
Aux Rencontres d'Arles 2026, Marine Lefort, éditrice et animatrice des Voix de la Photo, réunit l'avocate Daphné Juster, Jonathan Gilbert de l'agence Detroit et l'artiste Robin Lopvet autour d'une question qui touche toute la profession : que fait l'intelligence artificielle au métier de photographe ? Droit d'auteur, AI Act, commandes des marques et pratiques artistiques : les points de vue se confrontent, sans conclusion toute faite.
L’IA comme matière, entre collage et commande
Enregistrée en public pendant la semaine d’ouverture des Rencontres d’Arles 2026, cette table ronde des Voix de la Photo réunit, autour de l’éditrice Marine Lefort, l’avocate Daphné Juster, spécialiste de la propriété intellectuelle, Jonathan Gilbert, cofondateur de l’agence de production Detroit, et l’artiste visuel Robin Lopvet. Leur question : l’intelligence artificielle menace-t-elle les photographes ou leur ouvre-t-elle des possibilités ? Marine Lefort pose d’emblée une distinction : les images créées avec une IA « sont des images et non des photographies », faute d’intervention de la lumière. Robin Lopvet, venu à la photographie par Photoshop et le collage numérique, explique qu’il se sert de l’IA « comme une banque d’images » : il assemble ses propres prises de vue, des images récupérées et des éléments générés, toujours transformés. Il présente sa série New New York, qui réécrit l’histoire de la photographie new-yorkaise du XXe siècle avec des images générées puis tirées en collodion humide et en argentique, ses commandes pour Libération, où seuls quelques éléments sont ajoutés par IA, et son livre autoproduit Bonheur, où des bébés de banques d’images sont remplacés par des sandwichs. Jonathan Gilbert décrit de son côté une agence « née avec l’IA » qui produit des images pour des maisons de luxe avec des artistes issus de l’image : les coûts de production baissent, mais l’œil et la culture visuelle comptent davantage.
En ouverture du sujet de la commande, Marine Lefort rappelle qu’un photographe travaillant pour la vente par correspondance a vu son chiffre d’affaires presque disparaître, et que de nombreux packshots sont désormais produits par IA.
Ce que dit le droit d’auteur
Daphné Juster, qui travaille notamment pour des photographes de l’agence Magnum, rappelle qu’une œuvre originale ouvre des droits patrimoniaux et moraux, et que toute exploitation est soumise à autorisation et à rémunération. Selon elle, la fouille de données des IA génératives viole ce principe et relève de la contrefaçon. Elle détaille la réponse européenne : la clause d’opt-out, qui permet à un auteur de s’opposer à l’utilisation de ses images mais exige des moyens techniques, l’exigence de transparence sur les données utilisées et les sanctions prévues par l’AI Act. Elle évoque aussi une proposition de loi française sur la présomption d’utilisation des œuvres, adoptée au Sénat mais pas votée à l’Assemblée nationale. Aux États-Unis, la notion de fair use change la donne, comme l’illustre le procès intenté par des éditeurs et des auteurs à Anthropic. Sur la question de l’auteur d’une image générée, le critère est le même en France et aux États-Unis : si l’intervention humaine est minoritaire, il n’y a pas de protection.
D’où un conseil concret : certains commanditaires interdisent l’IA dans leurs contrats pour se protéger d’un risque de contrefaçon qui pourrait se retourner contre eux.
Le regard des photographes comme rempart
Pour Jonathan Gilbert, l’explosion de la production d’images tire le niveau vers le bas, et c’est précisément ce qui rend la singularité plus précieuse : les marques recherchent davantage le « craft » et le regard des auteurs. Il défend un usage responsable, avec des jeux de données dont les droits sont propres et une intervention humaine primordiale. Robin Lopvet le contredit : selon lui, les gens « ne vont pas du tout se responsabiliser ». Il voit dans l’IA un médium « assez odieux » qu’il apprécie pour cette raison, et un moyen de réaliser seul en quelques minutes ce qui demandait autrefois une équipe. Marine Lefort ajoute les questions de pouvoir, d’argent et de pollution, que la table ronde n’a pas le temps de creuser. Daphné Juster conclut sur trois affaires : Théâtre d’Opéra Spatial, image générée primée à un concours en 2022 puis refusée à l’enregistrement du droit d’auteur américain, un lauréat allemand qui refuse son prix en 2023 après avoir révélé l’usage de l’IA, et une vraie photographie de flamant rose primée dans un concours d’images faites par IA.
