VISION #68 — JULIEN SOULIER | « J’utilise la photographie pour découper et raconter mes films »
Comment Julien Soulier utilise la photographie pour storyboarder et raconter ses films
Réalisateur et photographe, Julien Soulier explique comment il fait du lien entre photographie et film le cœur de sa méthode : la photo lui sert à découper, repérer et storyboarder ses films. Cet épisode retrace un parcours d’autodidacte, du premier boîtier argentique aux clips, à la publicité et au documentaire télévisé.
Comment Julien Soulier utilise la photographie pour storyboarder et raconter ses films
Ne sachant pas dessiner, Julien Soulier a trouvé dans la photographie un substitut au storyboard. C’est le fil rouge de tout son travail : la photo lui permet de repérer un lieu, de séquencer une idée, de comprendre où il met les pieds avant de tourner. Cette démarche, il l’a d’abord pratiquée intuitivement, puis identifiée après coup chez d’autres — notamment chez Agnès Varda, dont les photographies de repérage pour La Pointe Courte dessinaient déjà le film à venir. L’épisode ouvre d’ailleurs sur la description, plan par plan, de la scène d’introduction de son film Ali, tournée sur la plage du Prado à Marseille : une manière de montrer concrètement comment un photographe pense en images animées.
Né dans la Creuse, dans une famille « à l’opposé de tout ce qui peut être artistique » (père dans le droit, mère aux ressources humaines, grands-parents agriculteurs), il décrit un rapport difficile à l’école et un premier déclic photographique au collège, à l’époque des MySpace et des Skyblog, avec un blog qui croquait les profs. Après un BTS immobilier abandonné, un voyage initiatique à Sydney avec son premier appareil offert par sa compagne, puis une école de publicité, il bascule pour de bon dans l’image. Un détail révélateur : un simple making-of réalisé en stage chez Les Ouvriers du Paradis, sur une campagne de parfum Carven, se transforme en campagne diffusée au Bon Marché et aux Galeries Lafayette — alors qu’il n’avait « même pas la vingtaine ».
L’argentique et le moyen format comme apprentissage de la lenteur
Le premier vrai souvenir photographique de Julien Soulier, c’est la pellicule : charger un film 120 dans un RZ67, un boîtier moyen format, après avoir appris sur le numérique. Il raconte le stress et l’excitation de déposer puis récupérer ses pellicules, comparés à l’attente d’un résultat d’examen. L’absence de retour immédiat devient une vertu : on travaille la photo au lieu d’enchaîner les images, on ne fait pas deux fois la même erreur, on compte ses dix poses. Cette discipline de l’argentique structure durablement sa façon de regarder, et il y reviendra des années plus tard pour son film Ali, son premier tourné en pellicule 16 mm.
Le pèlerinage canadien et la série Demolition Derby
Avec sa première paye de publicité, il s’offre un billet pour le Canada, sur les traces du photographe Alec Soth et de sa série Niagara. Le voyage mêle deux quêtes : documenter une communauté de Demolition Derby dans le fin fond du Québec, à Saint-Armand, et refaire en pèlerinage les motels photographiés par Soth côté Ontario. Il décrit ces hommes qui passent un an à retaper une voiture pour la détruire en deux minutes, et une photo devenue emblématique : un jeune conducteur accoudé à sa portière, coiffé d’un casque de chantier ressemblant à un chapeau de cow-boy, deux ou trois prises pour saisir « le bon regard ». C’est cette série, découpée à l’édition comme un storyboard, qui ancre sa méthode.
Des clips pour Rone à la collaboration avec Stromae
Repéré après un Vimeo Staff Picks pour la marque BWGH, contacté par la société de production Partisan, Julien Soulier enchaîne les clips avec une obsession constante : raconter des histoires de « gens normaux qui font des choses pas normales ». Pour Rone et le titre « Quitter la ville », il part à Dublin filmer des gamins et leurs chevaux, dans la lignée d’une série photo irlandaise et de l’univers de Ken Loach. Le tournant survient avec Stromae : d’abord une performance pour l’émission de Jimmy Fallon en pleine période Covid, puis le clip de L’Enfer, conçu en partant de l’œil de l’artiste pour dézoomer sur ce qu’il a traversé. Sur ce dernier, il tourne à Bruxelles avec le chef opérateur Benoît Debie (Spring Breakers). C’est là qu’il comprend qu’il peut aussi créer des histoires simples, sans qu’elles soient forcément tirées du réel.
Le sport par l’envers : du Red Star au magazine, puis à Clarisse Agbégnénou
Son rapport au sport ne passe jamais par la performance, mais par ce qu’il y a derrière. Pendant un an, il documente le club du Red Star au stade Bauer, avec un accès total négocié auprès du président Patrice Haddad — et un pari : si le club monte en Ligue 2, il paye l’exposition. Le club monte. De cette aventure naît surtout une rencontre décisive avec l’ancien footballeur professionnel David Bellion, collectionneur d’appareils photo, qui comprend sa démarche argentique et la défend auprès des joueurs. Ensemble, ils lancent un magazine sport gratuit, à gros format et papier rigide, inspiré du magazine Égoïste, sur le principe « un numéro, un athlète » — le premier consacré à Adrien Rabiot, juste avant sa non-sélection pour la Coupe du Monde 2018.
