
François Bouchara dirige Granon Digital, atelier de post-production de l'image rue Daguerre à Paris. Invité des Voix de la Photo, il raconte comment il a traversé la fin de la photocomposition, la photogravure, le laboratoire argentique et l'arrivée du numérique. Il parle aussi de la collection Ceci est un essai, pensée pour les premiers livres de jeunes photographes, de la plateforme de documentaires The Dark Room Rumor, dont il est associé, et de ce que l'intelligence artificielle change pour les métiers de l'image.
De l’école Estienne à la révolution de la PAO
François Bouchara, directeur de Granon Digital, atelier de post-production de l’image installé rue Daguerre à Paris, retrace avec Marine Lefort trente ans de métiers de la fabrication des images, du livre imprimé au laboratoire photo, puis au film documentaire. Rien ne l’y destinait, raconte-t-il : après des maths et une classe préparatoire, il entre sur dossier à l’école Estienne, dans la section industrie graphique, celle de la fabrication du livre. En fin de scolarité, sa promotion teste les premiers logiciels de retouche sur Macintosh SE, et il comprend qu’avec ces outils on pourra mêler texte et image hors des gros ateliers. Il enseigne ensuite trois ans la mise en page à La Réunion, dans un lycée professionnel. À son retour, au début des années 1990, la publication assistée par ordinateur (PAO) a balayé en trois ans, selon lui, 90 % des photocompositeurs, ces entreprises qui vendaient du texte composé aux agences et aux journaux.
Il rappelle qu’entre la prise de vue et la mise en librairie d’un livre photo, une vingtaine ou une trentaine de métiers intervenaient. C’est cette chaîne qu’il verra « fondre » au fil de sa carrière.
Le laboratoire, de l’argentique au numérique
François Bouchara apprend d’abord pendant trois ans le métier de chromiste dans une photogravure de l’est parisien, en échange de l’installation d’un système de PAO : séparation des couleurs en quadrichromie, retouche à même les films, sans possibilité de revenir en arrière. Il découvre ensuite le laboratoire photographique, côté retouche, beaucoup pour la mode et la presse magazine. En 2002, il installe le numérique (scan, retouche) chez Michel Granon, laboratoire réputé pour son développement de films négatifs, rue Daguerre. Le basculement s’accélère, selon lui, en 2005, quand Canon sort un boîtier reflex à capteur plein format : les photographes gagnent en autonomie et le métier d’assistant numérique apparaît sur les plateaux. Il observe que des tireurs sont passés de l’agrandisseur à l’ordinateur en gardant le même rapport à l’original.
Quand Michel Granon s’arrête, François Bouchara propose fin 2007 de reprendre l’entreprise avec des associés ; ils repartent en 2008, en pleine crise financière, et remplacent les chaînes de développement par le tirage pigmentaire, c’est-à-dire le tirage jet d’encre.
Granon Digital, un atelier horizontal qui produit aussi des films et des livres
Granon Digital a gardé le nom de Michel Granon et fonctionne, dit-il, comme un atelier « assez horizontal », presque une coopérative, où chaque associé pilote un métier : capture, retouche, tirage, vidéo. Dès 2011, l’équipe tourne de petits films sur les prises de vue, ce qui la mène à des commandes pour la Comédie-Française lors de la rénovation de la salle Richelieu, puis à la production de films institutionnels et de clips. Côté édition, François Bouchara a constaté dans les jurys de la formation photographie des Gobelins, qu’il a présidés, qu’un jeune auteur sans livre obtient difficilement une exposition, et inversement. D’où la collection Ceci est un essai, lancée en 2012 : un petit livre au format italien, tiré à 500 exemplaires, accompagné d’une exposition à sa sortie, dont 100 exemplaires vont au photographe. Cinq titres sont parus.
Il ne se présente pas comme un éditeur au sens classique : l’idée est de permettre un premier livre, et le travail de structuration qui l’accompagne.
