Interview du photographe Alexandre Boudet
Pourquoi on ne vit pas de la photo nature seule : le parcours d’Alexandre Boudet entre publicité et animalier
Peut-on réellement vivre de la photographie de nature ? Le photographe Alexandre Boudet, devenu professionnel en 2010 après quinze ans de pratique amateur, livre une réponse sans détour : non, ou presque. Il explique comment la commande publicitaire et industrielle finance sa passion animalière, et défend une vision personnelle de l’image, du mouvement et du tirage.
Pourquoi on ne vit pas de la photo nature seule : le parcours d’Alexandre Boudet entre publicité et animalier
Invité du podcast Interview de Photographe Nature animé par Régis Moscardini, Alexandre Boudet retrace un parcours qui parlera à beaucoup d’amateurs : la photo commencée vers 15-16 ans, le rêve d’enfance de partir en Amazonie comme biologiste, puis des années de pratique freinées par le coût du matériel. Il raconte s’être longtemps contenté du contemplatif, jusqu’à l’achat, au début des années 2000, d’un équipement qui lui permet enfin de sortir des images qui lui plaisent. Le déclic professionnel viendra d’un concours de circonstances : responsable marché public dans une industrie touchée par la crise de l’automobile, il est licencié, et bascule alors vers la photographie en s’appuyant sur les commandes qu’il avait déjà.
Une trajectoire qui rappelle celle du photographe animalier Fabien Gréban, lui aussi passé de l’industrie au métier après un licenciement économique.
La vérité économique : moins de cinq photographes vivent de la seule photo nature en France
Le cœur de l’épisode est une mise au point lucide sur l’économie de la photographie de nature. Selon Alexandre Boudet, ils sont une « minuscule poignée », moins de cinq en France, peut-être un ou deux, à vivre uniquement de la vente de leurs tirages — il cite Vincent Munier comme exemple. La majorité des autres survivent grâce aux stages. Lui-même tire l’essentiel de ses revenus de la photo pour les industriels et la publicité. La raison qu’il avance est limpide : la photo industrielle rapporte de l’argent à ses clients (il évoque un client ayant gagné entre 500 000 et 1 million d’euros grâce à une série de photos servant à démarcher des marchés américains), tandis que la photo nature reste un « achat plaisir », un objet artistique dans lequel les gens investissent de moins en moins. Une photo nature vendue 300 à 400 euros paraît chère à beaucoup, conséquence selon lui de la dématérialisation des images qui efface l’histoire, le photographe et le choix du tirage derrière chaque cliché.
« Il n’y a pas de photographe animalier professionnel »
De ce constat, Boudet tire une conviction forte : il n’existe pas, à proprement parler, de photographe animalier professionnel, mais des photographes professionnels avec des spécialités. Loin de subir ses commandes industrielles, il les revendique comme un atout. La photo pour les industriels exige une grande faculté d’adaptation et un travail intellectuel de recherche rapide qu’il réinvestit dans sa pratique nature — et qu’il a aussi retrouvé en astrophotographie, autre terrain qu’il explore depuis son voyage au Kenya en 2009. Sa vision photographique reste fondée sur la lumière naturelle, qu’il cherche à recréer même sur un vêtement en studio, avec des ambiances douces de lever ou de coucher de soleil. Il salue au passage les magazines comme Chasseur d’images et Nat’Images, qui « respectent les photographes » dans une presse où, dit-il, ils ne sont souvent plus rien.
« Land of Clementine » : la chronophotographie au service du mouvement
Une large partie de l’entretien est consacrée à son exposition Land of Clementine, présentée au festival de Montier-en-Der. Le titre est intime : il vient des îles Shetland où il s’est rendu avec sa compagne, la photographe Natacha Noël, et d’où ils sont revenus avec leur fille Clémentine, née neuf mois plus tard. Le double fil rouge de la série est l’unité de lieu (les Shetland) et une réflexion sur l’expression du mouvement en photographie. Insatisfait du flou de mouvement classique, peu compatible avec le descriptif animalier, il a ressuscité une technique ancienne : la chronophotographie. Le défi : impossible d’utiliser un flash stroboscopique sur un macareux qui « arrive comme une balle » au 500 mm. Sa méthode consiste donc à shooter en rafale, à choisir plusieurs attitudes nettes du même animal et à les recomposer sur une même image panoramique, en anticipant dès la prise de vue (fond uni, placement réaliste de l’animal) pour limiter le détourage.
Face aux puristes qui lui reprochent un « montage », sa réponse est nette : avant Photoshop, les tireurs manipulaient déjà l’image à la main en chambre noire. La retouche ne le dérange pas tant qu’on ne ment pas et qu’on l’assume.