Cette démarche culmine avec un projet télévisé d’ampleur : un documentaire suivant la judokate Clarisse Agbégnénou sur deux ans, depuis sa grossesse jusqu’à son retour au plus haut niveau. Diffusé sur France 2 après les Jeux Olympiques et projeté au cinéma, ce film l’a, dit-il, fait gagner « cinq ans d’expérience en deux ans ». Il y a appris les contraintes d’une production télé (40 à 50 jours de tournage seulement), le choix d’une équipe minimale pour se faire oublier, et une posture non journalistique privilégiant le réel au « pourquoi » immédiat.
Les projets en cours : écriture de série et photographie estivale
L’épisode se termine sur ses chantiers actuels : la co-écriture d’une série mêlant documentaire, flux et fiction, avec l’auteur Loïc Escht (plume du magazine Snatch, auteur du roman Le Syndrome de Palo Alto), et une série photographique sur des adolescents passant l’été dans une ancienne carrière des Hauts-de-France transformée en bassin, qu’il veut développer en exposition et en édition. Pour saisir l’attention portée à chaque récit, à chaque pèlerinage cinéphile et au passage permanent entre image fixe et image animée, l’écoute de l’épisode vaut le détour.
Foire aux questions
Qui est Julien Soulier ?
Julien Soulier est un photographe et réalisateur français en activité depuis une dizaine d’années. Né dans la Creuse dans une famille non artistique, autodidacte passé par une école de publicité, il a réalisé des clips pour Rone, Lewis OfMan et Stromae, une publicité pour Nike, des séries photographiques, un portrait de Neymar et un documentaire sur Clarisse Agbégnénou.
Comment Julien Soulier utilise-t-il la photographie pour réaliser ses films ?
Julien Soulier utilise la photographie comme un storyboard : ne sachant pas dessiner, il photographie ses sujets et ses lieux en repérage pour découper son récit, comprendre où il met les pieds et séquencer son film avant le tournage. Sa série Demolition Derby, par exemple, a été montée à l’édition comme un véritable storyboard de film.
Quel boîtier argentique Julien Soulier a-t-il utilisé en premier ?
Le premier boîtier argentique de Julien Soulier a été un RZ67, un appareil moyen format dans lequel on charge une pellicule 120. Ayant appris sur le numérique, il a voulu s’essayer à l’argentique pour travailler la photo plutôt qu’enchaîner les images, en assumant l’absence de retour immédiat et le nombre limité de poses.
Quel photographe a inspiré le voyage de Julien Soulier au Canada ?
Le photographe Alec Soth, et sa série Niagara consacrée aux motels et aux gens autour des chutes du Niagara, a inspiré le premier vrai voyage de photographe de Julien Soulier. Avec sa première paye de publicité, il est parti au Canada documenter le Demolition Derby au Québec et refaire, en pèlerinage, les motels photographiés par Soth côté Ontario.
Comment Julien Soulier a-t-il réalisé le clip de Rone « Quitter la ville » ?
Pour le clip « Quitter la ville » de Rone, Julien Soulier est parti à Dublin filmer de jeunes garçons et leurs chevaux, dans la lignée d’une série photo irlandaise et de l’univers de Ken Loach. Lui et son co-réalisateur Adrien Landre ont toqué aux portes du quartier jusqu’à rencontrer Adam, qui leur a ouvert l’accès à la communauté locale.
Comment est né le clip de L’Enfer de Stromae ?
Le clip de L’Enfer de Stromae est né après une performance que Julien Soulier avait mise en scène pour l’émission de Jimmy Fallon pendant le Covid. Autour d’un verre en fin de tournage, Stromae lui propose de réaliser le clip. Le concept, très simple, part de l’œil de l’artiste pour dézoomer et montrer ce qu’il a traversé pendant ses années d’absence.
De quoi parle le documentaire de Julien Soulier sur Clarisse Agbégnénou ?
Le documentaire de Julien Soulier suit la judokate Clarisse Agbégnénou sur deux ans, de sa grossesse à son retour à la compétition de haut niveau. Plutôt que la performance sportive, le film s’attache au quotidien, à la maternité et à la détermination de la championne. Il a été diffusé sur France 2 après les Jeux Olympiques et projeté au cinéma.
Pourquoi Julien Soulier a-t-il documenté le club du Red Star pendant un an ?
Julien Soulier a documenté le Red Star au stade Bauer pour comprendre ce qu’il y a derrière le sport, et non la performance elle-même. Il a obtenu un accès total pendant un an auprès du président Patrice Haddad, en pariant que si le club montait en Ligue 2, celui-ci financerait son exposition. Le club est monté, et le projet a donné lieu à une série photo.
Références
- Julien Soulier
- Alec Soth
- Ken Loach
- Agnès Varda
- Rone
- Stromae
- Benoît Debie
- David Bellion
- Adrien Rabiot
- Clarisse Agbégnénou
- Adrien Landre
- Loïc Escht
- Marion Mottin
- Neymar
- Lewis OfMan
- Marie Peixoto
- Jim Jarmusch