Témoin du temps, mais pas seulement
Pour Marielle Eudes, directrice de la photographie à l’AFP, le photojournaliste est bien plus qu’un simple « témoin du temps ». Si ses images ont une valeur de preuve et de mémoire, comme celles d’Eric Choua dans les camps de la mort en 1945 ou d’Heidi Bradner en Tchétchénie, son rôle ne s’arrête pas à la capture du réel. Son intention première est de donner une information, de documenter, mais aussi de faire comprendre, voire de faire prendre conscience. Le cadrage, la composition, le choix de l’objectif sont autant d’outils pour traduire cette intention et donner du sens à l’image.
Dans un monde saturé d’images, sources potentielles de manipulation, le photographe de l’AFP porte une responsabilité essentielle : il ne doit pas s’adresser uniquement à l’émotion, mais expliquer l’information pour la rendre juste et compréhensible.
Donner un visage à la crise
L’année 2020, marquée par la pandémie de Covid-19, a illustré ce besoin de donner du sens. Face à une actualité rythmée par des bilans et des courbes statistiques, la mission des 450 photographes de l’AFP était de traduire ces chiffres en histoires humaines. Des séries de portraits de soignants ont été réalisées dans le monde entier, de Séoul à Paris, montrant « les mêmes stigmates et la même énergie ». Les reportages ont aussi montré l’urgence absolue, comme les photos de Sébastien Bozon à Mulhouse, qui ont alerté sur le débordement des structures hospitalières en France.
Il a également fallu montrer la mort, une démarche difficile mais indispensable pour éviter l’amnésie collective. Marielle Eudes évoque des images fortes, comme ce parking en Espagne rempli de cercueils photographié par Paú Barrera, ou ces camions frigorifiques servant de morgues provisoires à New York, capturés par Johannes Isley.
La peur comme bonne conseillère
Le métier de photojournaliste expose souvent à des situations de tension, de conflit, voire de guerre. Si la peur fait partie du quotidien, Marielle Eudes la considère comme une « bonne conseillère ». Elle sert d’alerte, pousse à la prudence ou au retrait. Ayant elle-même une longue expérience du terrain, elle n’exprime pas de peur pour ses équipes, soulignant qu’il s’agit de professionnels formés et informés, appuyés par le solide réseau de l’AFP. Ils ne font pas n’importe quoi.
Selon elle, le risque principal n’est pas tant le danger physique immédiat que « l’accumulation des tensions, des images qui entrent dans ton corps, dans ta tête, et qui peuvent, à terme, entraîner des traumatismes ». La gestion de cet impact psychologique est un enjeu majeur de la profession.
L’avenir d’un métier en mutation
Le monde de l’image est en plein bouleversement, et le photojournalisme avec lui. Marielle Eudes estime que le photoreporter de l’âge d’or est une figure « en voie de disparition ». L’avenir appartient probablement à un profil hybride, à la fois photographe et journaliste reporter d’images, capable de manier l’image fixe et l’image animée. Les deux langages sont cependant très différents : là où la photo arrête le temps pour fixer le regard sur un détail, la vidéo montre une évolution, un mouvement.
Malgré ces mutations technologiques et économiques, la photographie conserve un pouvoir unique : celui de « pénétrer nos imaginaires et de transformer l’éphémère en éternité ». Les images iconiques, du Che Guevara de Corda à la petite fille du napalm de Nick Hutt, prouvent que la photographie reste un art vital pour façonner nos représentations du monde.
Les références de l’épisode
- Personnes : Marielle Eudes, Romain Esteban, Patrick Baz, Joël Sager, Marco Longari, Ed Jones, John Wessels, Eric Choua, Heidi Bradner, Sébastien Bozon, Luca Barrioulé, Paú Barrera, Johannes Isley, Stanley Green, Hector Rettamal, Alexandre Rodchenko, Nick Hutt, Albert Einstein, Che Guevara, Corda.
- Organisations et marques : Agence France-Presse (AFP), Canon.
- Lieux : Beyrouth (Liban), Paris, Soweto, Séoul, Caracas, Brooklyn, New York, Minneapolis, Hôpital Georges Pompidou, Tchétchénie, Caucase, Mulhouse, Espagne, Shanghai, Wuhan, Saigon (Vietnam).
