Portrait posé d'un photographe en studio illustrant la double vie entre photographie et activité professionnelle
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008 – Dans l’oeil de David De Luca

David De Luca : vivre la photo sans en dépendre, de l’argentique aux mariages, en menant deux vies de front

Comment concilier photographie et activité professionnelle sans dépendre de l’image pour vivre ? David De Luca, chef d’entreprise et photographe « posé » formé à l’argentique, raconte sa double vie, le malentendu qui a lancé la carrière de l’animateur, sa façon de rattraper un mariage raté et ce qu’est vraiment la liberté dans ce métier.

David De Luca : vivre la photo sans en dépendre, de l’argentique aux mariages, en menant deux vies de front

Dans ce huitième épisode de Dans l’œil du Photographe, Julien Pasternak reçoit David De Luca, un photographe qu’il qualifie lui-même de « difficile à classer » et qui a eu un impact involontaire sur sa propre carrière. David se présente comme un « photographe schizophrène », à la fois ultra-créatif et ultra-scientifique. Il revendique une photo posée et réfléchie : pour un portrait, il préfère passer une demi-heure à discuter puis prendre une seule image, plutôt que de mitrailler. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas le déclenchement, mais le « avant » (la mise en scène) et le « après » (le développement et la retouche).

L’épisode s’ouvre sur une anecdote fondatrice pour l’animateur. Il y a une quinzaine d’années, Julien croisait David comme photographe de soirées et en a conclu qu’il vivait de la photo. Cette « extrapolation » l’a décidé à se lancer professionnellement, alors même que David n’a jamais eu besoin de la photo pour vivre. David nuance toutefois cette méprise : il avait une vraie formation et tournait assez fort pour pouvoir en vivre s’il l’avait voulu.

Une formation argentique chez un maître, des notices lues jusqu’au bout

David a commencé la photographie en 1988, après avoir interrompu ses études pour travailler avec un maître photographe. Il travaillait au Hasselblad, en 6×6 et en chambre à redressement de perspective, restant parfois une demi-heure devant une architecture avant de déclencher, car les plaques coûtaient cher. Son premier appareil de travail était un Nikon F-801, qu’il a gardé longtemps sans défaillance, et il possédait un Canon FTb pour le plaisir. Côté scientifique assumé, il lit les notices de ses appareils jusqu’au bout : sur son Nikon D850, il a passé en revue chaque option pour ne plus avoir à y penser ensuite.

Ce qu’il a surtout appris auprès de son maître, c’est le développement. Il décrit le travail au tirage comme une chorégraphie : avec la main ou des cartons découpés, on retenait la lumière sur les zones surexposées du papier, faute de pouvoir récupérer les hautes et basses lumières comme aujourd’hui sur ordinateur. Il rend d’ailleurs hommage aux tireurs de l’ombre, estimant qu’à l’époque la photo était un travail d’équipe entre le photographe et son tireur.

Le mariage raté : la photo comme relation humaine

L’anecdote la plus marquante — et ce qu’il désigne comme le pire moment de sa carrière — remonte à ses années argentiques. Étudiant gérant le club photo, David poussait des pellicules Ilford jusqu’à 1600 ISA en retirant le codage DX de l’appareil. Le jour d’un mariage, il a oublié de remettre ce codage et a tout raté : aucune photo exploitable. Son maître lui a renvoyé la responsabilité : c’est lui qui devrait l’expliquer aux mariés. David a annoncé à la mariée « une bonne et une mauvaise nouvelle », l’a fait remettre sa robe et a refait les photos. La leçon : la photo est avant tout un contact humain, et un photographe est responsable de ce qu’il rend à ses clients. Plus tard, confronté à un reportage gâché par une personne mal recrutée, il a offert gratuitement le reportage suivant, sans discussion.

Deux vies professionnelles aux antipodes

David est chef d’entreprise et dirige des bureaux d’études managing plus de 100 personnes. La photo n’est pas son métier principal : il travaille pour quelques agences qui le recommandent, des séminaires et conventions d’entreprise, ou pour lui-même. Cette indépendance financière lui donne une liberté rare : choisir ses collaborations et pouvoir dire non. Il cite le discours de Steve Jobs à Stanford pour expliquer comment les points d’une vie finissent par se connecter, l’art et la science se rejoignant chez lui.

Longtemps, il a strictement segmenté ses deux vies, jusqu’à séparer ses devis : ses clients le connaissaient soit comme photographe, soit comme chef d’entreprise, jamais les deux. Le malentendu raconté en intro a eu son pendant côté entreprise : en arrivant à Oslo pour mettre en scène une société, il s’est retrouvé face à un de ses meilleurs clients, qui le connaissait dans son autre vie. Il attribue ce cloisonnement à une habitude très française, où mener deux activités fait perdre en crédibilité des deux côtés. Récemment, il laisse une certaine porosité s’installer, et constate que ses talents de communicant nourrissent son activité photo, et inversement.

Une pratique au grand-angle, obsédée par la couleur et la perspective

David travaille uniquement en focales fixes, plutôt larges. En full frame, il privilégie le 24 mm, parfois le 35 mm à grande ouverture, et s’amuse même au 14 mm en jouant les déformations. Ses portraits, il les fait au 50 mm (équivalent 35 mm en APS-C), refusant le 85 mm car il a besoin d’être proche de son sujet, de lui parler, de le toucher. Cette proximité explique son rejet de la photo de rue au téléobjectif, qu’il considère comme « voler la photo des gens » — tout en admirant Saul Leiter, dont il reconnaît qu’il photographiait des ambiances plus que des personnes.

