
Dans Nicéphore, Élodie Bonin revisite l'histoire de la photographie surréaliste en montrant ce que l'on préfère souvent taire : un mouvement né de la Grande Guerre, nourri de théories érotiques brutales et traversé par des contradictions coloniales. D'Eugène Atget aux poupées de Hans Bellmer, de Lee Miller à Claude Cahun, elle explique comment les photographes ont tenté de montrer le rêve, et pourquoi ce mouvement dissous en 1969 influence encore la photographie. Épisode réservé à un public averti.
Un mouvement né de la guerre
Dans cet épisode de Nicéphore, Élodie Bonin raconte l’histoire de la photographie surréaliste en s’écartant de l’image du rêve et de la douceur qu’on lui associe. Elle prévient d’emblée que l’épisode décrit des violences de guerre et coloniales et des images érotiques impliquant des mineurs, et le réserve à un public averti. Elle retrace la naissance du mouvement après la Première Guerre mondiale, de la revue Littérature fondée en 1919 par André Breton et Louis Aragon avec un troisième poète, à l’écriture automatique et au Manifeste du surréalisme publié par André Breton en octobre 1924, puis au Bureau des recherches surréalistes, où chacun pouvait venir raconter un rêve. Pour les photographes, explique-t-elle, le défi est particulier : comment montrer le rêve avec un médium qui enregistre le réel ? D’où des techniques qui réduisent la maîtrise de l’auteur : le flou, la triple exposition aléatoire, le photogramme. En 1928, au premier salon indépendant de la photographie, les surréalistes rendent hommage à Eugène Atget, qui ne s’était jamais réclamé d’aucun courant ; Robert Desnos et Albert Valentin construisent alors l’idée d’une étrangeté morbide dans ses rues vides de Paris.
Atget devient ainsi, en quelques mois, l’ancêtre légitime que cherchait la photographie surréaliste.
La femme, objet et autrice
Élodie Bonin montre ensuite comment les surréalistes, inspirés par les écrits du marquis de Sade, font du corps féminin leur sujet de prédilection, travaillé par la solarisation, la distorsion, le brûlage et la fragmentation. Elle s’arrête sur les poupées de Hans Bellmer, publiées en 1934 dans la revue Minotaure sous le titre « Variations sur le montage d’une mineure articulée », et sur un récit moins souvent raconté : l’obsession de l’artiste pour sa jeune cousine. Elle relie ces images à la figure de la « femme-enfant » théorisée par André Breton et à la place limitée faite aux femmes dans le groupe. Elle présente ensuite des photographes qui ont retourné ce langage : Lee Miller et sa photographie d’un sein amputé posé sur une assiette, Claude Cahun et Marcel Moore, qui se photographient sous de multiples identités puis, réfugiées à Jersey, diffusent des tracts contre l’occupant. L’épisode aborde aussi la contradiction entre l’anticolonialisme proclamé du groupe pendant la guerre du Rif et des images comme Noire et blanche de Man Ray, puis l’essaimage du mouvement au Caire, au Japon avec Kansuke Yamamoto, au Mexique avec Manuel Álvarez Bravo, en Argentine avec Grete Stern et en Martinique avec Aimé et Suzanne Césaire, aux origines de l’afro-surréalisme.
Elle conclut avec l’essayiste Sontag, pour qui le surréalisme est au cœur de toute photographie, parce que le temps rend chaque image irréelle.
Pour aller plus loin
- Le site de Nicéphore
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- Soutenir Nicéphore sur Tipeee
- Atget et le surréalisme, Bibliothèque nationale de France
- Le surréalisme, Bibliothèque nationale de France
Les références de l’épisode
- Manifeste du surréalisme : texte publié par André Breton en octobre 1924, qui donne son nom au mouvement.
- Eugène Atget : photographe de Paris érigé en précurseur par les surréalistes en 1928.
- Hans Bellmer : auteur des photographies de poupées publiées dans la revue Minotaure en 1934.
- Lee Miller : photographe, mannequin puis correspondante de guerre pour Vogue.
- Claude Cahun et Marcel Moore : artistes autrices d’autoportraits et de photomontages, installées à Jersey en 1937.
- Noire et blanche : photographie de Man Ray associant le visage d’une femme à un masque baoulé de Côte d’Ivoire.
- Grete Stern : photographe qui illustre en Argentine les rêves des lectrices de la revue Idilio.
- Sur la photographie : essai de Sontag, publié en 1977, cité en conclusion.
Au fil de l’épisode
- 00:00:06 : avertissement sur le contenu de l’épisode
- 00:00:37 : le surréalisme loin de l’image du rêve
- 00:02:50 : cubisme, futurisme et dadaïsme
- 00:05:40 : la revue Littérature et l’écriture automatique
- 00:07:41 : le Manifeste du surréalisme et le Bureau des recherches surréalistes
- 00:11:01 : comment photographier le rêve
- 00:13:12 : flou, surimpression et photogramme
- 00:14:42 : 1928, l’hommage à Eugène Atget
- 00:18:35 : la photographie et l’idée de morbidité
- 00:21:38 : le marquis de Sade et le désir
- 00:23:27 : solarisation, distorsion, brûlage et fragmentation
- 00:25:23 : les poupées de Hans Bellmer
- 00:28:21 : la femme-enfant et la place des femmes dans le groupe
- 00:31:54 : Lee Miller
- 00:33:06 : Claude Cahun et Marcel Moore
- 00:36:46 : la guerre du Rif et les contradictions du mouvement
- 00:39:46 : le surréalisme au Caire, au Japon et au Mexique
- 00:41:01 : l’exil et la guerre
- 00:42:10 : les photographes qui prolongent le mouvement après 1945
- 00:43:58 : Aimé et Suzanne Césaire et l’afro-surréalisme
- 00:45:29 : Sontag et le surréalisme de toute photographie
FAQ
Comment les photographes surréalistes représentaient-ils le rêve ?
Selon Élodie Bonin, ils ont cherché à réduire la maîtrise du photographe pour laisser place au hasard et à l’inconscient : flou accepté, pellicule exposée plusieurs fois au hasard, photogramme réalisé sans appareil en posant des objets sur du papier sensible. D’autres procédés comme la solarisation, la distorsion ou le brûlage des négatifs servaient à rendre le sujet moins reconnaissable.
Pourquoi Eugène Atget est-il considéré comme un précurseur du surréalisme ?
Atget ne s’est jamais revendiqué d’un courant artistique : il vendait des vues de Paris aux peintres. Mais en 1928, les surréalistes lui rendent hommage au premier salon indépendant de la photographie, et Robert Desnos voit dans ses rues vides une étrangeté morbide. Cela leur donne un ancêtre et une légitimité historique.
Qu’est-ce que la femme-enfant dans le surréalisme ?
C’est une figure théorisée par André Breton : une muse jeune, sans voix propre, censée conduire l’artiste à la poésie. Élodie Bonin montre que cette idée s’incarne crûment dans les poupées de Hans Bellmer et qu’elle reflète la place restreinte laissée aux femmes, longtemps cantonnées au rôle de muse ou d’objet de désir.
Qui sont les femmes photographes du surréalisme ?
L’épisode évoque notamment Lee Miller, Claude Cahun et Marcel Moore, qui ont retourné le langage surréaliste contre ses auteurs, puis Grete Stern en Argentine. Selon Élodie Bonin, elles photographiaient les autres artistes du mouvement comme des femmes actives et indépendantes, et non comme des objets de convoitise.
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