S205 – Au coin du feu avec Pierre de Vallombreuse
Pierre de Vallombreuse : 30 ans à photographier les peuples autochtones, du Leica argentique au noir et blanc engagé
Photographe et ethnographe français, Pierre de Vallombreuse a consacré sa vie à la photographie de peuples autochtones. Dans cet entretien au coin du feu, il revient sur son parcours, son matériel (le Leica, les focales fixes), son passage au noir et blanc engagé, ses années auprès des Palawans et son combat pour sanctuariser leur vallée.
Pierre de Vallombreuse : 30 ans à photographier les peuples autochtones, du Leica argentique au noir et blanc engagé
L’épisode reçoit Pierre de Vallombreuse, photographe et ethnographe français de 58 ans, présenté comme un « témoin nomade de la diversité du monde ». Ancien étudiant des Arts décoratifs de Paris, il se destinait au dessin de presse jusqu’à un voyage à Bornéo, à 35 ans, où la rencontre avec les Pounans déclenche une vocation. Au petit matin, au bord d’un fleuve dans la brume, il décrit un « flash lumineux intérieur » : la photographie s’imposera comme moyen de vivre des aventures infinies et de raconter des histoires. Trente ans plus tard, il a publié dix livres, documenté 43 peuples autochtones, exposé dans de nombreux musées et publié dans El Mundo, Le Figaro, Le Monde, El País, Géo ou Newsweek.
Au fil de la discussion, il refuse les étiquettes d’anthropologue ou d’ethnologue : lui ne compare ni n’analyse, il vit avec les gens et collecte. Tout au plus se reconnaît-il « ethnographe », et avant tout photographe documentaire.
Une photographie qui refuse la séduction
Le cœur de sa démarche tient en une opposition : photographier pour vivre, pas pour plaire. La séduction, dit-il, est « tout de suite creuse », « beaucoup trop légère ». Pour Pierre de Vallombreuse, la forme n’est qu’un « attrape-mouche » destiné à capter le regard, mais l’image doit dégager un ressenti, une expérience, une vie. Cette exigence va de pair avec une notion de responsabilité : celui qui s’empare de l’image d’autrui pour la transmettre n’a pas le droit d’être superficiel. Son ami Bernard Plossu, dont le témoignage ouvre l’entretien, parle à son sujet de « poésie documentaire » — une formule qui a profondément touché le photographe.
Le matériel : Leica, focales fixes et passage au noir et blanc
Côté technique, Pierre de Vallombreuse travaille à 90-95 % au 35 mm, complété d’un 50 mm et d’un petit 28 mm, exclusivement en focales fixes. Le zoom est banni : il préfère bouger lui-même, créer un rapport physique avec le sujet. Choisir une optique, dit-il, c’est déjà donner une vision, « comme mettre un bulletin de vote ». Son boîtier de prédilection est le Leica, petit, fiable, costaud et discret, idéal pour s’approcher des gens sans les effrayer ; il évoque la « visée fabuleuse » du M3 découverte en Irian Jaya.
Après des débuts en couleur pour des magazines comme Terre Sauvage ou Géo, il bascule au noir et blanc grâce à une bourse qui l’a libéré des contraintes éditoriales. Le choix est politique autant qu’esthétique : le noir et blanc, intemporel, unit tous les peuples dans un même combat, là où la couleur des couchers de soleil et des danses « ne transmettait pas le message ». Son travail s’est alors déplacé du registre ethno-culturel vers le reportage engagé, face aux guerres, massacres, expropriations et acculturations qui frappent ces peuples.
Les Palawans : 25 ans de documentation et un combat pour la vallée
Le projet central de sa vie est le travail mené auprès des Palawans, dans une vallée du sud des Philippines, rencontrés vers 1988. À l’époque, il fallait une dizaine de jours pour atteindre une vallée sans route. Il y vit plus de quatre ans au total, arrivant avec sa première femme, parlant espagnol, anglais, puis indonésien et palawan — une attention à la langue et à la présence en couple qui désamorce la méfiance. Il documente sur sept ans l’arrivée des routes, des missionnaires et des fronts pionniers, avant de quitter la vallée quinze ans, persuadé d’assister à sa destruction.
De retour neuf ans avant l’enregistrement, il trouve une vallée qui a mieux résisté : nombre de convertis sont redevenus animistes, les chamanes ont retrouvé leur place. Une rétrospective au Musée national des Philippines à Manille rappelle à l’institution une mission de protection oubliée, décrétée sous Marcos. Pierre de Vallombreuse en fait un levier : un projet de cinq ans d’études ethnographiques, la formation des habitants à la photographie pour qu’ils deviennent reporters de leur propre quotidien, et la présence dissuasive du musée face aux spéculateurs et aux plantations de palmiers à huile. Son espoir : sanctuariser définitivement la vallée.
