
Le photographe Harry Gruyaert, maître de la couleur, revient sur les territoires qui ont façonné son regard lors d'une table ronde publique enregistrée aux Rencontres d'Arles 2026. De son enfance à quarante ans de voyages au Maroc, des périphériques parisiens aux aéroports, de Moscou en 1989 à Las Vegas, il explique une manière intuitive de photographier : ne rien préparer, se perdre, sentir un lieu. Il parle aussi de lumière, du Kodachrome, des commandes qu'il évite et de son nouvel ouvrage, Sense of Place.
Se perdre pour sentir un lieu
Enregistrée en public à la Fujikina pendant la semaine d’ouverture des Rencontres d’Arles 2026, cette table ronde intitulée « Les territoires qui ont façonné votre regard » donne la parole à Harry Gruyaert, présenté comme l’un des grands maîtres de la couleur. Celui qui dit préférer « faire des photos que d’en parler » décrit une méthode entièrement intuitive : ne pas se renseigner avant, se balader, se perdre, « sentir l’endroit ». Il raconte une enfance où la photographie était à portée de main, son père travaillant chez Gevaert, la découverte des pavillons du monde à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 et un globe lumineux qui lui donnait envie de partir partout. Il oppose Manuel Álvarez Bravo, resté au Mexique, à Henri Cartier-Bresson, qui a bougé dans tous les sens, et se range du côté du mouvement : rester trop longtemps au même endroit, c’est risquer de trouver les choses banales. Le Maroc reste le pays qui l’a le plus marqué : il dit y être tombé « dans une peinture de Bruegel » et y être retourné pendant quarante ans, au printemps ou à l’automne pour la lumière, en traversant l’Espagne dans son bus Volkswagen. Il explique aussi son goût des lieux ordinaires (les périphériques de Paris plutôt que les Champs-Élysées), du désordre belge face à la rigueur hollandaise (« faire l’ordre dans un chaos »), des aéroports où il aime photographier les gens qui attendent, et le contraste des palettes entre Moscou en 1989, aux couleurs « complètement passées », et Los Angeles ou Las Vegas à la même époque. Il évoque le Kodachrome, longtemps peu sensible, qui l’a tenu éloigné de la nuit, et le numérique qui ouvre aujourd’hui la photographie en lumière basse.
Il se méfie enfin des commandes de magazine, qui transforment le regard en illustration, et conclut que photographier est pour lui « un besoin vital » : « Je comprends le monde mieux quand je cadre. »
Les références de l’épisode
- Sense of Place : nouvel ouvrage de Harry Gruyaert, présenté aux Rencontres d’Arles 2026.
- Rencontres d’Arles : festival international de la photographie, organisateur de la table ronde.
- Fujikina : lieu animé par Fujifilm pendant la semaine d’ouverture du festival, où s’est tenue la conférence.
- François Hébel : ami du photographe, à l’origine d’une exposition à Arles sur les rivages, accompagnée d’un premier livre.
- Gevaert : entreprise où travaillait le père du photographe.
- Exposition universelle de Bruxelles de 1958 : lieu de ses premières photos de pavillons étrangers.
- Manuel Álvarez Bravo et Henri Cartier-Bresson : deux manières opposées de photographier, l’une enracinée, l’autre nomade.
- Stephen Shore : photographe américain avec qui il dit avoir l’impression de voyager en regardant ses images.
- Pieter Bruegel : peintre évoqué pour décrire son premier choc au Maroc.
- Renzo Piano : architecte d’un aéroport au Japon cité en exemple.
- Yves Saint Laurent : maison de mode pour laquelle il a réalisé une série avec des mannequins à l’aéroport Charles-de-Gaulle.
- Kodachrome : film couleur peu sensible avec lequel il a longtemps travaillé.
Au fil de l’épisode
- 00:00:10 : présentation du hors-série Focale et Les Voix de la Ville aux Rencontres d’Arles
- 00:02:19 : ouverture du cycle de conférences de la Fujikina et des stages de photographie des Rencontres
- 00:06:39 : un lien ancien avec Arles et l’exposition sur les rivages
- 00:08:01 : une photographie intuitive, sans se renseigner avant
- 00:10:23 : une enfance entourée d’appareils et l’Exposition universelle de 1958
- 00:11:32 : la curiosité comme moteur, Álvarez Bravo et Cartier-Bresson
- 00:12:36 : ce qui rend un territoire photographique, New York depuis 1968
- 00:13:45 : photographier seul et voyager avec Stephen Shore
- 00:14:48 : le Maroc, quarante ans de retours
- 00:15:50 : Sense of Place et le goût des lieux ordinaires
- 00:16:53 : un regard d’urbaniste ? Tokyo et l’architecture
- 00:17:51 : aéroports et gares, photographier ceux qui attendent
- 00:19:40 : une série de mode pour Yves Saint Laurent à Charles-de-Gaulle
- 00:20:23 : chaque territoire a-t-il sa palette ? Moscou en 1989 et l’Ouest américain
- 00:21:57 : la nuit, le Kodachrome et le numérique
- 00:23:03 : photographier Arles sans concept, le piège des commandes de magazine
- 00:24:58 : cinquante ans de changements, l’Égypte et Le Caire
- 00:26:16 : photographier comme besoin vital
FAQ
Qui est Harry Gruyaert ?
Harry Gruyaert est un photographe souvent présenté comme l’un des grands maîtres de la couleur. Il a photographié la Belgique, le Maroc, l’Inde, l’Irlande, Moscou, Las Vegas ou la France, avec une attention aux lieux ordinaires. Il présentait en 2026 son ouvrage Sense of Place aux Rencontres d’Arles.
Comment Harry Gruyaert aborde-t-il une ville inconnue ?
Il refuse de se renseigner avant de partir. Il se balade, se perd et se laisse attirer par la lumière, la couleur, les gens et la structure du lieu, tout à la fois. Il décrit une démarche « assez animale », qui suppose d’être seul, et qu’il oppose au travail de journaliste ou à la commande de magazine.
Pourquoi le Maroc compte-t-il autant dans son œuvre ?
Lors de son premier voyage, il dit avoir eu l’impression d’entrer dans une peinture de Bruegel. Il y est retourné pendant quarante ans, souvent au printemps ou à l’automne pour la lumière, en traversant l’Espagne en bus Volkswagen. Il n’y a jamais travaillé sur commande, ce qu’il juge préférable quand on est passionné par un endroit.
Pourquoi photographie-t-il les aéroports ?
Harry Gruyaert dit détester attendre mais adorer photographier les gens qui attendent, dans les gares comme dans les aéroports. Il y trouve souvent une architecture intéressante, comme à Charles-de-Gaulle, où il a mené une série de mode pour Yves Saint Laurent, mais il confie que la foule et l’absence de service lui ont ôté l’envie de voyager.
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