042 – S’imposer sur la photo de voyage – Johan Lolos
Johan Lolos : vivre de la photographie de voyage entre influence, paysages et rencontres
Comment vivre de la photographie de voyage sans se faire enfermer dans la case « influenceur » ? Le photographe belge Johan Lolos raconte son parcours, de ses débuts de routard en stop jusqu’à son métier actuel : diversifier ses revenus, fuir les spots sur-touristiques et privilégier la rencontre humaine au beau paysage.
Johan Lolos : vivre de la photographie de voyage entre influence, paysages et rencontres
Johan Lolos a deux passions, le voyage et la photographie, et il a bâti son métier sur leur association. Diplômé en relations publiques, il quitte la Belgique à 25 ans pour un aller simple vers l’Australie, sans date de retour, avec l’idée de voyager le plus longtemps et le moins cher possible. La photo n’était alors qu’un à-côté : il avait déjà un bon reflex acheté vers 2008-2009 pendant ses études et une pratique des mariages, événements et festivals de musique. Huit ans plus tard, il vit de ses deux passions réunies. C’est cette bascule du voyageur vers le photographe professionnel qui structure tout l’épisode.
Le cœur de l’entretien est une question qu’on lui pose sans cesse : est-il photographe ou influenceur ? Lui tranche sans hésiter — photographe avant tout, l’influence étant venue après. Mais l’étiquette lui colle à la peau parce que sa carrière a décollé grâce à Instagram.
De l’effet boule de neige d’Instagram à l’étiquette d’influenceur
En 2014, en Australie, Johan Lolos repère que des pionniers commencent à vivre du voyage via leurs réseaux. Avec 2 000 à 3 000 abonnés, il vise une stratégie simple : se faire reposter par de gros comptes. Il utilise sur toutes ses photos le hashtag suggéré par National Geographic (#NatGeoTravelPic), partagé par des milliers de personnes chaque jour, sans vraiment y croire. Un matin, le repost tombe : il gagne environ 5 000 abonnés en une nuit, doublant son audience. S’enclenche un effet boule de neige — BuzzFeed, Mashable, Daily Mail repartagent à leur tour ce qui a déjà été repartagé. C’était une autre époque, sans faux abonnés ni triche possible. Aujourd’hui photographe belge longtemps le plus suivi sur Instagram (et fort de plusieurs centaines de milliers d’abonnés), il assume cette dépendance partielle à l’influence tout en la vivant comme un « job alimentaire ». Il file une comparaison parlante : personne n’appelle Angèle une influenceuse malgré ses millions d’abonnés, parce qu’elle a gagné sa popularité par son travail de chanteuse. La case, dit-il, est juste la première dans laquelle on vous a rangé.
Le décrochage des réseaux et le retour à la « vraie » culture photo
Vers 2018, en s’abonnant aux magazines Fisheye et Polka, Johan Lolos découvre quantité de photographes dont il n’avait jamais entendu parler — précisément parce qu’ils n’ont que 2 000 à 5 000 abonnés, alors que leur travail est remarquable. Le déclic : la belle photo n’est pas réservée aux gros comptes. Il se détache des réseaux et plonge dans un « monde parallèle » de connaisseurs. De cette addiction naît, en mars 2021, son compte Photobook Junkie, où il partage sa passion des livres et magazines photo — il dépense des centaines d’euros par mois en ouvrages. Il cite ses inspirations récentes : Harry Gruyaert, maître de la lumière qui a magnifié sa Belgique natale (alors que lui avoue ne pas y trouver l’inspiration), ainsi que des photographes du quotidien dans la lignée de Stephen Shore ou Joel Meyerowitz. Il confie même une peur : photographier le banal en bas de chez lui, par crainte de rentrer bredouille et de se confronter à l’échec.