Un tournant américain : deux ans dans une école de l’Oregon
Son projet le plus récent, destiné à la collection Reporters des éditions des Arènes (présentée par le grand reporter Patrick de Saint-Exupéry, fondateur des revues XXI et 6 Mois), marque une rupture formelle. Pendant deux ans, il chronique la vie d’une classe d’enfants de 8-9 ans dans une école de l’Oregon fondée par des femmes noires américaines pour lutter contre le racisme systémique. Fini les grands espaces et le noir et blanc : il travaille en couleur, par séquences, comme pour un film, sur un territoire réduit à une classe, deux couloirs et une cour. Il y suit la « naissance d’un professeur » débutant, d’abord en échec puis remontant la pente, sur fond d’années Trump, de Black Lives Matter et de Covid.
Pour conclure, il défend le livre photo comme temps long, à rebours de la société du zapping : là où le reportage n’est qu’un teaser, le livre permet d’entrer en profondeur et de transmettre. Ses préférés ? Peuple en tête, suivi d’Une Vallée et de son ouvrage sur les Bajaos. L’entretien, riche en anecdotes de terrain — la tribu de coupeurs de têtes à laquelle il a renoncé, la question « Y a-t-il la lune chez toi ? » —, mérite l’écoute pour la voix et le détail vivant que le résumé ne peut restituer.
Foire aux questions
Qui est Pierre de Vallombreuse ?
Pierre de Vallombreuse est un photographe et ethnographe français né vers 1963, spécialisé dans la photographie de peuples autochtones. Ancien étudiant des Arts décoratifs de Paris, il a documenté 43 peuples à travers le monde, publié dix livres et exposé dans de nombreux musées, festivals et galeries internationaux.
Quel matériel photo utilise Pierre de Vallombreuse sur le terrain ?
Pierre de Vallombreuse travaille principalement avec un Leica et des focales fixes : à 90-95 % au 35 mm, complété d’un 50 mm et d’un petit 28 mm. Il refuse les zooms, préférant se déplacer lui-même pour créer un rapport physique avec son sujet. Le Leica est choisi pour sa discrétion, sa fiabilité et sa compacité.
Pourquoi Pierre de Vallombreuse photographie-t-il en noir et blanc ?
Pierre de Vallombreuse photographie en noir et blanc pour son côté intemporel et pour servir un message politique. La couleur, jugée séduisante mais superficielle, ne permettait pas selon lui d’unir tous les peuples autochtones dans un même combat. Le noir et blanc accompagne son passage du reportage ethno-culturel vers une photographie engagée.
Qu’est-ce que la « poésie documentaire » selon Pierre de Vallombreuse ?
La « poésie documentaire » est une expression employée par Bernard Plossu pour qualifier le travail de Pierre de Vallombreuse. Elle désigne une photographie qui raconte fidèlement la vie des gens tout en dépassant le simple document, refusant la séduction creuse au profit d’un ressenti, d’une expérience et d’une profondeur humaine.
Quel est le projet de Pierre de Vallombreuse auprès des Palawans ?
Le projet auprès des Palawans, peuple du sud des Philippines, occupe Pierre de Vallombreuse depuis 1988, sur plus de 25 ans. Au-delà des images, il vise à sanctuariser leur vallée menacée par les spéculateurs : il a relancé une mission de protection du Musée national des Philippines et forme les habitants à devenir reporters de leur propre quotidien.
De quoi parle le nouveau livre de Pierre de Vallombreuse aux éditions des Arènes ?
Le nouveau livre de Pierre de Vallombreuse, pour la collection Reporters des éditions des Arènes, documente deux années passées dans une école de l’Oregon fondée pour lutter contre le racisme systémique. Réalisé en couleur, ce travail suit une classe d’enfants et la transformation d’un jeune professeur, sur fond d’années Trump, Black Lives Matter et Covid.
Les chiffres de l’épisode
- 43 peuples autochtones documentés par Pierre de Vallombreuse
- 10 à 12 livres publiés au fil de sa carrière
- Plus de 4 ans passés auprès des Palawans, sur un suivi de plus de 25 ans
- 2 ans d’immersion dans une école de l’Oregon
- Travail à 90-95 % au 35 mm, en focales fixes
- Sony FE 50 mm f/1.2 G Master annoncé à 2 300 euros, 778 grammes, disponible en avril
- Magazine Gokan : abonnement de lancement à 89 euros au lieu de 129 euros pour 3 numéros
- Festival photo de La Gacilly 2021 : 21 expositions gratuites et 11 artistes scandinaves
Références
- Pierre de Vallombreuse
- Bernard Plossu
- Patrick de Saint-Exupéry
- David Michaud
- Jean Rouch
- Edgar Morin
- Musée national des Philippines
- Éditions des Arènes
- Magazine Gokan
- Festival photo de La Gacilly
- Sony FE 50 mm f/1.2 G Master
- Nikon Z9