Sur le post-traitement, David est intarissable. Revenu à la photo grâce à une rencontre avec une responsable marketing d’Adobe qui lui a fait découvrir Photoshop, il a retrouvé numériquement les gestes de la chambre noire via les masques, puis Lightroom pour les séries. Il retouche énormément, change les fonds, « envoie les gens ailleurs ». Deux obsessions : la balance des blancs et le redressement des perspectives, qu’il considère comme le minimum d’un photographe — le premier critère qu’il regarde quand il doit recruter.

Liberté, exigence et refus de brader

Pour David, une photo réussie est une photo qui fait passer une émotion ou raconte une histoire, à l’image de Philip-Lorca diCorcia. Il refuse de s’aligner sur les seules attentes d’un client — sans cela, on ne va jamais très haut — tout en sachant que les entreprises jugent souvent au volume (au-delà de 500 photos). Sa liberté lui permet de refuser un cachet insultant : sollicité pour photographier des boîtes de médicaments en urgence pour 150 euros, il a décliné par respect du métier et pour ne pas tirer les prix vers le bas. Il observe que beaucoup de photographes se tournent vers la vidéo, perçue comme plus difficile et donc mieux respectée.

L’épisode aborde aussi son rapport ambivalent à la reconnaissance : il aurait « anormalement » dû faire des expositions vu son réservoir d’images (Burning Man, photos de villes, street photography), mais il a besoin que quelqu’un le prenne par la main pour trier et choisir. Il évoque Gary Winogrand, qui créait sans jamais s’occuper de la suite. Cette année, il a malgré tout tiré un petit livre 20×20 de sa street photo personnelle, et y a découvert sur papier des défauts invisibles à l’écran. Une conversation riche et sincère qui vaut l’écoute pour ses anecdotes vivantes et la trajectoire d’un autodidacte exigeant.

Foire aux questions

Qu’est-ce que la photographie posée selon David De Luca ?

La photographie posée selon David De Luca consiste à préparer et réfléchir l’image plutôt que de mitrailler. Pour un portrait, il passe une demi-heure à discuter avec la personne, puis ne prend que quelques photos — parfois trois ou dix. Ce qui l’intéresse, c’est la mise en scène en amont et la retouche en aval, pas le simple déclenchement.

Comment rattraper un reportage de mariage entièrement raté ?

Pour rattraper un mariage raté, David De Luca a annoncé honnêtement à la mariée la mauvaise nouvelle, puis lui a fait remettre sa robe pour refaire les photos. Sa leçon : on n’a pas le choix, on assume sa responsabilité et on résout le problème. Pour un reportage gâché par un sous-traitant, il a offert gratuitement le reportage suivant.

Quels appareils argentiques David De Luca a-t-il utilisés à ses débuts ?

À ses débuts en 1988, David De Luca travaillait sur du Hasselblad en 6×6 et en chambre à redressement de perspective. Son premier appareil personnel était un Nikon F-801, qu’il a gardé longtemps sans panne, et il possédait un Canon FTb pour le plaisir. Il poussait des pellicules Ilford jusqu’à 1600 ISA.

Peut-on être photographe professionnel sans en vivre ?

Oui, on peut exercer la photographie professionnellement sans en dépendre financièrement, comme le montre David De Luca, chef d’entreprise par ailleurs. Cette indépendance lui donne la liberté de choisir ses collaborations et de refuser des prestations sous-payées, sans pour autant brader ses tarifs afin de préserver le métier.

Pourquoi David De Luca refuse-t-il la photo de rue au téléobjectif ?

David De Luca refuse la photo de rue au téléobjectif car il considère que photographier des gens à distance revient à « voler la photo ». Il privilégie le contact, les focales fixes larges et la proximité avec son sujet. Il admire toutefois Saul Leiter, qui photographiait davantage des ambiances que des personnes.

Quelles sont les deux obsessions techniques de David De Luca en retouche ?

Les deux obsessions techniques de David De Luca en post-traitement sont la balance des blancs et le redressement des perspectives. Il les considère comme le minimum exigible d’un photographe et en fait le premier critère qu’il vérifie lorsqu’il recrute quelqu’un, héritage de ses années passées en chambre à redresser les perspectives.

Quels photographes inspirent David De Luca ?

David De Luca cite quatre photographes américains adeptes de la mise en scène : Nicky Hamilton, Philip-Lorca diCorcia, Richard Tuschman et Gregory Crewdson. Il évoque aussi Saul Leiter pour la photo de rue, Gary Winogrand pour son rapport à la création, ainsi que des références hors photo comme Helmut Newton et la peinture de Duchamp.

Les chiffres de l’épisode

  • 1988 : année où David De Luca a commencé la photographie.
  • 1600 ISA : sensibilité à laquelle il poussait ses pellicules Ilford (depuis du 400 ISA d’origine).
  • Nikon D850 et ses ~50 millions de pixels, qui lui permettent de recadrer largement.
  • 500 photos : seuil minimal attendu par certaines entreprises pour estimer le travail accompli.
  • 150 euros : cachet proposé pour une journée de photos de médicaments, qu’il a refusé.
  • Plus de 100 personnes : effectif qu’il manage dans son métier de chef d’entreprise.
  • Livre 20×20 : format du recueil de street photography qu’il a tiré pour lui-même.

Références

  • Julien Pasternak
  • David De Luca (Killpict)
  • Steve Jobs
  • Nikon
  • Canon
  • Hasselblad
  • Ilford
  • Adobe
  • Photoshop
  • Lightroom
  • Nicky Hamilton
  • Philip-Lorca diCorcia
  • Richard Tuschman
  • Gregory Crewdson
  • Robert Capa
  • Saul Leiter
  • Helmut Newton
  • Marcel Duchamp
  • Gary Winogrand
  • Edward Hopper
  • Piscine Molitor
  • Burning Man
  • Laurent Ardouin

Les liens de l’épisode

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