
Soraya Amrane dirige Zoème, librairie, galerie et maison d'édition à Marseille. Au micro de Marine Lefort, elle revient sur plus de trente ans passés à créer des lieux pour que les photographes ne restent pas seuls face à leurs images : l'Atelier de Visu, fondé avec Antoine d'Agata, ses résidences et ses lectures de portfolio, puis sa fermeture après quatorze ans d'épuisement. Elle parle aussi d'édition, du coût d'un livre imprimé à Marseille, et du temps qu'il faut laisser aux images avant de les montrer.
Trente ans de lieux pour la photographie à Marseille
Soraya Amrane dirige Zoème, à Marseille, à la fois librairie, galerie, maison d’édition et lieu de parole. Face à Marine Lefort, elle retrace plus de trente ans passés à ouvrir des espaces où les photographes ne restent pas seuls devant leurs images. Tout commence par une photo manquante : vers 9 ans, en vacances dans le village de Kabylie où son père est né, elle consacre une pellicule entière à son grand-père. Le film est mal enclenché, le négatif sort noir, et le grand-père meurt trois semaines plus tard. Plus tard viennent les livres de Guibert, un Minolta peu utilisé, puis un premier lieu collectif près du cours Julien, la Passerelle, où elle programme les expositions et les soirées. Elle y voit déjà un acte citoyen : « on ne peut pas travailler dans l’art sans être un peu politisé ».
Avec Antoine d’Agata, elle ouvre ensuite l’Atelier de Visu, consacré uniquement à la photographie, pensé comme un lieu de travail plus que de monstration.
L’Atelier de Visu, un lieu de travail avant d’être une galerie
Les débuts se font avec une petite subvention de la DRAC, de la peinture donnée, des chaises de brocanteur. L’idée : des résidences pour des photographes venus d’ailleurs découvrir Marseille, des séances d’editing et de critique, des workshops qui assurent une part d’autofinancement. Elle affirme que le lieu a été l’un des premiers à verser des droits d’auteur aux photographes exposés. Chaque samedi après-midi, elle reçoit gratuitement qui veut pour une lecture de portfolio, en demandant de venir avec la sélection mais aussi avec les « outs », les images écartées, car « la bonne image, ça ne veut rien dire » : seule compte celle qui fonctionne avec le reste du corpus. Après quatorze ans, l’association compte cinq ou six salariés, des charges de 15 000 euros par mois, et l’administration lui prend 90 % de son temps. Épuisée, elle ferme.
Elle raconte s’être arrêtée sans aucun projet, ce que son entourage ne comprenait pas.
Zoème, l’édition et le temps du regard
Une chargée de mission du département la convainc de créer une nouvelle association, À Suivre, pour du commissariat hors les murs. Puis l’ancien Vidéodrome, premier vidéoclub d’art et essai de Marseille, se libère : le bureau qu’elle cherchait devient, avec son compagnon poète, Zoème, ouvert vers 2017 ou 2018. L’équipe de quatre personnes, toutes à mi-temps, publie cinq à six livres par an, surtout de poésie, car le livre photo coûte cher. Soraya Amrane poursuit la collection « Cahiers », née à l’Atelier de Visu, qui publie les archives de travail des photographes : notes, planches contact, pré-maquettes. Chaque cahier de 64 pages demande plusieurs séances de travail et jusqu’à neuf pré-maquettes, et l’impression se fait désormais chez un imprimeur marseillais, par choix. Elle s’inquiète d’un regard devenu trop rapide, de livres produits après quelques jours de résidence, et conseille de laisser dormir les images six mois avant de juger.
Son conseil à ceux qui veulent ouvrir un lieu : écrire son projet sur une feuille A4 et le relire deux ans plus tard pour vérifier qu’on a gardé sa ligne.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Zoème : librairie, galerie, maison d’édition et lieu de rencontres à Marseille, dirigé par Soraya Amrane.
- Atelier de Visu : lieu marseillais consacré à la photographie, cofondé avec Antoine d’Agata, actif pendant quatorze ans.
- À Suivre : association créée par Soraya Amrane après la fermeture de l’Atelier de Visu.
- Collection « Cahiers » : collection de 64 pages qui publie les archives de travail de photographes.
- Antoine d’Agata : photographe, cofondateur de l’Atelier de Visu.
- Rencontres d’Arles : festival où Soraya Amrane a fait des lectures de portfolio pendant dix ans.
- DRAC : direction régionale des affaires culturelles, premier soutien public de l’Atelier de Visu.
- Julien Magre : photographe publié dans la collection « Cahiers ».
- Camille Fallet : photographe publié dans la collection « Cahiers ».
Au fil de l’épisode
- 00:01:47 : présentation de Soraya Amrane et de Zoème
- 00:03:21 : la pellicule ratée du grand-père, en Kabylie
- 00:08:04 : la Passerelle, premier lieu collectif près du cours Julien
- 00:12:15 : l’Atelier de Visu, avec Antoine d’Agata
- 00:14:27 : un lieu de travail et de résidence pour les photographes
- 00:18:21 : verser des droits d’auteur malgré le manque de moyens
- 00:23:01 : accompagner un photographe, les lectures de portfolio du samedi
- 00:25:46 : venir avec sa sélection et avec ses « outs »
- 00:29:48 : dix ans de lectures aux Rencontres d’Arles
- 00:32:41 : la fermeture de l’Atelier de Visu après quatorze ans
- 00:38:21 : la naissance de l’association À Suivre
- 00:40:54 : de l’ancien Vidéodrome à Zoème
- 00:44:04 : un espace de parole et de critique
- 00:46:56 : une équipe de quatre et cinq à six livres par an
- 00:49:20 : la collection « Cahiers »
- 00:53:35 : le coût d’un livre et le choix d’imprimer à Marseille
- 00:57:21 : l’accélération du regard à l’ère du numérique
- 01:01:41 : laisser dormir ses images avant de les montrer
- 01:04:02 : garder sa ligne, et le piège des appels à projets
- 01:06:34 : le désir de la jeune génération
FAQ
Qui est Soraya Amrane ?
Soraya Amrane dirige Zoème, à Marseille, lieu à la fois librairie, galerie, maison d’édition et espace de rencontres. Depuis plus de trente ans, elle accompagne des photographes : elle a cofondé l’Atelier de Visu avec Antoine d’Agata, organisé des résidences et des expositions, fait des lectures de portfolio et créé la collection « Cahiers ».
Pourquoi l’Atelier de Visu a-t-il fermé ?
Selon Soraya Amrane, l’Atelier de Visu a fermé après quatorze ans parce qu’elle était épuisée. Avec cinq ou six salariés et des charges de 15 000 euros par mois, l’administration et la recherche de financements occupaient 90 % de son temps, contre 10 % pour le travail avec les artistes, qui était pourtant la raison d’être du lieu.
Qu’est-ce que la collection « Cahiers » ?
Créée à l’Atelier de Visu et poursuivie chez Zoème, la collection « Cahiers » publie les archives de travail de photographes que Soraya Amrane a suivis : notes, planches contact, étapes qui mènent à une exposition ou à un livre. Chaque volume de 64 pages paraît une fois par an, après plusieurs séances de travail et jusqu’à neuf pré-maquettes.
Pourquoi ne faut-il pas montrer ses images trop tôt ?
Pour Soraya Amrane, une image ne se juge pas à l’instant où elle est faite : il faut la laisser de côté quelques mois, puis la regarder avec d’autres pour voir quel corpus se dessine. Elle estime que le numérique a supprimé ce temps de lecture que l’argentique imposait, et qu’une bonne image seule n’existe pas.
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