Michel Poivert, historien de la photographie et commissaire d'exposition, dans son bureau
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#66 Michel Poivert (Historien chercheur)

Michel Poivert : le métier d’historien-chercheur en histoire de la photographie et le Collège international de photographie

Comment devient-on historien de la photographie, et en quoi consiste vraiment ce métier ? Dans cet épisode, Michel Poivert détaille son quotidien d’enseignant-chercheur, l’articulation entre recherche, cours et expositions, et défend le Collège international de photographie du Grand Paris, son grand projet pour relier création expérimentale et savoir-faire.

Michel Poivert : le métier d’historien-chercheur en histoire de la photographie et le Collège international de photographie

Enregistré dans son bureau à l’Institut National d’Histoire de l’Art, cet entretien donne la parole à Michel Poivert, historien de la photographie, commissaire d’exposition et professeur-chercheur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il dirige de nombreuses thèses. Auteur d’ouvrages de référence comme 50 ans de photographie française de 1970 à nos jours (éditions Textuel, 2019), il revient ici sur un parcours et un métier souvent mal compris depuis l’extérieur.

Un parcours d’historien d’art venu à la photographie par la curiosité

Formé à l’histoire de l’art à l’université de Bordeaux dans les années 1980, Michel Poivert découvre la photographie de manière non académique, au contact d’amis destinés à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. À l’époque, l’histoire de la photographie n’est tout simplement pas enseignée. Son goût pour l’art contemporain le pousse vers la Sorbonne, où il commence à s’intéresser aux rapports entre peinture et photographie, notamment le pictorialisme du début du XXe siècle.

Sa professeure José Vaval valide ce sujet de thèse — « bonne idée, on n’y connaît rien, mais pourquoi pas ». Démarrée en 1985, soutenue par une bourse de recherche sur trois ans, la thèse se conclut au début des années 1990. Devenu, selon ses mots, « chercheur par obstination », il est élu maître de conférences sur ce profil rare en histoire de l’art. À l’ouverture de son premier cours magistral d’histoire de la photographie en 1996, l’amphithéâtre de l’Institut d’art et d’archéologie se remplit — et ne s’est jamais désempli en près de 30 ans.

Un métier qui s’articule autour d’un même sujet sur cinq ans

Le quotidien de l’enseignant-chercheur se répartit, en gros, en trois tiers : un tiers de recherche, un tiers d’enseignement, un tiers de développement de projets — sans compter le temps administratif, invisible mais réel. Michel Poivert insiste sur un point : ces tiers ne sont pas éclatés, ils convergent sur un même objet. Un sujet se travaille d’abord en séminaire de master pendant six mois à un an, puis se transforme en cours magistral, avant de se projeter, une fois mûri et rendu audible pour un public large, vers un livre ou une exposition.

Le résultat visible — l’ouvrage, l’accrochage — n’est que la partie émergée de l’iceberg : il faut compter environ cinq ans entre l’intuition de départ et la publication. La recherche, c’est se constituer des objets et y passer du temps : archives, entretiens, allers-retours. Aujourd’hui, rappelle-t-il, un éditeur fait rarement un livre sans exposition associée, pour des raisons commerciales compréhensibles. Le réseau professionnel se tisse dans les colloques, vernissages et festivals — ces formes de sociabilité où le chercheur se signale comme « fournisseur de contenu » auprès des programmateurs et des éditeurs.

Une discipline qui se pense différemment selon les pays

L’histoire de la photographie est, souligne-t-il, profondément culturelle. En Allemagne, elle est rattachée aux études de médias, sous un prisme information et technique. Aux États-Unis, longtemps portée par les conservateurs de musée comme Beaumont Newhall au MoMA, elle a été absorbée à partir des années 1990 par les études visuelles : on y compte aujourd’hui moins d’historiens de la photographie que d’historiens du visuel. En Amérique latine et en Asie, elle se loge du côté des médias, de l’esthétique et de la communication.

De ce panorama ressort une quasi-spécificité française : faire de l’histoire de l’art spécialisée en photographie, c’est-à-dire centrée sur la création artistique, y reste légitime et bien accueilli, là où ce serait plus difficile dans les départements d’histoire de l’art anglo-saxons. Pour Poivert, ce décloisonnement est une chance : l’histoire de l’art « fait du bien » d’être dérangée par la photographie.

Le Collège international de photographie : relier création, métiers et grand public

Né en 2017 d’une proposition liée à un projet de réhabilitation à Évry, le Collège international de photographie du Grand Paris répond à une intuition de longue date : créer un lieu qui ne soit ni une école, ni un musée, ni un centre d’art, mais un espace dédié à l’expérimentation. Le projet repose sur un tripode — mettre en relation la création expérimentale, les savoir-faire des métiers de la photographie et le grand public — sur le modèle du Collège international de philosophie.

Poivert constate que le tournant numérique des années 1990-2000 a fait perdre beaucoup au métier du tirage, alors même que de nombreux artistes contemporains réclament des techniques anciennes et hybrides, et que ses étudiants, nés à l’ère numérique, ont soif de savoir-faire analogiques. Après l’abandon du site d’Évry, la mairie de Bry-sur-Marne — commune où mourut Daguerre, inventeur du daguerréotype — propose en 2020 d’implanter le projet dans la maison de Daguerre. Soutenu par la région, le ministère de la Culture via la DRAC et l’Éducation nationale, le projet est inscrit au contrat de plan État-région ; reste à débloquer les subventions pour démarrer les travaux.

