Jean-Louis Courtinat : « Le noir et blanc permet d’aller à l’essentiel de l’émotion »
Le photographe Jean-Louis Courtinat raconte 40 ans de photographie sociale, du centre de Nanterre à l’Institut Curie, et explique pourquoi le noir et blanc va à l’essentiel de l’émotion
Cet épisode d’Écoutez voir, enregistré en public au Salon de la photo 2025, donne la parole à Jean-Louis Courtinat, figure de la photographie sociale en noir et blanc. En quarante ans de carrière, il a photographié les plus fragiles : sans-abri, malades, exclus. Il explique sa méthode, ses choix et ses doutes.
Qu’est-ce que la photographie sociale selon Jean-Louis Courtinat ?
Jean-Louis Courtinat définit la photographie sociale comme une photographie militante, qui cherche à changer les choses auprès de gens « sur le fil de la vie » : personnes dans la pauvreté, malades, exclues. Lauréat du prix Niépce en 1991, il a travaillé près de quarante ans à l’agence Rapho et reste l’une des grandes voix de ce genre en France.
Son point de bascule fut la découverte, dans une librairie photo d’Aix-en-Provence, du travail de W. Eugene Smith, photographe américain « concerné », notamment son reportage sur l’infirmière Maude Callen en Afrique. « Je me suis dit : c’est ça que je veux faire. » Il fut ensuite l’assistant de Robert Doisneau pendant plusieurs années, qu’il décrit avant tout comme un conteur.
Pourquoi photographie-t-il toujours en noir et blanc ?
Courtinat a travaillé 35 ans en argentique et toute son œuvre est en noir et blanc. Pour lui, le noir et blanc permet « d’aller à l’essentiel de l’émotion » : il emmène le regard exactement là où le photographe le veut, sans être détourné par la couleur. Il reconnaît qu’un photographe couleur dirait l’inverse et aurait raison ; ce choix reste aussi un héritage de Doisneau.
Le passage de l’argentique au numérique
Ancien utilisateur du Zenit E, puis du Leica M, il est passé au numérique il y a huit ans avec Fujifilm, dont il est devenu ambassadeur. La transition fut difficile : Fujifilm lui a donné des cours pour apprendre à se servir du X-T1 et à convertir ses images en noir et blanc. Il revendique de continuer à photographier « comme en argentique », sans mitrailler, en faisant très peu de photos.
Quelle est sa méthode de travail auprès des plus fragiles ?
Sa pratique repose sur le temps long : il passe environ 90 % du temps à vivre avec les gens, sans photographier, et 10 % seulement à faire des images. « Si on n’a pas le lien avec la personne, on ne peut pas faire de photos. » Il travaille presque exclusivement avec des associations — petits frères des Pauvres pendant une vingtaine d’années, aujourd’hui l’association Aurore auprès de femmes sans papiers.
Fidèle à un principe transmis par Doisneau, il ramène toujours une photographie aux personnes qu’il photographie, comme un cadeau. Il fait signer un document de droit à l’image, est lui-même bénévole et reste en contact, parfois pendant des décennies, avec celles et ceux qu’il a suivis — d’où une forme de deuil à la fin de chaque sujet.
Une photographie peut-elle changer les choses ?
Courtinat est lucide : « La photographie ne change pas le monde, sinon ça se saurait. » Mais il cite de petites victoires concrètes. Son reportage sur le centre d’hébergement de Nanterre, montré à l’Inspection générale des affaires sociales, a contribué à remplacer l’accueil policier des sans-abri par une antenne médicale. Dans un hospice de personnes âgées, ses images ont poussé un directeur à refaire les douches.
La limite : le reportage en Roumanie
Son travail de deux ans auprès des enfants roumains en orphelinat (vers 2000, 145 000 enfants concernés) reste le seul où il a profondément souffert. Pour la première fois, il s’est senti « voyeur », incapable d’apporter quoi que ce soit face à l’ampleur du désastre. Il oppose volontiers la dénonciation facile à une photographie qui montre aussi ce qui est positif, comme son livre sur l’Institut Curie.
Quel rôle ont joué les grands photographes humanistes ?
À l’agence Rapho, le jeune Courtinat a côtoyé Sabine Weiss, Willy Ronis, Édouard Boubat, Jean-Philippe Charbonnier et Robert Doisneau. Il évoque l’« effet soleil » de Doisneau, qui éclipsait les autres de son vivant. Il salue particulièrement Martine Franck, longtemps restée dans l’ombre d’Henri Cartier-Bresson, et qui lui conseilla d’aller voir des expositions de peinture. Le but, dit-il, n’est pas de devenir un Doisneau mais de développer son propre regard.