Du paysage spectaculaire à la rencontre humaine
Le premier grand tournant photographique a lieu en janvier 2015 à Wanaka, en Nouvelle-Zélande, où il découvre sa passion pour les grands espaces et les paysages montagneux. C’est là aussi qu’il s’inspire des photographes locaux et de leurs couples lointains posés au sommet des montagnes — une esthétique qu’il retrouvera, presque inconsciemment, dans ses propres images. Un second déclic survient en 2017, pendant son road trip de cinq mois Peaks of Europe, vu par lui comme un « au revoir au paysage » et un « bonjour aux humains ». Depuis, il voyage dans des régions non réputées pour leurs paysages — le Myanmar, l’Inde — pour y photographier la culture, les portraits, les histoires. Il revendique de ne pas vouloir d’étiquette : voyage, paysage, portrait, animalier, documentaire — il veut faire un peu de tout, à l’image d’un Sebastião Salgado qui a touché à tout. Son plus grand luxe, dit-il, n’est ni de voyager ni de bien gagner sa vie, mais de maîtriser son propre agenda.
L’envers du décor et la responsabilité du photographe de voyage
Johan Lolos illustre les coulisses de la photo de tourisme par deux exemples marquants. Sa photo la plus vendue en tirage, prise en 2015 dans les îles Samoa au To Sua Ocean Trench pour l’office du tourisme local, donne l’illusion d’une jungle sauvage et d’un cliché pris au drone : en réalité, il se tenait sur une plateforme aménagée avec barrière en bois. Surtout, il assume la responsabilité de l’image : une photo de la randonnée de Roys Peak à Wanaka, prise pour l’office du tourisme en avril 2015, a fait passer le parking de 10 voitures à un afflux tel qu’il a fallu l’agrandir et installer des toilettes au sommet. Conscient de ce pouvoir destructeur, il refuse désormais de géolocaliser ses photos quand le client ne l’exige pas, et fuit les spots déjà « vus et revus » pour se concentrer sur la culture humaine.
Le modèle économique : faire un peu de tout pour vivre de la photo
Sur le plan business, Johan Lolos est catégorique : impossible en 2021 de vivre uniquement de la prise de vue sans une équipe. Le photographe indépendant doit être son propre agent, marketeur et comptable. Il multiplie donc les sources de revenus : licence de photos, contrats d’influence (qu’il tente toujours d’assortir d’un reportage photo), vente de tirages, de livres, de formations en ligne et de workshops. Il a même développé une activité lucrative et inattendue : la traque des voleurs de photos. Sur YouTube, il refuse de comparer du matériel comme tout le monde et mise sur la transparence — il a publié une vidéo où il dévoile ses factures et explique comment tarifer. Lancé professionnellement en 2015, il vit confortablement depuis 2017-2018, soit deux à trois ans pour en vivre. Pour mesurer toute la lucidité avec laquelle il parle d’argent, de jobs alimentaires et de devis volontairement gonflés, l’écoute de l’épisode vaut le détour.
Le pire et le meilleur moment de la carrière
Interrogé sur le pire moment de sa carrière — la question signature du podcast, à laquelle il n’avait jamais su répondre malgré son écoute assidue — il évoque non pas un fond du trou, mais des briefs détestés : un contrat au Canada en 2016 où l’office du tourisme attendait des photos d’after-ski qui ne lui ressemblaient pas, jusqu’à l’embrouille avec le client. Ses meilleurs moments, eux, ne tiennent jamais vraiment à la carrière : une chasse photographique aux orques en Zodiac dans les fjords de Norvège fin 2015, en golden hour permanente ; et surtout, en 2019 au Rajasthan, l’invitation d’un couple de musiciens de rue vivant dans un bidonville, qui les ont reçus, lui et sa compagne, avec une générosité bouleversante. C’est exactement ce qu’il recherche aujourd’hui : l’expérience et la rencontre, bien plus que le cliché.
Foire aux questions
Qui est Johan Lolos et que fait-il comme photographie ?
Johan Lolos est un photographe belge, longtemps le photographe le plus suivi sur Instagram en Belgique. Spécialisé à l’origine dans la photographie de voyage et de paysage, il a élargi sa pratique au portrait, au documentaire et à la photographie de culture humaine, refusant de s’enfermer dans une seule étiquette.
