
Antonin Borgeaud, photographe de reportage arlésien, a cofondé le Yakushima Photography Festival sur une île japonaise classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Au micro de Marine Lefort, qui ouvre avec lui un cycle d'épisodes sur la photographie et le Japon, il raconte son passage de la cuisine à la photographie, la naissance d'un festival indépendant et fragile, et ce que les photographes japonais et européens apprennent les uns des autres quand ils ne voient pas le monde de la même façon.
Un Arlésien passé par les cuisines du monde
Antonin Borgeaud, photographe de reportage et cofondateur du Yakushima Photography Festival, ouvre le cycle que Les Voix de la Photo consacre à la photographie et au Japon. Il raconte à Marine Lefort comment un festival indépendant est né sur une île japonaise classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qu’il apporte aux jeunes photographes japonais et ce que la confrontation avec une autre culture change dans la manière de regarder. Arlésien, il a grandi au milieu des Rencontres d’Arles, où ses parents croisaient les grands noms de la photographie. Il choisit pourtant d’abord la cuisine française traditionnelle, apprise dans l’école que sa tante avait fondée dans le Sussex : un diplôme qu’il considérait comme « un passeport génial » pour travailler à Singapour, à Los Angeles ou au Japon. Vers 23 ou 24 ans, lassé de l’univers « militaire et hiérarchisé » des cuisines, il devient styliste culinaire, assistant de photographes de décoration, puis ouvre un atelier avec laboratoire de tirage dans le 13e arrondissement de Paris. Un reportage au Pérou sur la fête inca de la lumière entre dans la collection du musée de l’Élysée à Lausanne et lance sa carrière : Libération, Géo, Jeune Afrique, Le Figaro, et plus de vingt ans de reportages en Afrique.
Le Japon arrive par un reportage et par le conseil d’un ami photographe : aller voir Yakushima, l’île au sud de Kyushu dont il dit que Miyazaki s’est beaucoup inspiré.
Un festival fragile, fondé sur la rencontre
Dans une pension de famille de l’île, le fils des propriétaires repère son appareil et lui propose de l’accompagner. L’amitié devient un suivi de son travail à distance, une invitation à Paris Photo, puis, « sur le ton de la plaisanterie », l’idée d’un festival, dont la première édition a lieu vers 2015. Le festival, biennal, réunit workshops, lectures de portfolios, projections et conférences, en anglais avec l’aide d’interprètes. Antonin Borgeaud y défend le contact physique dans un métier où l’on reçoit ses commandes par SMS et où l’intelligence artificielle « nous éloigne de la vérité ». Il ne cache rien des difficultés : bilan carbone d’un événement au bout du monde, absence de financement public au Japon, bénévoles qui manquent depuis la crise. Il évoque les résidences menées avec la Villa Kujoyama, la venue de la chanteuse Pomme ou de Tomoko Sawada, et la galerie Monstre à Arles, ouverte avec un restaurant pour montrer les lauréats des appels à candidatures.
« Je leur parle de lumière et de forme, ils me parlent d’ombre et de vide » : c’est cet écart qu’il cherche.
Accompagner la jeune photographie japonaise
L’équipe, quatre ou cinq personnes, s’attache à faire circuler le travail de photographes japonais émergents vers des galeries et festivals en Europe. Il décrit une production souvent « très kawaii » qu’il faut aider à resserrer : une série de 25 images efficace en six, des tirages précieux en petit format. Il cite son admiration pour la photographie japonaise des années 1960, « rugueuse, sociale, engagée », et le mot d’un photographe venu en consultation : « le plus beau jour de ma vie ». Son conseil pour un projet au Japon : y aller pour se confronter à autre chose, sachant qu’il n’y existe pas vraiment de marché de collectionneurs, et produire là-bas pour montrer ici.
Pour lui, le Japon reste « l’endroit idéal pour se remettre en question ».
Pour aller plus loin
- Le cycle Photo et Japon des Voix de la Photo
- Le site du podcast Les Voix de la Photo
- Le site de Marine Lefort
Les références de l’épisode
- Yakushima Photography Festival : festival cofondé par Antonin Borgeaud sur l’île de Yakushima.
- Rencontres d’Arles : le festival de son enfance.
- Villa Kujoyama : résidence d’artistes à Kyoto, partenaire de résidences à Yakushima.
- Galerie Monstre : galerie et restaurant ouverts à Arles pour prolonger le festival.
- Paris Photo : salon où l’équipe a invité son partenaire japonais.
- Musée de l’Élysée, Lausanne : a fait entrer son reportage péruvien dans sa collection.
- Tomoko Sawada : photographe japonaise connue pour ses autoportraits, exposée par le festival.
- Pomme : chanteuse venue en résidence à Yakushima.
- Satoru Watanabe : maître de photographie japonais qui vient avec ses élèves.
- Institut français du Japon : partenaire du cycle d’épisodes, dans le cadre du bicentenaire de la photographie.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation d’Antonin Borgeaud et lancement du cycle consacré à la photographie et au Japon
- 00:02:20 : une enfance bercée par les Rencontres d’Arles
- 00:03:40 : de la cuisine à la photographie, un parcours construit autour du voyage
- 00:06:50 : les débuts comme photographe de reportage et les premières commandes
- 00:09:10 : la découverte du Japon et le premier voyage à Yakushima
- 00:12:00 : la naissance du Yakushima Photography Festival
- 00:15:10 : workshops, lectures de portfolios et rencontres entre photographes japonais et européens
- 00:17:00 : pourquoi les rencontres physiques restent essentielles à l’heure de l’intelligence artificielle
- 00:19:00 : les coulisses d’un festival indépendant entre la France et le Japon
- 00:25:20 : les résidences d’artistes et les collaborations avec la Villa Kujoyama
- 00:35:20 : la galerie Monstre à Arles, prolongement du festival en France
- 00:38:10 : faire rayonner les photographes japonais émergents
- 00:41:00 : son regard sur la photographie japonaise contemporaine
- 00:47:45 : ses conseils pour développer un projet photographique au Japon
FAQ
Qu’est-ce que le Yakushima Photography Festival ?
C’est un festival de photographie indépendant organisé tous les deux ans sur l’île de Yakushima, au sud de Kyushu, au Japon. Cofondé par Antonin Borgeaud, il réunit photographes japonais et européens autour de workshops, de lectures de portfolios, de projections et de conférences, avec très peu de moyens et sans financement public.
Comment Antonin Borgeaud est-il devenu photographe ?
Il a d’abord été cuisinier, formé à la cuisine française traditionnelle, ce qui lui a permis de travailler dans plusieurs pays. Il est ensuite passé par le stylisme culinaire et l’assistanat de photographes, avant qu’un reportage au Pérou entre dans la collection du musée de l’Élysée à Lausanne. Il a ensuite travaillé pour la presse, dont Libération, Géo et Le Figaro.
Pourquoi organiser un festival de photographie sur une île japonaise isolée ?
Selon Antonin Borgeaud, l’intérêt tient justement à la distance culturelle : photographes japonais et européens regardent dans la même direction sans voir la même chose. Il reconnaît le paradoxe du bilan carbone, mais défend la rencontre physique et le réseau qu’elle crée, à un moment où le métier se pratique de plus en plus à distance.
Quels conseils donne-t-il pour un projet photographique au Japon ?
Il conseille d’y aller pour se confronter à une autre manière de vivre et de regarder la lumière, et pour trouver de l’inspiration. Il prévient qu’il n’existe pas vraiment de marché de collectionneurs au Japon : l’enjeu est plutôt de produire là-bas pour montrer le travail en Europe, notamment par l’édition.
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