Tirage argentique abstrait de la série Horizons, exemple de photographie expérimentale argentique de Thomas Paquet
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VISION #19 — THOMAS PAQUET

Thomas Paquet : la photographie expérimentale argentique au service de la lumière et du temps

Thomas Paquet ouvre la saison 3 de Vision(s) avec une démarche radicale de photographie expérimentale argentique : poses très longues, cyanotype, sténopé, collodion humide. Cet artiste franco-canadien raconte comment il manipule lumière et temps pour dépasser le simple enregistrement du réel et faire émerger une poésie visuelle abstraite.

Thomas Paquet : la photographie expérimentale argentique au service de la lumière et du temps

L’épisode s’ouvre par une description sensible : celle d’une image de la série Horizons réalisée en 2015, qui figure en couverture du livre du même nom. Deux tiers d’aplat rouge-sang, un tiers presque noir, une ligne d’horizon diffuse, et dans le filet noir encadrant le tirage, cinq caractères orangés qui forment le mot Kodak. Cette signature révèle qu’il s’agit de l’agrandissement d’un négatif couleur, avec ses aspérités et ses traces de pinces dans l’émulsion. Le tirage mesure environ 120 cm de large sur 95 cm de haut, monté sur support flottant. Cette entrée en matière dit déjà tout du travail de Thomas Paquet : une attention extrême à la matière, à la restitution, et un goût pour l’abstraction qui interroge la représentation par l’absence même de sujet.

D’une enfance dans la chambre noire à la carrière artistique

Né à Troyes en 1979 d’une mère française et d’un père canadien, Thomas Paquet partage aujourd’hui son temps entre Paris et son atelier de Néons-sur-Creuse. Doué pour les matières scientifiques, il commence des études de mathématiques avant que le décès tragique de son père, photographe, ne le pousse à suivre ses pas en entrant dans une école de photographie à Paris. Sa première rencontre avec le médium remonte pourtant à l’enfance, dans le laboratoire noir et blanc installé par son père dans la cave familiale. Il garde un souvenir précis de la lampe inactinique rouge, de l’odeur des bains et surtout de l’expérience magique de voir une image apparaître sur une feuille blanche.

Après sa formation, il assiste de nombreux photographes de mode, de beauté et de nature morte, puis se lance lui-même dans une carrière de photographe commercial dans le luxe. En parallèle, il poursuit une recherche personnelle tournée vers la matière photographique et les procédés argentiques traditionnels. Sa première exposition en 2018 à la Galerie Bigaignon marque le début de son aventure artistique.

Un travail nourri par la peinture et l’expérimentation

Les influences de Thomas Paquet sont d’abord picturales. Son grand-père peignait dans le mouvement de l’abstraction lyrique, et il se tourne très tôt vers des peintres comme Nicolas de Staël, Pierre Soulages, Zao Wou-Ki ou Mark Rothko, avant de découvrir le minimalisme de Carl André, Richard Serra et James Turrell. Côté photographie, il admire les expérimentateurs du médium : Pierre Cordier, père du chimigramme, Garry Fabian Miller qui travaille la couleur depuis des décennies, ou encore Berenice Abbott pour son travail sur les phénomènes scientifiques. Il cite aussi des auteurs de la nature et des grands espaces comme Albert Camus, Gaston Bachelard, Jim Harrison ou Henry David Thoreau.

Lumière, temps et protocole : une photographie sans appareil

Le cœur de la démarche de Thomas Paquet repose sur deux caractéristiques fondamentales du médium : la lumière et le temps. Son approche est entièrement et exclusivement argentique : il ne réalise jamais de tirage jet d’encre ni à partir de fichiers numériques. Il prépare lui-même ses chimies, développe ses films, enduit ses papiers, vernit ses plaques. Dans de nombreux projets, il s’est même débarrassé de l’appareil photo, préférant parler d’enregistrement ou de captation. Il fabrique alors ses propres outils : sténopés grand format percés de plusieurs trous, planches de gnomons fixant l’ombre du soleil, ou même l’aménagement d’une grotte en sténopé géant.

Son travail s’articule autour de protocoles répétés, parfois quotidiens. Un projet en cours capte la trajectoire quotidienne du soleil : il vise à obtenir, pour chacun des 365 jours de l’année, la course solaire correspondante. À ce stade, il dispose d’environ 150 jours de captation et il lui en faut encore près de 200, ce qui étalera le projet sur plusieurs années. Pour Thomas Paquet, ce temps long est cosmique et universel, celui des cycles, des jours et des nuits : il ne peut être ni abrégé ni raccourci.

Dépasser Roland Barthes : la révélation plutôt que l’enregistrement

Thomas Paquet prend ses distances avec l’idée, défendue par Roland Barthes, que la photographie serait un enregistrement intégral du réel, un calque superposé à un instant décisif. Pour lui, l’enjeu relève de la révélation plus que de l’enregistrement. En jouant sur l’absence de sujet, les faux-semblants et les phénomènes invisibles à l’œil nu, il interroge l’acte photographique et invite le spectateur à questionner sa propre représentation. Pour la série Horizons, il travaille presque à la manière d’un peintre : la lumière et les couleurs sont d’abord façonnées et projetées sur un écran, puis captées en second temps sur une émulsion argentique avant d’être tirées en grand format.

