Portrait du photographe Olivier Laban-Mattei

026 – Du photo-journalisme au photo-documentarisme – Olivier Laban-Mattei

Du news à l’intime

Olivier Laban-Mattei se définit d’abord comme photographe, puis photojournaliste et enfin photographe documentaire. Après cinq ans en Corse et cinq ans à Paris pour l’AFP, où il couvre l’actualité internationale, il ressent le besoin de s’éloigner du rythme effréné des news pour approfondir ses sujets. Cette transition le mène à démissionner après un reportage sur le tremblement de terre en Haïti, frustré de devoir partir alors que tout restait à raconter sur la reconstruction du pays et de ses habitants. Pour lui, la différence fondamentale entre le journalisme et le documentaire réside dans le temps long et l’approche plus personnelle, presque d’auteur, qu’il permet. « En news, on fait avec ce qu’on a, et il faut attraper le bon moment », explique-t-il, alors que le documentaire est une photographie « beaucoup plus posée, beaucoup plus réfléchie ».

Cette quête de sens l’amène également à explorer d’autres médiums, comme la réalisation avec le film documentaire Apnée, co-réalisé avec son binôme rédacteur Baptiste de Cazenove.

Une écriture visuelle singulière

La signature d’Olivier Laban-Mattei réside dans une esthétique forte, souvent en noir et blanc, qui emprunte à l’argentique. Il assume un grain prononcé et une utilisation marquée du flou, bien loin de la perfection lisse du numérique. Ce n’est pas un accident, mais un choix délibéré pour servir son récit. En Mongolie, le flou lui permet de traduire la sensation d’étouffement causée par la pollution atmosphérique. « Le flou, pour moi, […] doit apporter vraiment une plus-value, finalement une part d’onirisme dans le projet que j’amène. » Chaque projet possède ainsi sa propre identité visuelle, un traitement spécifique qui agit comme le champ lexical d’un écrivain. Il cherche à se rapprocher du rendu des pellicules d’antan, car il estime que « le côté lisse, le côté propre du numérique actuel est un frein à la transmission d’émotions ».

Même lorsqu’il photographie des situations tragiques, il recherche une forme de beauté, non pas pour esthétiser la misère, mais pour attirer le regard et s’assurer que le message soit reçu et mémorisé.

Le poids des images

Couvrir des zones de guerre laisse des traces. Olivier Laban-Mattei raconte avec pudeur la perte de plusieurs amis et confrères, comme Lucas Dolega et Rémi Ochlik, qui a marqué un « vrai coup d’arrêt » dans sa pratique. Cette prise de conscience, couplée à son désir de travailler sur le temps long, l’a poussé à s’éloigner des lignes de front pour se concentrer sur les conséquences des conflits : les traumatismes, l’exil, la reconstruction. Il évoque le pire moment de sa carrière, lorsque le régime iranien a utilisé ses photos de la « révolution verte » de 2009 pour identifier et dénoncer des manifestants. « J’ai eu le côté face de ce métier. Là je me suis dit : à quoi bon en fait ? » Un événement qui l’a profondément fait évoluer dans son approche et sa responsabilité de photographe.

Les trois World Press qu’il a reçus ont été une reconnaissance importante, mais aussi une étiquette dont il a cherché à se détacher pour ne pas être enfermé dans la case du photographe de conflit.

Transmettre, en famille

Le meilleur de sa carrière, il le trouve aujourd’hui dans les projets qu’il mène avec son fils. Le premier, en Mongolie, a donné naissance à un livre co-écrit alors que son fils avait 12 ans. Le second, Neige Noire, les emmène au Groenland pour documenter les bouleversements d’une société tiraillée entre tradition et modernité, sur fond de réchauffement climatique et d’appétits géopolitiques. Son fils, aujourd’hui étudiant à Sciences Po, écrit un roman d’anticipation sur le Groenland de 2051, tandis qu’Olivier Laban-Mattei confronte la réalité de 2021 à un roman d’anticipation écrit en 1931. Ces projets sont pour lui une manière de se connecter, de partager et de transmettre. « C’est un moyen pour moi et pour lui de nous connecter, de partager quelque chose. »

Cette dimension de transmission est au cœur de sa démarche actuelle, voyant dans le destin du Groenland « le laboratoire de notre monde » et une réflexion sur l’héritage laissé aux générations futures.