Comment Johan Lolos a-t-il décollé sur Instagram ?
Johan Lolos a décollé sur Instagram en 2014 grâce à un repost de National Geographic, obtenu en utilisant systématiquement le hashtag #NatGeoTravelPic. Ce partage lui a fait gagner environ 5 000 abonnés en une nuit et déclenché un effet boule de neige, d’autres gros médias comme BuzzFeed ou le Daily Mail le repartageant à leur tour.
Peut-on être à la fois photographe et influenceur ?
Johan Lolos se considère comme photographe avant tout, l’influence n’étant venue qu’après. Selon lui, faire du contenu pour les réseaux n’empêche pas de réaliser de bonnes photos : c’est un autre métier. Il compare sa situation à celle d’Angèle, jamais qualifiée d’influenceuse malgré ses millions d’abonnés, car connue d’abord pour son travail de chanteuse.
Comment vivre de la photographie de voyage en 2021 ?
Pour vivre de la photographie de voyage, Johan Lolos explique qu’il faut diversifier ses revenus et « faire un peu de tout » : licence de photos, contrats d’influence assortis de reportages, vente de tirages, de livres, de formations et de workshops. Le photographe indépendant doit être son propre agent, marketeur et comptable.
Combien de temps faut-il pour vivre de la photographie ?
Johan Lolos s’est lancé professionnellement en 2015 et vit confortablement de la photographie depuis 2017-2018, soit deux à trois ans. Il considère ce délai comme un bon ratio et précise connaître des photographes qui ont mis bien plus de temps à y parvenir.
Comment faire des photos « propres » de lieux touristiques bondés ?
Pour photographier des lieux touristiques sans foule, Johan Lolos conseille de se lever aux aurores pour le lever de soleil, quand les gens dorment encore, ou de rester très tard au coucher de soleil. À défaut, il reste la retouche, mais il privilégie surtout d’éviter les spots trop fréquentés.
Une photo peut-elle abîmer un lieu touristique ?
Oui : Johan Lolos en a fait l’expérience à Wanaka, en Nouvelle-Zélande, où sa photo de Roys Peak pour l’office du tourisme a contribué à faire passer le parking d’une dizaine de voitures à un afflux nécessitant son agrandissement et des toilettes au sommet. Conscient de ce pouvoir, il refuse désormais de géolocaliser ses images quand il le peut.
Pourquoi Johan Lolos s’est-il détaché des réseaux sociaux ?
Johan Lolos s’est détaché des réseaux vers 2018 après avoir découvert, via les magazines Fisheye et Polka, des photographes au travail remarquable mais peu suivis. Ce déclic l’a poussé vers la « vraie » culture photo : livres, magazines et expositions, dont est né son compte Photobook Junkie en mars 2021.
Les chiffres de l’épisode
- Environ 5 000 abonnés gagnés en une nuit après le repost de National Geographic en 2014.
- Départ pour l’Australie à 25 ans, pour un parcours qui s’étale sur 8 ans jusqu’à l’enregistrement.
- Premier reflex acheté vers 2008-2009 pendant ses études.
- Premier déclic photographique à Wanaka en janvier 2015.
- Road trip Peaks of Europe de 5 mois en 2017.
- Photo du To Sua Ocean Trench prise en 2015, sa plus vendue en tirage depuis 6 ans.
- Lancement professionnel en 2015, vie confortable à partir de 2017-2018 (2 à 3 ans).
- Chasse photographique aux orques en Norvège fin 2015 ; rencontre au Rajasthan en 2019.
Références
- Johan Lolos
- Steve Jobs
- National Geographic
- Fisheye (magazine)
- Polka (magazine)
- Harry Gruyaert
- Stephen Shore
- Joel Meyerowitz
- Sebastião Salgado
- Henri Cartier-Bresson
- Angèle
- Peaks of Europe (livre)
- To Sua Ocean Trench (Samoa)
- Wanaka (Nouvelle-Zélande)
- Clubhouse
- Photobook Junkie
- Blue Hour (podcast)
- Sébastien Zanella