Le hasard maîtrisé et la magie du laboratoire

L’expérimentation réserve des surprises que Thomas Paquet qualifie parfois de miraculeuses. Pour sa série Et pendant ce temps le soleil tourne, il expose une journée entière, en plein soleil d’été et dans une boîte, du papier noir et blanc qui devrait normalement donner des nuances de gris. Or il obtient des couleurs : des teintes orangées, jaunes, rouges, ocres, parfois jusqu’au violine ou au bleu. Le hasard intervient aussi via la météo, un nuage venant voiler le soleil créant une rupture ou un accident dans le rendu. Plus on maîtrise son outil, explique-t-il, plus on est capable d’accepter ces accidents et de les réinjecter dans le processus de travail.

L’ombre des heures et le livre Horizons

Dans la série L’ombre des heures, Thomas Paquet utilise la technique du cyanotype pour fixer l’ombre d’un gnomon, un simple bâton, au fil des heures. Chaque feuille est percée à sa base pour y glisser l’aiguille et orientée dans un axe nord-sud, exposée au moment du midi solaire. Présentées chronologiquement, ces images donnent des traits blancs sur fond bleu, comme une série d’horloges réduites à leur seule aiguille. Pour prolonger la série Horizons sur papier, il a conçu un livre grand format au nombre d’images volontairement restreint, sans numérotation ni titre, avec une couture singer et des encres UV pour une saturation des couleurs optimale. Pour ses grands tirages couleurs, qu’il ne peut réaliser seul, il collabore avec le tireur Diamantino Quintas, une relation où il se décrit comme « les yeux » quand Diamantino est « les mains ». Au-delà des protocoles et des concepts, c’est l’écoute qui restitue le mieux la voix et l’enthousiasme de cet artiste face à la matière.

Foire aux questions

Qui est Thomas Paquet, l’invité de cet épisode de Vision(s) ?

Thomas Paquet est un artiste photographe franco-canadien né en 1979, qualifié de « photo-sensible ». Il partage son temps entre Paris et son atelier de Néons-sur-Creuse. Après une carrière de photographe commercial dans le luxe, il développe une démarche artistique tournée exclusivement vers l’argentique et les procédés traditionnels, autour de la lumière et du temps.

Qu’est-ce que la photographie expérimentale argentique selon Thomas Paquet ?

La photographie expérimentale argentique de Thomas Paquet consiste à explorer la matière du médium avec des procédés traditionnels et anciens, sans aucun recours au numérique. Il joue avec la lumière, le temps, la répétition et des protocoles précis, allant jusqu’à abandonner l’appareil photo pour fabriquer ses propres outils de captation comme des sténopés ou des gnomons.

Quelles techniques photographiques anciennes Thomas Paquet utilise-t-il ?

Thomas Paquet utilise plusieurs techniques alternatives ou anciennes : le polaroid, le collodion humide, le cyanotype, le sténopé, l’argentique classique et les tirages à la gomme bichromatée. Il prépare lui-même ses chimies, développe ses films, enduit ses papiers et vernit ses plaques, considérant son travail comme la mise en œuvre d’un savoir-faire à tous les stades.

Comment Thomas Paquet obtient-il des couleurs avec du papier noir et blanc ?

Pour sa série Et pendant ce temps le soleil tourne, Thomas Paquet expose du papier noir et blanc une journée entière en plein soleil d’été, enfermé dans une boîte. Au lieu de nuances de gris attendues, le papier se transforme et révèle des teintes orangées, jaunes, rouges, ocres, parfois jusqu’au violine ou au bleu, un phénomène qu’il décrit comme presque alchimique.

Que représente la série Horizons de Thomas Paquet ?

La série Horizons présente de grands tirages couleurs abstraits, faits d’aplats où la couleur est façonnée par la manipulation de la lumière projetée puis captée sur émulsion argentique. Thomas Paquet y laisse apparentes les traces de pinces et la mention Kodak du négatif, afin de témoigner de l’acte photographique et d’interroger l’absence de sujet et la représentation du réel.

En quoi le travail de Thomas Paquet s’oppose-t-il à Roland Barthes ?

Roland Barthes envisageait la photographie comme un enregistrement intégral du réel, un calque superposé à un instant décisif. Thomas Paquet déplace cet enjeu vers la révélation plutôt que l’enregistrement : il consigne des phénomènes invisibles, joue sur l’absence de sujet et les faux-semblants, invitant le spectateur à interroger sa propre représentation du monde.

Quel rôle joue le temps long dans la démarche de Thomas Paquet ?

Le temps est intrinsèque au travail de Thomas Paquet : ses poses durent de quelques heures à plusieurs jours, et certains projets s’étalent sur des années. Son projet sur la trajectoire quotidienne du soleil compte déjà environ 150 jours de captation sur les 365 visés. Pour lui, ce temps des cycles, cosmique et universel, ne peut être ni abrégé ni raccourci.

Les chiffres de l’épisode

  • Image de la série Horizons réalisée en 2015, en couverture du livre du même nom.
  • Tirage Horizons d’environ 120 cm de large sur 95 cm de haut.
  • Thomas Paquet est né en 1979 à Troyes.
  • Première exposition à la Galerie Bigaignon en 2018.
  • Environ 150 jours de captation déjà réalisés sur le projet solaire, sur 365 visés, soit près de 200 restants.
  • Premier appareil offert à 17 ans : un Nikon Mat.

Références

  • Thomas Paquet
  • Roland Barthes
  • Nicolas de Staël
  • Pierre Soulages
  • Zao Wou-Ki
  • Mark Rothko
  • Carl André
  • Richard Serra
  • James Turrell
  • Pierre Cordier
  • Garry Fabian Miller
  • Berenice Abbott
  • Albert Camus
  • Gaston Bachelard
  • Jim Harrison
  • Henry David Thoreau
  • Galerie Bigaignon
  • Diamantino Quintas
  • Nikon Mat
  • Kodak

Les liens de l’épisode

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