En attendant un lieu, l’association de préfiguration — qu’il préside, entouré d’un noyau d’une quinzaine de personnes dont les tireurs Guillaume Geneste et Philippe Guilvar — fait vivre le projet : interventions de photographes dans les écoles, centres sociaux, hôpitaux psychiatriques, travail à l’argentique « avec les mains », et un combat pour faire reconnaître le métier de tireur au patrimoine culturel immatériel, jusqu’à la création d’un prix du tirage.

Image ou photographie : la distinction qui structure sa pensée

Pour Michel Poivert, la France aime la photographie et le montre : difficile de traverser un département sans y trouver un festival ou un événement. Mais cette vitalité, en courbe exponentielle depuis 30 ans, masque un paradoxe : le manque de structuration des métiers. La photographie ne fonctionne pas comme une industrie culturelle ; contrairement au cinéma ou au spectacle vivant, l’argent dépensé dans un projet ne « rebondit » pas dans un autre. D’où sa conviction de chercheur : il faut sécuriser le statut des photographes, car « quelqu’un qui court après trois sous pour manger n’est pas productif ».

Il déroule enfin l’idée qui irrigue tout l’entretien : depuis l’annonce de François Arago en 1839, le politique a fait croire que la photographie était « un art démocratique, gratuit, facile ». C’est une chimère. La photographie est « de la technologie, du métier, du matériel, de la culture, des savoirs, une histoire ». Le numérique a entretenu l’illusion qu’on faisait de la photographie gratuitement avec son smartphone, alors qu’on fait des images. Or « une image n’est pas nécessairement une photographie ». Cette distinction, qu’il file avec la métaphore du cuisinier face à celui qui fait simplement à manger, est devenue son principal objet de travail. Aux photographes qui débutent, il livre un conseil à contre-courant : se donner du temps, faire peu, fuir la surproduction de belles images, et expérimenter. Un entretien dense, à écouter pour saisir toute la finesse de cette pensée et les anecdotes d’un parcours de bâtisseur.

Foire aux questions

Qui est Michel Poivert et que fait un historien de la photographie ?

Michel Poivert est historien de la photographie, commissaire d’exposition et professeur-chercheur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il dirige des thèses. Son métier d’enseignant-chercheur consiste à mener des recherches sur la création photographique, à enseigner et à porter des projets publics comme des expositions et des livres.

Combien de temps faut-il pour réaliser un livre ou une exposition de photographie ?

Selon Michel Poivert, il faut compter environ cinq ans entre l’intuition de départ et la publication d’un livre ou l’ouverture d’une exposition. Le sujet se travaille d’abord en séminaire de master, puis devient un cours magistral, avant de se projeter vers un projet grand public, le tout nourri par un long travail d’archives et d’entretiens.

Qu’est-ce que le Collège international de photographie du Grand Paris ?

Le Collège international de photographie du Grand Paris est un projet, né en 2017, visant à créer un lieu qui n’est ni une école, ni un musée, ni un centre d’art. Son ambition est de relier la création expérimentale, les savoir-faire des métiers de la photographie et le grand public. Il doit s’implanter à Bry-sur-Marne, dans la maison de Daguerre.

Quelle est la différence entre une image et une photographie selon Michel Poivert ?

Pour Michel Poivert, une photographie est de la technologie, du métier, du matériel, de la culture et une histoire, tandis qu’une image peut être produite sans ce processus de connaissance. Il dénonce un abus de langage consistant à confondre les deux : faire une image avec un smartphone n’est pas faire de la photographie.

Comment l’histoire de la photographie est-elle enseignée selon les pays ?

L’histoire de la photographie varie fortement selon les cultures académiques. En Allemagne, elle relève des études de médias ; aux États-Unis, elle a été absorbée par les études visuelles depuis les années 1990 ; en Amérique latine et en Asie, elle se loge dans les médias et la communication. La France conserve une quasi-spécificité en l’abordant par l’histoire de l’art.

Quels conseils Michel Poivert donne-t-il aux photographes qui débutent ?

Michel Poivert conseille aux photographes qui débutent de se donner du temps et de faire peu, pour éviter le piège de la surproduction encouragé par le numérique. Plutôt que produire de belles images, il invite à expérimenter et à réfléchir à ce que l’on fait vraiment, en pensant « photographie » plutôt qu’« image ».

Les chiffres de l’épisode

  • 1985 : début de la thèse de Michel Poivert sur les rapports entre peinture et photographie.
  • 1996 : ouverture de son premier cours magistral d’histoire de la photographie.
  • 1839 : annonce par François Arago de l’invention de la photographie.
  • 2017 : naissance du projet de Collège international de photographie.
  • Environ 5 ans : durée moyenne entre l’intuition d’un sujet et la sortie d’un livre ou d’une exposition.
  • Un tiers, un tiers, un tiers : répartition du temps entre recherche, enseignement et développement de projets.
  • Une quinzaine de personnes : le noyau de l’association de préfiguration du Collège.

Références

  • Michel Poivert
  • Institut National d’Histoire de l’Art
  • Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • École nationale supérieure de la photographie d’Arles
  • José Vaval
  • André Rouillé
  • Michel Frizot
  • MoMA
  • Beaumont Newhall
  • 50 ans de photographie française de 1970 à nos jours (éditions Textuel)
  • Collège international de philosophie
  • Louis Daguerre
  • Guillaume Geneste
  • Philippe Guilvar
  • Alice Deschenes
  • Aurélie Pétrel
  • François Arago

Les liens de l’épisode

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