctionne comme la mémoire de la programmation et conserve des séries entières d’expositions passées, dont des ensembles majeurs de Robert Frank, William Klein, Harry Callahan, un riche fonds japonais et la plus importante collection d’Irving Penn en Europe.
Pourquoi le livre photo est-il important pour les jeunes photographes selon Simon Baker ?
Le livre photo est essentiel car il représente, selon Simon Baker, la pensée entière d’un photographe, mieux qu’un portfolio ou une exposition. Il est aussi très démocratique : ni grande galerie ni gros budget ne sont nécessaires. Baker repère ainsi près de 100 % de ses nouveaux talents par le livre photo.
Comment Simon Baker analyse-t-il la situation de la photographie française ?
Simon Baker estime que la France possède une culture photographique exceptionnellement dense, avec environ cinq institutions dédiées à Paris et la foire Paris Photo, la plus forte au monde. Il préfère parler de « photographie en France » plutôt que « française » et défendre la diversité plutôt qu’une tradition nationale.
Quelles expositions étaient programmées à la MEP en 2020 ?
La MEP programmait pour 2020 trois temps forts : Erwin Wurm et ses archives photographiques avec ses One Minute Sculptures, une exposition inédite réunissant Daido Moriyama et Shomei Tomatsu conçue de leur vivant mais jamais réalisée, et Zanele Muholi en itinérance avec la Tate Modern.
Les chiffres de l’épisode
- MEP ouverte en 1996, créée par Jean-Luc Monterosso.
- Simon Baker nommé directeur en janvier 2018.
- Anglais de 47 ans, historien de l’art de formation.
- Carrière à la Tate : conservateur en 2015, après une équipe de 700 personnes.
- Collection de la MEP : plus de 20 000 œuvres.
- Bibliothèque de plus de 30 000 livres.
- Fonds japonais : près de 1 000 tirages vintage (mécénat Dai Nippon Printing).
- Écoles d’art : environ 70 à 80 % de femmes photographes parmi les étudiants.
- Une exposition liée à la collection environ tous les 18 mois.
Références
- Simon Baker
- Maison Européenne de la Photographie (MEP)
- Jean-Luc Monterosso
- Tate / Tate Modern / Tate Britain
- Ren Hang
- Coco Capitan
- Henry Wessel
- Marguerite Bornhauser
- Harley Weir
- Michel Poivert
- Robert Frank
- William Klein
- Harry Callahan
- Daido Moriyama
- Nobuyoshi Araki
- Kikuji Kawada
- Ikko Narahara
- Irving Penn
- Dai Nippon Printing
- Quentin Bajac
- Erwin Wurm
- Shomei Tomatsu
- Zanele Muholi
- Bettina Rheims
- Raphaël Dallaporta
- Pascal Hoël
- Paris Photo
- Rencontres d’Arles