
Sabine Troncin-Denis a dirigé une galerie à Nancy pendant 33 ans avant de devenir l'agent européenne du photographe Michael Kenna. Dans Les Voix de la Photo, elle raconte un parcours sans formation en histoire de l'art, guidé par les rencontres, de la danse et du rock progressif à l'estampe puis à la photographie. Elle explique ce que fait réellement l'agent d'un grand photographe et revient sur la donation de l'œuvre de Michael Kenna à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie.
D’une galerie de Nancy à l’agent de Michael Kenna
Sabine Troncin-Denis est galeriste et agent pour l’Europe du photographe britannique Michael Kenna, connu pour ses paysages en noir et blanc. Reçue par Marine Lefort dans Les Voix de la Photo, en présence de Mathieu Rivalin, de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP), elle raconte un parcours guidé, dit-elle, par les rencontres. Élevée dans une famille de musiciens, formée à la danse au conservatoire, elle travaille à 18 ans pour un fanzine et une petite maison de disques de rock progressif, puis rachète une petite galerie avec un atelier d’encadrement à Nancy, qu’elle dirigera 33 ans. Dans les années 1980, elle se rend en voiture à Prague, alors communiste, pour rencontrer des artistes dissidents. Sa première exposition de photographie, consacrée au journaliste et photographe rock Alain Dister, est « une véritable catastrophe » : rien ne se vend. Elle se tourne alors vers l’estampe et le dessin, plus abordables, et vers les artistes lorrains, jusqu’à la famille Prouvé.
En parallèle, elle monte au musée des beaux-arts de Nancy une exposition Sonia Delaunay, après avoir mis quinze jours à oser appeler l’agent de la peintre.
Ce que fait un agent
Sabine Troncin-Denis revient à la photographie vers 2005-2010 en exposant Michael Kenna, rencontré grâce à son premier agent en France, une amie éditrice de cartes postales de photographie. Ses clients amateurs de gravure achètent ses tirages sans difficulté, et elle voit des visiteurs pleurer devant ses photographies. Après 33 ans de galerie, elle lui propose de le représenter. Elle explique un métier mal connu : elle ne touche ni aux tirages, que Michael Kenna réalise lui-même, ni aux ventes, confiées à son réseau de galeries, et ne prend pas de commission. Son rôle est de bâtir une stratégie pour la France, où l’artiste est perçu autrement qu’au Japon, qui le considère comme un maître, ou aux États-Unis, qui l’accueillent comme une rock star. Elle frappe aux portes, avec le Centre des monuments nationaux (expositions au Mont-Saint-Michel, au château de Rambouillet) ou à Chaumont-sur-Loire, pour un livre sur les arbres, et gère les demandes de droits pour l’Europe.
Elle insiste : un grand artiste doit rester ouvert aux petites structures, comme une association photo de Besançon qui rêvait de l’exposer.
Une donation à la France
La dernière partie porte sur la donation de Michael Kenna à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, signée en 2022 après trois ou quatre ans de préparation. Selon Sabine Troncin-Denis, il s’est engagé à donner un tirage de chaque négatif, ses négatifs, ses scans, sa correspondance et sa bibliothèque, soit un peu moins de 4 000 tirages à la signature. Elle l’explique par son lien avec la France, pays qu’il a le plus photographié sur les 43 qu’il a parcourus, et par l’inaliénabilité des collections publiques françaises. Une première donation avait suivi, en 2000, un travail mené pendant douze ans dans les camps de concentration et de détention en Europe, photographiés à ses frais et dont il refuse de tirer le moindre revenu. Aux futurs galeristes, elle conseille un profil de « coureur de fond » et une solide culture ; aux photographes, de viser les galeries qui défendent un travail proche du leur et de persévérer.
Elle constate un marché difficile, une critique d’art presque disparue et un monde où « trop d’images tue l’image ».
