
Photographe et enseignant à GOBELINS Paris depuis plus de vingt ans, Jérôme Jehel répond à Marine Lefort dans Les Voix de la Photo. De l'école Louis-Lumière à un long projet de portraits en Amazonie équatorienne, il retrace un parcours qui n'a jamais séparé science et art. Il raconte surtout comment on forme aujourd'hui des photographes : workshops, projets réels, culture de l'image, et une intelligence artificielle que l'école a choisi d'intégrer plutôt que de refuser.
Du laboratoire à la physique, puis à l’Amazonie
Au micro de Marine Lefort, dans Les Voix de la Photo, le photographe Jérôme Jehel revient sur plus de vingt ans d’enseignement à GOBELINS Paris et sur la façon dont il forme des photographes à l’heure de l’intelligence artificielle. Son goût pour l’image naît vers 15 ou 16 ans, au club photo de son lycée, avec « la magie du laboratoire » : se mettre dans le noir pour faire apparaître une image. Il entre à l’école Louis-Lumière à la fin des années 1980, suit en parallèle une licence de physique et fait un stage chez Angénieux, qui lui laisse une compréhension très technique de ce qu’est une image. Pendant ses années de petits boulots, il photographie beaucoup le spectacle, puis monte avec un ami ethnomusicologue un projet de long terme dans une petite communauté de l’Amazonie équatorienne, au début des années 1990. Il y fait des portraits posés à la chambre, laisse aux habitants des tirages Polaroid, et expose ensuite de grands tirages pour confronter le public à des gens « mentalement différents et en même temps très proches ». Ce travail le conduit à reprendre des études à Paris 8, où il se plonge dans les archives des débuts de la photographie et de l’anthropologie, notamment les photographies de l’ancien musée de l’Homme.
Il raconte enfin comment il est arrivé à GOBELINS, d’abord pour donner des cours de technique, au moment où le numérique bouleversait le laboratoire.
Former des photographes entre technique et culture
Jérôme Jehel explique ce qu’est GOBELINS Paris : une école soutenue par la chambre de commerce de Paris, née pour former aux métiers de l’image, dont le département photo est l’un des plus anciens. Il y a vu le laboratoire devenir « traitement d’image » puis post-production, et s’est toujours refusé à séparer le métier technique et le regard : le même enseignant parle de chimie et d’écart à la réciprocité un jour, des avant-gardes le lendemain. Depuis les années 2000 et 2010, dit-il, la technique reste importante mais moins vitale ; ce qui compte est ce qu’on a envie de raconter, et à qui. Les étudiants arrivent attirés par la mode ou par le documentaire, souvent avec un idéal qu’il ne faut pas casser, tout en leur montrant que beaucoup de photographes documentaires vivent du corporate. Il ouvre l’école sur des situations réelles : workshops, projets à l’étranger, collaborations avec Paris Photo ou avec une chaire universitaire travaillant sur la ville. « Quel est le style GOBELINS ? Il n’y a pas de style », résume-t-il.
Il commence souvent l’année en rappelant aux étudiants qu’ils vont exercer un métier « invraisemblable » : vendre des images à des gens qui en sont déjà débordés.
L’IA à l’école, sans fermer la porte
Face à l’intelligence artificielle, l’école a choisi de « faire avec ». Jérôme Jehel rappelle que la photographie a toujours dépendu de techniques industrielles, des pellicules aux capteurs. Il redoute pourtant une facilité qui mènerait à un résultat moyen, « pour ne pas dire médiocre », et sensibilise aussi aux conséquences environnementales. Concrètement, les étudiants de première année photographient une architecture à la chambre 4×5, puis transforment l’image avec l’IA en se projetant dans le passé ou le futur, accompagnés par un ancien élève devenu spécialiste de ces outils. Le mémoire de fin de cycle peut s’appuyer sur l’IA, à condition de l’utiliser intelligemment. Il cite des travaux d’étudiants : un mémoire de 2022 rapprochant l’IA et la religion, ou un projet de 2024 redonnant un visage à des ancêtres disparus en croisant images générées et procédés anciens. Pour lui, l’IA fait monter le niveau d’exigence, comme le numérique l’avait fait, et l’école mise à nouveau sur la culture et la curiosité.
