#82 Xavier Martel (Historien)
Xavier Martel, historien : du Musée de Bièvres au portail araGo, et pourquoi le photographe japonais reste un artisan
Comment l’historien Xavier Martel pense-t-il la photographie japonaise et le statut d’artisan des photographes nippons ? Installé au Japon depuis dix ans, ancien du Musée de Bièvres et du portail araGo, il revient sur un parcours d’institutions et explique pourquoi, là-bas, on ne sépare pas l’artisan de l’artiste.
Xavier Martel, historien : du Musée de Bièvres au portail araGo, et pourquoi le photographe japonais reste un artisan
Formé à l’École nationale de la photographie d’Arles, Xavier Martel se définit lui-même comme un « professionnel désœuvré » qui ne travaille presque plus avec la photographie aujourd’hui, mais dont le parcours dit beaucoup de la photographie patrimoniale en France. Issu d’une famille d’enseignants consommateurs d’images plutôt que producteurs, il raconte une formation volontairement polyvalente : laboratoire couleur et noir et blanc, prise de vue en moyen et grand format, chimie, physique optique, histoire de l’art et esthétique. L’école, dit-il, posait clairement que tous ses élèves ne deviendraient pas photographes — et c’est ce qui s’est passé.
Son rêve initial était de devenir conservateur d’un hypothétique musée national de la photographie, qui n’existe pas en France. Il a tenté trois fois sans succès le concours de l’École nationale du patrimoine, et n’a réussi qu’un seul concours dans sa vie, celui d’entrée à l’ENP photo. Cette tension entre une vocation patrimoniale forte et des portes institutionnelles fermées structure tout l’entretien.
Cinq ans au Musée français de la Photographie à Bièvres
Pendant cinq ans, Xavier Martel fut chargé des collections du Musée français départemental de la Photographie à Bièvres — non pas les tirages, mais « tout le reste ». Il décrit des collections protéiformes voulues par son fondateur, l’ingénieur et passionné Fage : matériel de laboratoire, de prise de vue, d’impression, anciens photocopieurs (la xérographie étant un procédé apparenté à la photographie), cartouches de film vides, sacoches d’appareils, bibliothèque, revues, présentoirs publicitaires, mugs, porte-clés et même des figurines de Schtroumpfs photographes. Du daguerréotype à l’image numérique, le musée rassemble la quasi-totalité des procédés. Pour lui, ces collections « extraordinairement excitantes » mériteraient un effort national de valorisation, alors qu’elles dépendent des aléas d’un budget départemental.
De la thèse sur le tourisme à la découverte de la photo japonaise
En parallèle, il enseignait l’histoire de l’art du XIXe siècle à Paris 1 comme vacataire, et menait une thèse — jamais achevée — sur l’iconographie touristique comme propagande nationale. Il y étudiait le Touring Club de France, association créée en 1895 qui comptait un million de membres en 1900, et le tour de France photographique mené par Charles et Louis Boulanger, dont l’ouvrage Sites et Monuments imposa une esthétique documentaire singulière, avec d’étonnants paysages en pleine page verticale.
Sa rencontre avec la photographie japonaise est venue par hasard, lors d’un récolement des collections de la Société Française de Photographie : il y découvre un lot de tirages japonais des années 1920 aux années 1970, dont des vintages de Tōmatsu. Curiosité historique au passage : ces fonds étrangers proviennent du Salon international de 1939, dont les épreuves envoyées du monde entier — Rodtchenko russe, photographies brésiliennes, australiennes — sont restées sur les tables de la SFP pendant toute la guerre, puis dans ses collections. Il prolongera ce travail au Centre photographique d’Île-de-France comme chargé des publics, autour d’une exposition inaugurale sur les collections japonaises publiques, sous la direction de Sylvain Lisson.
L’exposition Japon 1945-1975 et la résidence à la Villa Kujoyama
Le projet le plus marquant fut l’exposition Japon 1945-1975, un renouveau photographique, réalisée pour le patrimoine photographique en remplacement d’un ami parti en formation. Pendant près de deux ans, il a exploré les trente années d’après-guerre, période qu’il juge la plus dynamique de la photographie japonaise, avec pour figure centrale Shōmei Tōmatsu. Ce travail lui vaut une résidence de six mois à la Villa Kujoyama, à Kyoto, pour une recherche sur les liens entre photographie française et japonaise au XXe siècle.
Le retour en France fut brutal : aucune institution n’était alors prête à monter une grande exposition d’histoire de la photographie japonaise, la « mode » japonaise étant retombée. Il décrit une période de dépression, un isolement à la manière des hikikomori, dont l’ont sorti un groupe de discussion en ligne sur l’histoire du cinéma et la reprise de contacts professionnels.
araGo, le rêve avorté d’un portail français de la photographie
Avant son installation définitive au Japon, Xavier Martel a travaillé sur araGo, le portail français de la photographie piloté par le ministère de la Culture via la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais. L’ambition : faire dialoguer archives, bibliothèques et musées, publics comme privés, pour offrir une vitrine de la photographie conservée en France. Préfiguré à Arles puis à Paris Photo en 2011, le portail ouvre au printemps 2012, fonctionne deux ans, puis est mis en pause ; le nom de domaine n’existe plus. Pour lui, araGo incarnait ce musée centralisé qu’il avait rêvé étudiant — et son arrêt fut un nouvel échec institutionnel.