Pour aller plus loin
- Le site de Michael Kenna
- Le site du podcast Les Voix de la Photo
- Le site de Marine Lefort
- La newsletter du podcast
Les références de l’épisode
- Michael Kenna : photographe britannique de paysage en noir et blanc, représenté en Europe par l’invitée
- Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP) : bénéficiaire de la donation de Michael Kenna
- Centre des monuments nationaux : partenaire d’expositions au Mont-Saint-Michel et au château de Rambouillet
- Domaine de Chaumont-sur-Loire : lieu choisi pour un projet de livre sur les arbres
- Alain Dister : journaliste et photographe rock exposé dans sa galerie
- Sonia Delaunay : peintre dont elle a organisé une exposition à Nancy
- Jean Cocteau : sujet d’une exposition montée par l’invitée
- Victor, Jean et Claude Prouvé : famille d’artistes nancéiens dont elle a défendu l’œuvre
- Jacques Gruber : maître verrier de l’Art nouveau nancéien
- Abbaye des Prémontrés : lieu de résidences d’artistes organisées par l’invitée
Au fil de l’épisode
- 00:01:41 : présentation de Sabine Troncin-Denis
- 00:02:40 : une enfance entre musique et danse
- 00:04:46 : Paris, le rock progressif et une petite maison de disques
- 00:08:14 : apprendre à se mettre au service des artistes
- 00:09:40 : le rachat d’une galerie à Nancy
- 00:12:59 : les voyages à Prague dans les années 1980
- 00:15:57 : une première exposition de photographie sans aucune vente
- 00:18:36 : l’exposition Sonia Delaunay à Nancy
- 00:23:33 : l’estampe et le dessin, plus accessibles
- 00:24:58 : la famille Prouvé et l’Art nouveau nancéien
- 00:28:15 : le retour à la photographie et la rencontre avec Michael Kenna
- 00:31:42 : exposer Michael Kenna à des amateurs d’estampe
- 00:34:02 : des visiteurs en larmes devant ses tirages
- 00:36:23 : devenir l’agent de Michael Kenna
- 00:38:59 : ce que fait un agent de photographe
- 00:41:22 : une stratégie pour la France
- 00:43:37 : les expositions avec le Centre des monuments nationaux
- 00:45:31 : rester ouvert aux petites demandes
- 00:47:43 : droits d’auteur et ventes, la répartition des rôles
- 00:51:44 : préparer une donation, les aspects juridiques
- 00:52:28 : pourquoi la France
- 00:53:47 : le travail sur les camps et la première donation
- 00:58:10 : l’inaliénabilité des collections publiques
- 00:59:35 : le contenu de la donation à la MPP
- 01:03:02 : conseils aux futurs agents et galeristes
- 01:06:27 : conseils aux photographes qui cherchent une galerie
FAQ
Qui est Sabine Troncin-Denis ?
Sabine Troncin-Denis est galeriste et agent pour l’Europe du photographe Michael Kenna. Venue de la musique et de la danse, elle a dirigé pendant 33 ans une galerie à Nancy, d’abord tournée vers l’estampe et le dessin, puis vers la photographie. Elle représente aujourd’hui Michael Kenna en France et en Europe.
Que fait l’agent d’un photographe comme Michael Kenna ?
Selon Sabine Troncin-Denis, l’agent ne touche ni à la création, ni aux tirages, ni aux ventes, confiées aux galeries. Il construit une stratégie de présence dans un pays, propose des expositions et des livres aux institutions et aux éditeurs, et gère les demandes de droits de reproduction. Elle précise qu’elle ne prend pas de commission.
Qu’a donné Michael Kenna à la France ?
Par une donation signée en 2022 avec la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Michael Kenna s’est engagé à donner un tirage de chaque négatif, réalisé par lui, ainsi que ses négatifs, ses scans, sa correspondance et sa bibliothèque. L’inventaire comptait alors un peu moins de 4 000 tirages. Une première donation, en 2000, portait sur les camps de concentration.
Comment un photographe peut-il approcher une galerie ?
Sabine Troncin-Denis conseille de regarder quels artistes une galerie défend avant de frapper à sa porte : un galeriste se construit une clientèle autour d’une certaine photographie. Elle recommande ensuite de persévérer, en sachant que le marché est difficile, et de ne se lancer que si l’on a vraiment un langage nouveau à apporter.
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