Les références de l’épisode

  • Personnes : Baptiste de Cazenove, Larry Burroughs, Eugene Smith, Ackerman, William Klein, Lucas Dolega, Rémi Ochlik, Camille Lepage, Tim Hetherington, Chris Andros, Jean-Philippe Rémy, Renaud Philippe.
  • Organisations et médias : AFP (Agence France-Presse), France 3, Le Monde, Figaro Magazine, HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), Sciences Po, Agence MYOP.
  • Lieux : Corse, Irak, Georgie, Iran, Haïti, Mongolie (Ulaanbaatar), Groenland, Vietnam, Pittsburgh (États-Unis), Yémen (Ta’izz), Centrafrique, Cameroun, Tchad, Birmanie.
  • Œuvres et projets : Apnée (film documentaire), Country Doctor (série d’Eugene Smith), Neige Noire (projet photographique).
  • Événements et distinctions : World Press Photo, festival Visa pour l’image.

Au fil de l’épisode

  • Son parcours : de pigiste en Corse à photographe international pour l’AFP à Paris.
  • La co-réalisation du film documentaire Apnée avec Baptiste de Cazenove.
  • La difficulté de gagner sa vie en photographie de presse aujourd’hui.
  • Ses influences photographiques, de Larry Burroughs à Eugene Smith et Ackerman.
  • La différence d’approche entre le news, où l’on saisit l’instant, et le documentaire, plus réfléchi.
  • L’éthique du photographe : savoir quand ne pas photographier et quand ne pas diffuser.
  • Son utilisation intentionnelle du flou pour créer une émotion et servir le récit.
  • Sa recherche d’un rendu argentique en post-production pour donner du caractère à ses images numériques.
  • L’importance de varier les approches (portrait, paysage) pour rythmer une narration au long cours.
  • L’anecdote de sa série de portraits au Polaroid au festival de Cannes.
  • La recherche de l’esthétique pour rendre une information plus percutante et mémorable.
  • Son projet Neige Noire au Groenland, mené avec son fils.
  • La transmission comme moteur de ses projets familiaux et photographiques.
  • La précarité du métier et l’absence de garantie de revenus.
  • Le rôle essentiel du fixeur sur les terrains de conflit.
  • Pourquoi il a décidé de ne plus couvrir les guerres après la perte de plusieurs amis photographes.
  • Son intérêt pour les conséquences des conflits, un sujet souvent moins traité que les combats eux-mêmes.
  • Comment les World Press Awards l’ont à la fois mis en lumière et enfermé dans une étiquette.
  • Le pire moment de sa carrière : voir ses photos utilisées par le régime iranien pour dénoncer des manifestants.
  • Le meilleur moment de sa carrière : la prise de conscience de l’impact de son travail et les expériences partagées avec son fils.

FAQ

Qui est Olivier Laban-Mattei ?

Olivier Laban-Mattei est un photographe et réalisateur français. Il a travaillé pendant dix ans comme photojournaliste pour l’Agence France-Presse (AFP), couvrant de nombreux conflits et crises internationales, un travail pour lequel il a reçu trois World Press Awards. Il est aujourd’hui indépendant et se consacre à des projets de photographie documentaire au long cours, qui explorent en profondeur des thématiques sociales et environnementales, souvent en collaboration avec son fils.

Quelle est la différence entre le photojournalisme et le photo-documentarisme selon lui ?

Pour Olivier Laban-Mattei, la principale différence réside dans le rapport au temps. Le photojournalisme, ou le « news », est dans l’immédiateté : il faut saisir l’action au moment où elle se produit. Le photo-documentarisme s’inscrit dans le temps long, permettant d’approfondir un sujet, de construire une narration plus personnelle et réfléchie, et de s’intéresser aux conséquences d’un événement plutôt qu’à l’événement lui-même.

Pourquoi Olivier Laban-Mattei utilise-t-il souvent le flou dans ses photos ?

Son utilisation du flou est un choix esthétique et narratif délibéré. Loin d’être une erreur technique, le flou lui sert à ajouter une dimension onirique ou à traduire une sensation concrète. Par exemple, dans sa série sur la pollution en Mongolie, le flou et le grain retranscrivent le sentiment d’étouffement. C’est un outil qui lui permet de dépasser la simple représentation du réel pour transmettre une émotion ou une atmosphère particulière.

Comment Olivier Laban-Mattei aborde-t-il les sujets difficiles comme la guerre ?

Après avoir couvert de nombreux conflits, il a pris ses distances avec les lignes de front, notamment suite à la perte de plusieurs amis photographes. Il considère que son rôle est désormais de documenter les conséquences des guerres (traumatismes, exil, reconstruction), des sujets tout aussi importants mais moins visibles. Il insiste sur l’éthique du métier, la nécessité d’être accompagné d’un fixeur local et la responsabilité immense qui découle de la diffusion des images.


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