Son conseil aux futurs photographes : être curieux de tout, saisir chaque rencontre, et tenir l’équilibre entre une activité commerciale et un travail personnel, « parce que sinon on ne peut pas tenir ».
Pour aller plus loin
- Le site de GOBELINS Paris
- Le site de Pierre-Jérôme Jehel
- Jérôme Jehel sur Instagram
- Le site du podcast Les Voix de la Photo
- La newsletter du podcast
- Le site de Marine Lefort
Les références de l’épisode
- GOBELINS Paris : école de l’image où Jérôme Jehel enseigne depuis plus de vingt ans.
- École Louis-Lumière : l’école de photographie qu’il a suivie à la fin des années 1980.
- Angénieux : fabricant d’optiques chez qui il a fait un stage pendant sa licence de physique.
- Université Paris 8 : où il a repris des études sur les débuts de la photographie et de l’anthropologie.
- Philippe Descola : anthropologue dont il a croisé le terrain en Amazonie.
- Paris Photo : salon avec lequel GOBELINS mène des collaborations et où les étudiants vont chercher des opportunités.
- Bicentenaire de la photographie : occasion qu’il pousse ses étudiants à saisir.
Au fil de l’épisode
- 00:00:53 : un parcours qui commence au club photo du lycée
- 00:05:19 : l’école Louis-Lumière et une licence de physique
- 00:08:17 : le stage chez Angénieux et le regard technique sur l’image
- 00:10:01 : petits boulots et photographie de spectacle
- 00:11:25 : un projet en Amazonie équatorienne avec un ami ethnomusicologue
- 00:14:49 : des portraits à la chambre et des tirages laissés aux habitants
- 00:17:27 : Paris 8, les archives et les débuts de la photographie en anthropologie
- 00:19:56 : ce qu’est GOBELINS Paris
- 00:23:14 : de la communication visuelle à l’enseignement de la technique
- 00:28:00 : le virage du numérique, du labo à la post-production
- 00:30:54 : relier outils, regard et culture visuelle
- 00:36:00 : ce que cherchent les étudiants : mode et documentaire
- 00:42:34 : workshops et projets réels, de Paris Photo à l’architecture
- 00:45:31 : l’arrivée de l’IA dans l’école
- 00:50:03 : mémoire écrit, chambre 4×5 et exercices avec l’IA
- 00:55:44 : des mémoires et projets d’étudiants autour de l’IA
- 00:57:49 : un métier bouleversé mais toujours exigeant
- 01:00:16 : la place du photographe qui enseigne
- 01:02:46 : la photographie, un métier de curiosité
- 01:07:39 : tenir l’équilibre entre commerce et travail artistique
FAQ
Qui est Jérôme Jehel ?
Jérôme Jehel, qui signe aussi Pierre-Jérôme Jehel, est photographe et enseignant à GOBELINS Paris depuis plus de vingt ans. Formé à l’école Louis-Lumière et en physique, il a mené un long projet de portraits en Amazonie équatorienne et étudié à Paris 8 les débuts de la photographie et de l’anthropologie.
Comment GOBELINS Paris enseigne-t-il l’IA aux photographes ?
Selon Jérôme Jehel, l’école ne rejette pas l’IA. En première année, les étudiants photographient une architecture à la chambre 4×5, puis transforment cette image avec l’IA en se projetant dans le passé ou le futur. Un ancien élève spécialiste de ces outils les accompagne, et l’IA peut servir au mémoire si elle est utilisée intelligemment.
Faut-il encore apprendre la technique pour devenir photographe ?
Oui, pour Jérôme Jehel, même si elle est devenue moins vitale qu’avant les années 2000. Il refuse de séparer technique et regard : comprendre ce qu’est un fichier, des pixels ou la chimie reste essentiel, mais l’important est de savoir ce qu’on veut raconter, à qui, et de construire son écriture.
Quel conseil donne Jérôme Jehel aux futurs photographes ?
Il conseille d’être curieux de tout, de pousser des portes et de saisir chaque rencontre, car la photographie est selon lui un métier de curiosité. Il insiste sur l’équilibre entre une activité commerciale et un travail personnel, citant d’anciennes étudiantes qui mènent les deux de front, et sur le plaisir à trouver dans son travail.
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