Le noir et blanc et le grain : exprimer une réalité plutôt que la reproduire
Boudet revendique aussi des choix esthétiques inhabituels en animalier : le format panoramique, retenu pour orienter le sens de lecture du mouvement, et le noir et blanc, même sur des animaux colorés comme le macareux. Pour lui, le noir et blanc « s’impose » quand il a la sensation de voir sans la couleur, qui vient parfois « polluer une émotion ou un contraste ». Il en parle comme d’un outil de réduction de l’information, au même titre que le flou d’arrière-plan obtenu au gros téléobjectif. Côté technique, il travaille sous Lightroom. Il raconte aussi avoir poussé volontairement les ISO (jusqu’à 3200, voire au-delà) sur son Canon 5D Mark II pour retrouver, en luminance, le grain de sa pellicule argentique de prédilection, la T-Max. Pour donner toute leur mesure à ces partis pris — l’expérience d’une expo, les anecdotes de terrain et la voix d’un photographe passionné —, l’écoute de l’épisode complète utilement ce résumé.
Foire aux questions
Peut-on vivre uniquement de la photographie de nature en France ?
Vivre uniquement de la vente de tirages de photographie de nature est quasiment impossible en France : selon Alexandre Boudet, ils sont moins de cinq, peut-être un ou deux, dans ce cas, comme Vincent Munier. La plupart des autres complètent leurs revenus grâce aux stages ou à d’autres types de commandes.
Comment Alexandre Boudet gagne-t-il sa vie en photographie ?
Alexandre Boudet tire la majeure partie de ses revenus de la photographie pour les industriels et de la publicité, et non de l’animalier. Il explique que ces images rapportent directement de l’argent à ses clients, alors que la photo nature reste un achat plaisir dans lequel les gens investissent de moins en moins.
Pourquoi la photo industrielle se vend-elle mieux que la photo nature ?
La photo industrielle et publicitaire se vend mieux parce qu’elle rapporte de l’argent aux entreprises : un client de Boudet a gagné entre 500 000 et 1 million d’euros grâce à une série de photos servant à démarcher des marchés américains. La photo nature, elle, est un objet artistique perçu comme un investissement de plus en plus difficile à justifier auprès du public.
Qu’est-ce que la chronophotographie animalière utilisée par Alexandre Boudet ?
La chronophotographie est une technique ancienne qui décompose le mouvement en plusieurs attitudes sur une même image. Boudet l’applique aux oiseaux en vol en shootant en rafale, puis en recomposant plusieurs phases nettes du même animal sur un cadre panoramique, plutôt qu’avec un flash stroboscopique impossible à utiliser sur un macareux au 500 mm.
Pourquoi Alexandre Boudet choisit-il le noir et blanc pour ses photos animalières ?
Alexandre Boudet utilise le noir et blanc quand il a la sensation de voir sans la couleur, celle-ci venant selon lui parfois polluer une émotion ou un contraste. Il considère le noir et blanc comme un outil de réduction de l’information donnée au spectateur, au même titre que le flou d’arrière-plan obtenu au gros téléobjectif.
D’où vient le titre de l’exposition Land of Clementine ?
Le titre Land of Clementine est d’ordre intime : il fait référence aux îles Shetland, où Alexandre Boudet s’est rendu avec sa compagne Natacha Noël et qui ont marqué le début de leur couple. De ce voyage, ils sont revenus à trois, et leur fille Clémentine, née neuf mois plus tard, a donné son nom à la série.
La retouche photo est-elle légitime en photographie de nature ?
Pour Alexandre Boudet, la retouche est légitime tant qu’elle ne ment pas et qu’elle est assumée. Il rappelle qu’avant Photoshop, les tireurs manipulaient déjà l’image à la main en chambre noire, et que recomposer des phases de mouvement pour exprimer une réalité diffère du mensonge consistant à ajouter des éléments inexistants sans le dire.
Les chiffres de l’épisode
- 2010 : année où Alexandre Boudet devient photographe professionnel, après plus de 15 ans de pratique amateur.
- 2009 : voyage au Kenya d’où il extrait son premier court-métrage animalier et qui marque ses débuts en vidéo.
- Moins de 5 photographes en France vivraient uniquement de la vente de leurs tirages de nature, peut-être un ou deux.
- Entre 500 000 et 1 million d’euros : ce qu’un de ses clients aurait gagné grâce à une série de photos servant à démarcher des marchés américains.
- 300 à 400 euros : prix d’une photo nature, jugé cher par beaucoup d’acheteurs.
- 3200 ISO et au-delà : sensibilité poussée volontairement sur le Canon 5D Mark II pour obtenir un grain rappelant la pellicule T-Max.
Références
- Alexandre Boudet
- Régis Moscardini
- Fabien Gréban
- Vincent Munier
- Chasseur d’images
- Nat’Images
- Natacha Noël
- Henri Cartier-Bresson
- Robert Doisneau
- Michael Kenna
- Laurent Baheux
- Canon 5D Mark II
- Lightroom
- DxO
- Festival de Montier-en-Der