Ces exemples, dit-elle, montrent que même des jurys spécialisés peuvent se tromper.
Pour aller plus loin
- Le site de Robin Lopvet
- Le site de Daphné Juster
- Le site de l’agence Detroit
- Le site de Marine Lefort
- Les formations livre photo de Marine Lefort
- Questionnaire pour faire le point sur un projet de livre photo
- Le site du podcast Les Voix de la Photo
- La newsletter des Voix de la Photo
Les références de l’épisode
- Rencontres d’Arles : festival où la table ronde a été enregistrée.
- Detroit : agence de production d’images par IA cofondée par Jonathan Gilbert.
- New New York : série de Robin Lopvet générée par IA et tirée avec des techniques anciennes.
- Bonheur : livre autoproduit de Robin Lopvet.
- Libération : quotidien pour lequel Robin Lopvet réalise des images.
- AI Act : règlement européen sur l’intelligence artificielle.
- Fair use : exception du droit américain qui autorise certains usages d’œuvres sans paiement.
- Anthropic : entreprise américaine poursuivie par des éditeurs et des auteurs pour l’entraînement de son IA.
- Théâtre d’Opéra Spatial : image générée par IA primée à un concours aux États-Unis en 2022.
- Magnum : agence dont Daphné Juster conseille des photographes.
Au fil de l’épisode
- 00:00:27 : présentation de la table ronde et des intervenants
- 00:02:40 : image ou photographie, une question de vocabulaire
- 00:05:02 : la pratique de Robin Lopvet, du collage numérique à l’IA
- 00:06:03 : la série New New York
- 00:07:03 : les images pour Libération
- 00:09:23 : le livre Bonheur
- 00:11:28 : ce que l’IA change dans la commande
- 00:16:01 : le fonctionnement d’une agence de production née avec l’IA
- 00:19:57 : rappel du droit d’auteur
- 00:21:30 : opt-out, transparence et textes européens
- 00:25:18 : le fair use américain et le procès contre Anthropic
- 00:27:50 : qui est l’auteur d’une image générée par IA
- 00:29:19 : les contrats qui interdisent l’IA
- 00:35:50 : les sanctions prévues pour défaut de transparence
- 00:36:53 : ce que l’IA permet à un artiste
- 00:38:44 : les marques en quête de craft et de regard
- 00:42:05 : la responsabilité des utilisateurs en débat
- 00:43:24 : trois affaires de concours et d’IA
FAQ
Une image générée par IA est-elle protégée par le droit d’auteur ?
Selon l’avocate Daphné Juster, le critère est le même en France et aux États-Unis : si l’intervention humaine est minoritaire ou pas essentielle dans la création, il n’y a pas de protection. L’auteur de Théâtre d’Opéra Spatial s’est ainsi vu refuser l’enregistrement aux États-Unis et conteste ce refus en justice.
Qu’est-ce que la clause d’opt-out pour les photographes ?
C’est la possibilité, prévue par les textes européens, pour un auteur de s’opposer à l’utilisation de ses œuvres par les IA. Daphné Juster précise qu’une mention dans les conditions générales ou sur un site ne suffit pas : il faut aussi les moyens techniques de mettre cette opposition en œuvre.
Comment Robin Lopvet utilise-t-il l’intelligence artificielle ?
Robin Lopvet, venu à l’image par Photoshop et le collage numérique, utilise l’IA comme une banque d’images parmi d’autres. Il mêle ses propres photographies, des images récupérées et des éléments générés, toujours transformés et assemblés, pour que la marque de la machine ne l’emporte pas sur la sienne.
Pourquoi les marques recherchent-elles encore le regard des photographes ?
Pour Jonathan Gilbert, cofondateur de l’agence Detroit, la masse d’images médiocres produites par IA rend la singularité plus visible. Les coûts de production baissent, mais l’œil, la culture visuelle et le craft deviennent plus importants, et ce sont eux que recherchent les maisons de luxe.
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