- Médias et événements : Front Tireur, mort de George Floyd, crise sanitaire du Covid-19, guerre du Vietnam.
Au fil de l’épisode
- Introduction sur le pouvoir des images qui nous parviennent du monde entier.
- Présentation de Marielle Eudes, directrice de la photographie à l’AFP.
- Le rôle de l’AFP : 1700 journalistes dans 151 pays.
- La définition du photojournaliste, un témoin qui doit donner du sens à l’information.
- L’exemple historique d’Eric Choua, l’un des premiers photographes à entrer dans les camps de la mort en 1945.
- La responsabilité du photographe face à l’émotion et aux risques de manipulation.
- La couverture de la crise du Covid-19 : donner un visage humain aux statistiques.
- Les séries de portraits de soignants réalisées par les photographes de l’AFP à travers le monde.
- Les reportages au cœur des hôpitaux débordés, comme à Mulhouse.
- La nécessité de montrer la mort pour témoigner de la gravité de la crise.
- Les défis logistiques et psychologiques pour les équipes sur le terrain.
- La gestion de la peur et des risques dans les zones de tension ou de conflit.
- Le principal danger du métier selon Marielle Eudes : le traumatisme psychologique lié à l’accumulation d’images violentes.
- Comment devient-on photoreporter aujourd’hui ? Un métier en pleine évolution.
- La distinction entre le langage de la photographie (arrêter le temps) et celui de la vidéo (montrer le mouvement).
- L’image la plus marquante de 2020 : la photo d’Hector Rettamal à Wuhan, qui a provoqué une prise de conscience mondiale.
- La déclaration de Marielle Eudes à la photographie, citant Alexandre Rodchenko et des clichés iconiques (Einstein, Che Guevara, la guerre du Vietnam).
FAQ
Qui est Marielle Eudes ?
Marielle Eudes est la directrice de la photographie de l’Agence France-Presse (AFP). Son rôle consiste à assurer la cohérence de la stratégie et du développement du produit photo au sein de l’agence. Elle supervise une équipe de 450 photographes dans le monde, en veillant à la cohérence éditoriale, commerciale et budgétaire, avec une attention particulière portée à l’humain et aux conditions de travail de ses équipes.
Quel est le rôle d’un photojournaliste selon l’AFP ?
Selon Marielle Eudes, un photojournaliste n’est pas un simple témoin passif. Son rôle est d’informer, de documenter et de faire comprendre l’actualité. Il doit donner du sens à ses images en utilisant la composition et la technique pour traduire une intention journalistique. Dans un monde où les images peuvent être manipulées, il a la responsabilité d’expliquer l’information avec justesse, sans jouer uniquement sur l’émotion.
Comment les photographes de l’AFP ont-ils couvert la crise du Covid-19 ?
Durant la pandémie, les photographes de l’AFP ont eu pour mission de traduire les bilans statistiques en histoires humaines. Ils ont réalisé des séries de portraits de soignants, documenté la saturation des hôpitaux et accompagné les secours. Ils ont aussi montré les aspects les plus difficiles de la crise, comme la gestion des défunts, afin de créer une mémoire collective et d’alerter sur la gravité de la situation.
Le métier de photojournaliste est-il dangereux ?
Oui, le métier peut être dangereux, notamment sur les zones de conflit. Cependant, Marielle Eudes souligne que les photojournalistes de l’AFP sont des professionnels formés et bien informés. Elle considère que la peur est une émotion utile qui pousse à la prudence. Pour elle, le risque principal est moins le danger physique immédiat que l’impact psychologique à long terme, causé par l’accumulation d’images et de tensions traumatisantes.
Quelle est l’image la plus marquante de 2020 pour Marielle Eudes ?
L’image la plus marquante de l’année 2020 est, pour elle, une photo prise le 30 janvier à Wuhan par Hector Rettamal. On y voit le corps d’un homme masqué, mort dans la rue, avec des officiels en combinaison de protection à distance. Cette image a symbolisé un basculement dans la prise de conscience internationale sur la gravité de l’épidémie qui débutait.

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