Où sa photographie sociale trouve-t-elle sa place ?
Pour Courtinat, le meilleur endroit n’est pas la galerie mais la rencontre directe avec le public — précisément ce qu’il fait au Salon de la photo. La photographie sociale « doit descendre près des gens ». Il privilégie les expositions ouvertes aux écoles, les livres accompagnés de textes, et la transmission via des stages et la Maison Robert Doisneau à Gentilly. Pour aller plus loin que ce résumé, l’épisode fait entendre sa voix et le détail de ses souvenirs au micro de Brigitte Patient.
Références citées dans l’épisode
- Jean-Louis Courtinat (invité)
- Brigitte Patient (présentatrice)
- W. Eugene Smith
- Robert Doisneau
- Robert Delpire
- Bertrand Eveno
- Sabine Weiss
- Willy Ronis
- Édouard Boubat
- Jean-Philippe Charbonnier
- Martine Franck
- Henri Cartier-Bresson
- Prix Niépce
- Agence Rapho
- Petits frères des Pauvres
- Association Aurore
- Institut Curie
- Visa pour l’image (Perpignan)
- Maison Robert Doisneau (Gentilly)
- Fujifilm
- Livre « Louons maintenant les plus fragiles » (éditions Delpire)
Questions fréquentes sur Jean-Louis Courtinat et la photographie sociale
Qu’est-ce que la photographie sociale ?
Selon Jean-Louis Courtinat, la photographie sociale est une photographie militante qui cherche à changer les choses auprès de gens « sur le fil de la vie » : personnes en situation de pauvreté, malades ou exclues. Elle suppose un engagement de terrain, un temps long passé auprès des sujets, et vise à rendre visibles les plus fragiles.
Pourquoi Jean-Louis Courtinat travaille-t-il en noir et blanc ?
Courtinat photographie en noir et blanc parce qu’il joue beaucoup sur l’émotion. Pour lui, le noir et blanc permet d’aller « à l’essentiel » : il guide directement le regard du spectateur là où le photographe le souhaite, sans être détourné par la couleur. Ce choix est aussi nourri par l’influence de Robert Doisneau.
Quelle est la méthode de travail de Jean-Louis Courtinat ?
Il consacre environ 90 % de son temps à vivre avec les personnes, sans photographier, et seulement 10 % à la prise de vue. Sans lien préalable, il estime impossible de faire des photos. Il travaille avec des associations, fait signer une autorisation de droit à l’image et rapporte toujours une photographie aux personnes photographiées.
Quels photographes ont influencé Jean-Louis Courtinat ?
Sa première influence majeure est W. Eugene Smith, photographe américain « concerné », découvert dans une librairie d’Aix-en-Provence. Il fut ensuite l’assistant de Robert Doisneau. À l’agence Rapho, il a côtoyé Sabine Weiss, Willy Ronis, Édouard Boubat, Jean-Philippe Charbonnier et admirait Martine Franck, longtemps éclipsée par Henri Cartier-Bresson.
Une photographie peut-elle vraiment changer les choses ?
Courtinat reste mesuré : la photographie ne change pas le monde. Mais il cite des résultats concrets : ses images de Nanterre ont aidé à remplacer l’accueil policier des sans-abri par une antenne médicale, et son reportage en hospice a poussé un directeur à rénover les douches. De petites victoires qui justifient, selon lui, son rôle de photographe social.
Quel matériel photo utilise Jean-Louis Courtinat ?
Il a débuté avec un Zenit E, puis travaillé au Leica M en argentique pendant des décennies. Il y a huit ans, il est passé au numérique avec Fujifilm, dont il est devenu ambassadeur, en commençant par le X-T1. Il revendique de photographier en numérique « comme en argentique », en faisant très peu d’images.
De quoi parle le livre « Louons maintenant les plus fragiles » ?
Édité chez Delpire, ce livre d’entretien avec Bertrand Eveno réunit quarante ans de photographie sociale de Jean-Louis Courtinat. Le titre, qu’il attribue à Bertrand Eveno, invite à regarder ceux qui n’ont pas la chance des autres, ces personnes « en équilibre sur le fil de la vie » qu’il a suivies tout au long de sa carrière.