Au Japon, le photographe est d’abord un artisan
Installé au Japon depuis dix ans, Xavier Martel livre une lecture nuancée des différences avec la France. Il rappelle que le Japon est, après la France et les États-Unis, le « troisième pays inventeur » de la photographie, avec Nikon, Canon et le numérique. Mais l’écosystème y diffère radicalement : très peu de galeries défendent réellement des photographes — il cite la Galerie MEM de Katsuya Ishida —, beaucoup de lieux n’étant que des espaces loués à prix fort aux artistes. La photographie ne s’y vit pas par l’exposition mais par le livre, le Japon étant un pays de l’écrit et de la publication, comme en témoignent les tirages de presse colossaux d’un Asahi Shimbun.
Surtout, il insiste sur l’absence de frontière entre artisan et artiste. Des photographes comme Shōmei Tōmatsu ou Shōji Ueda ne se déclaraient pas artistes ; ceux qui sont reconnus comme tels, à l’image de Hiroshi Sugimoto, ont souvent fait carrière à l’international. Le marché de l’art contemporain et les collectionneurs y sont très réduits, la valorisation de la photographie comme objet de collection ayant été initiée aux États-Unis. L’image y est moins sacralisée, moins « objet » : on produit des images, pas des objets. Tōmatsu disait qu’un photographe « n’est qu’un œil » et se voulait artisan au service des autres — un écho frappant à Eugène Atget, qui affirmait ne produire que des documents pour artistes. Pour qui veut comprendre pourquoi cette distinction artisan/artiste structure si différemment la photographie au Japon, l’écoute de l’épisode, riche en détours culturels et références, prolonge largement ce résumé.
Foire aux questions
Qu’a fait Xavier Martel au Musée français de la Photographie à Bièvres ?
Xavier Martel a été chargé pendant cinq ans des collections du Musée français départemental de la Photographie à Bièvres — non les tirages, mais tout le reste : matériel de laboratoire et de prise de vue, anciens photocopieurs, sacoches d’appareils, bibliothèque, revues, objets publicitaires. Des collections protéiformes couvrant du daguerréotype à l’image numérique.
Qu’était le portail araGo dans la photographie française ?
araGo était le portail français de la photographie piloté par le ministère de la Culture via la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais. Il visait à rassembler en ligne les photographies des collections publiques et privées françaises. Préfiguré en 2011 à Arles et Paris Photo, ouvert en 2012, il a fonctionné deux ans avant d’être arrêté.
Pourquoi le photographe japonais est-il considéré comme un artisan plutôt qu’un artiste ?
Au Japon, il n’existe pas de frontière nette entre artisan et artiste, contrairement à la France. La photographie y est moins sacralisée et perçue comme production d’images plutôt que d’objets de collection. Des photographes comme Shōmei Tōmatsu ou Shōji Ueda ne se revendiquaient pas artistes, assumant un statut d’artisan de l’œil.
Pourquoi le livre est-il plus important que l’exposition dans la photographie japonaise ?
Le livre prime au Japon parce que c’est un pays de l’écrit et de la publication, aux tirages de presse considérables. Les galeries défendant réellement des photographes y sont rares, et l’exposition n’est pas l’évidence qu’elle représente en Occident. Le livre photographique y occupe donc une place centrale et reconnue.
Quels photographes japonais Xavier Martel cite-t-il comme essentiels ?
Xavier Martel cite Shōmei Tōmatsu comme l’une des figures les plus emblématiques de l’après-guerre japonais, qu’il admire notamment pour ses photographies d’Afghanistan. Il évoque aussi Shōji Ueda, proche d’une photographie humaniste, Daido Moriyama et Nobuyoshi Araki comme les plus connus en France, et Hiroshi Sugimoto, reconnu surtout à l’international.
Quel est le parcours de formation de Xavier Martel ?
Xavier Martel s’est formé à l’École nationale de la photographie d’Arles, qui privilégiait une polyvalence technique et théorique. Il a ensuite repris des études d’histoire de l’art, tenté trois fois sans succès le concours de l’École nationale du patrimoine, enseigné comme vacataire à Paris 1 et mené une thèse inachevée sur l’iconographie touristique.
Les chiffres de l’épisode
- 5 ans comme chargé des collections au Musée français de la Photographie à Bièvres.
- 10 ans de vie au Japon pour Xavier Martel.
- 6 mois de résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto.
- Touring Club de France créé en 1895, avec un million de membres en 1900.
- Exposition Japon 1945-1975, couvrant trente ans d’après-guerre.
- Salon international de la photographie prévu en 1939 à Paris (épreuves restées à la SFP).
- Portail araGo : préfiguration en 2011, ouverture en 2012, arrêt après deux ans.
Références
- Xavier Martel
- Marine Lefort
- École nationale de la photographie (Arles)
- Musée français départemental de la Photographie (Bièvres)
- Touring Club de France
- Société Française de Photographie
- Centre photographique d’Île-de-France
- Sylvain Lisson
- Villa Kujoyama
- araGo
- Réunion des Musées Nationaux
- Shōmei Tōmatsu
- Shōji Ueda
- Daido Moriyama
- Nobuyoshi Araki
- Hiroshi Sugimoto
- Eugène Atget
- Galerie MEM (Katsuya Ishida)
- Galerie Le Réverbère (Lyon)
- Nikon
- Canon