The Dark Room Rumor et l’arrivée de l’intelligence artificielle
François Bouchara est associé de The Dark Room Rumor, plateforme de films documentaires sur la photographie créée par le réalisateur Thomas Goupille, qui a imaginé le projet en 2012 avec une série sur les maîtres du tirage, d’abord diffusée en DVD. Après la coproduction de trois films, dont un film de 70 minutes consacré à la photographe Dolorès Marat, les deux hommes s’associent ; le confinement pousse à mettre les films en ligne. Selon lui, la plateforme propose environ 170 films, quatre nouveaux chaque mois, en français et en anglais, avec des abonnés dans 126 pays, sans publicité, et ouvre une offre groupée pour les écoles. Sur l’intelligence artificielle, il voit des outils capables de changer la manière d’aborder l’image animée, mais pose des questions de droits, de concentration des outils et de disparition des métiers, et redoute qu’ils fassent perdre aux images leur « saveur ».
Son conseil à qui veut travailler dans l’image : « travailler sur des bases solides, et puis avoir un culot monstrueux », sans abandonner les savoir-faire existants à chaque saut technologique.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Granon Digital : atelier de capture, retouche, tirage et vidéo, rue Daguerre à Paris, dirigé par François Bouchara
- Michel Granon : fondateur du laboratoire de développement dont Granon Digital a gardé le nom
- École Estienne : école d’arts appliqués de la Ville de Paris où François Bouchara a suivi la section industrie graphique
- Gobelins : François Bouchara a présidé le jury de la formation photographie
- Ceci est un essai : collection de premiers livres de photographes lancée en 2012
- The Dark Room Rumor : plateforme de films documentaires sur la photographie
- Thomas Goupille : réalisateur et fondateur de The Dark Room Rumor
- Dolorès Marat : photographe à qui est consacré un film de 70 minutes coproduit par Granon Digital
- Comédie-Française : films réalisés lors de la rénovation de la salle Richelieu
- Macintosh SE et Photoshop : premiers outils numériques découverts à l’école Estienne puis utilisés en retouche
Au fil de l’épisode
- 00:01:45 : le parcours de François Bouchara et son rôle de passeur
- 00:06:30 : l’école Estienne et la découverte des métiers de l’image et de l’édition
- 00:09:30 : la révolution numérique et la transformation de la fabrication du livre
- 00:20:00 : les débuts dans les laboratoires photographiques
- 00:31:50 : le passage de l’argentique au numérique et l’évolution du métier de tireur
- 00:40:00 : la création de Granon Digital et l’évolution des métiers de l’image
- 00:49:00 : l’édition photographique et l’accompagnement des jeunes photographes
- 00:56:00 : The Dark Room Rumor et la transmission autour de la photographie documentaire
- 01:01:00 : une plateforme internationale pour transmettre et faire connaître la photographie
- 01:10:00 : les transformations du secteur et les nouveaux enjeux de l’image
- 01:18:00 : l’intelligence artificielle et l’avenir des métiers de l’image
FAQ
Qui est François Bouchara ?
François Bouchara est le directeur de Granon Digital, atelier de post-production de l’image installé rue Daguerre à Paris. Formé à l’école Estienne, il a été chromiste en photogravure puis retoucheur en laboratoire, a accompagné le passage de l’argentique au numérique, a présidé plusieurs années le jury de la formation photographie des Gobelins et est associé de la plateforme The Dark Room Rumor.
Qu’est-ce que Granon Digital ?
Granon Digital est l’héritier du laboratoire de Michel Granon, réputé pour le développement des films négatifs. François Bouchara y a installé le numérique en 2002, puis l’a repris avec des associés en 2008. L’atelier réunit aujourd’hui capture, retouche, tirage pigmentaire, production et post-production vidéo, et édite quelques livres.
Qu’est-ce que la collection Ceci est un essai ?
Ceci est un essai est une collection de premiers livres de photographes lancée par Granon Digital en 2012. Chaque titre, au format italien, est tiré à 500 exemplaires et accompagné d’une exposition. Selon François Bouchara, l’objectif est de sortir un jeune auteur du cercle « pas de livre, pas d’exposition ». Cinq titres sont parus.
Qu’est-ce que The Dark Room Rumor ?
The Dark Room Rumor est une plateforme par abonnement, sans publicité, de films documentaires sur la photographie, créée par le réalisateur Thomas Goupille. D’après François Bouchara, son associé, elle compte environ 170 films, en ajoute quatre chaque mois, en français et en anglais, et réunit des abonnés dans 126 pays.
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