Le souvenir comme moteur
Le premier rapport de Léo Berne à la photographie remonte à ses dix ans, lors d’un voyage scolaire en Angleterre. Avec un appareil en plastique, il capture une image qui le marque durablement : des oiseaux sur des fils électriques, formant comme une partition sur un ciel gris. C’est sa première rencontre avec le « pouvoir que pouvait avoir une photographie de récupérer un souvenir d’un moment et d’avoir un choc esthétique ». Depuis, il n’a jamais cessé de prendre des photos, non pas pour les montrer, mais pour garder une trace, se voyant plus comme un « cueilleur » que comme un chasseur d’images. Cette pratique est pour lui intimement liée à l’intensité de sa propre vie : plus les moments sont forts, plus il y a de photos.
Pour Léo Berne, qui se dit athée, cette collection de souvenirs photographiés donne un sens à l’existence. « Si on a voulu les prendre en photo, si on a voulu les garder, c’est qu’il y a du sens. Et donc, j’y vois aussi une façon de se prouver que la vie vaut la peine d’être vécue. »
L’intime et l’argentique
Si les rencontres nourrissent son travail, un tournant s’opère à la trentaine. Sa collaboration avec le collectif Megaforce et sa relation avec sa compagne de l’époque, Mai, affinent son regard et modifient radicalement son approche. Il découvre alors le travail de photographes comme Nobuyoshi Araki, dont l’œuvre Sentimental Journey le touche profondément par sa façon de mêler la vie et la photographie. C’est cette même démarche qu’il poursuit, se définissant comme un « touriste » qui, l’œil alerte, capture ce qui lui plaît, que ce soit dans un voyage lointain ou dans son quotidien parisien. Cette posture lui permet de garder une distance avec la professionnalisation de sa pratique personnelle, qu’il souhaite conserver comme un espace de liberté.
Ce désir d’authenticité se traduit par un choix technique fort : le retour à l’argentique. Au-delà de l’esthétique, il apprécie la temporalité que le film impose. Ne pas voir l’image immédiatement, c’est comme « s’envoyer une carte postale dans le futur ». Cette contrainte l’oblige à plus de concentration et l’empêche de se déconnecter de l’instant présent, contrairement au numérique qui, selon lui, « vole l’instant ».
Échapper au piège de la culture
En 2016, Léo Berne rassemble vingt ans d’archives dans un livre photo, For the Aliens. Le concept : présenter le monde à des extraterrestres à travers le prisme subjectif et limité de sa propre vie. Une manière de trouver l’universel dans le personnel, à contre-courant des images très objectives du Golden Record envoyé par la NASA. Ce projet reflète sa vision de la création, fortement influencée par le livre Asphyxiante culture de Jean Dubuffet. Il y critique une tendance de l’art contemporain, et par extension de la photographie, à survaloriser le discours et le concept au détriment de l’émotion simple.
Léo Berne se dit plus touché par des images trouvées sur Flickr, hors de tout système marchand ou culturel, que par certaines œuvres sacralisées dans les musées. Pour lui, l’important n’est pas de faire du neuf à tout prix, mais de trouver une expression personnelle. « Si c’est personnel, ça sera toujours légèrement différent vu qu’on est tous uniques. »
Léo Berne nous recommande…
- « Asphyxiante culture » — Jean Dubuffet, un essai qui l’a aidé à définir sa propre vision de l’art et de la création, loin des pièges de la culture institutionnelle.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Nobuyoshi Araki, photographe japonais
- Sentimental Journey, livre de Nobuyoshi Araki
- Jean Dubuffet, artiste et auteur
- Asphyxiante culture, livre de Jean Dubuffet
- Megaforce, collectif de réalisateurs
- For the Aliens, livre photo de Léo Berne (2016)
- Koyaanisqatsi, film documentaire
- Philippe Glace (Philip Glass), compositeur
- Nan Goldin, photographe
- Leica M6 et Leica M8, appareils photo
- Musée Guimet, Paris
- Paris Photo, foire internationale de photographie
- Les Nuits Photographiques de Pierrevert, festival de photo
- Le Golden Record de la NASA
Au fil de l’épisode
- Le premier souvenir photographique de Léo Berne à l’âge de 10 ans.
- Sa vision du photographe comme un « cueilleur » plutôt qu’un « chasseur ».
- Comment le volume de ses photos reflète l’intensité de sa vie.
- Le tournant esthétique de la trentaine, influencé par son collectif Megaforce et sa compagne de l’époque.
- La différence qu’il fait entre « inspiration », un terme presque mystique, et « influence ».
- L’impact de la découverte du travail de Nobuyoshi Araki et de son livre Sentimental Journey.
- Sa conception des séries photo : un classement a posteriori, jamais une intention de départ.
- La métaphore du « touriste » pour décrire sa pratique, même dans son quotidien.
- Pourquoi il refuse de professionnaliser sa photographie personnelle pour la préserver.
- L’anecdote d’un accident de voiture où prendre des photos a permis de transformer le traumatisme en souvenir.
- Son rapport à la technique, vue comme une gestion de frustrations.
- Son passage du numérique à l’argentique et les raisons de ce choix.
- Les vertus de l’argentique : une esthétique qui lui plaît et une temporalité qui favorise la concentration.
- Pourquoi le livre est son format de prédilection pour découvrir la photographie.
- La genèse de son livre For the Aliens, ou comment présenter le monde à travers le filtre de l’intime.
- L’influence du film Koyaanisqatsi et de la musique de Philip Glass.
- Le rôle de la musique dans son processus créatif, plus présent en vidéo qu’en photo.
- Sa lecture du livre Asphyxiante culture et sa critique d’un art trop conceptuel.
- Son inquiétude face à la possible disparition des pellicules argentiques.
FAQ
Qui est Léo Berne ?
Léo Berne est un photographe et réalisateur français basé à Paris. Il est membre du collectif de réalisateurs Megaforce, avec lequel il crée des clips et des publicités. En parallèle, il développe une pratique photographique personnelle et intime, principalement en argentique. Il se définit comme un photographe « touriste », qui collectionne les souvenirs de sa vie sans chercher à professionnaliser cette démarche.
Quelle est l’approche photographique de Léo Berne ?
L’approche de Léo Berne est centrée sur l’intime et le quotidien. Il se voit comme un « touriste » qui capture des moments de sa vie pour en garder un souvenir, sans intention de créer une série ou une œuvre au sens classique. Il privilégie une démarche spontanée et personnelle, considérant la photographie comme une pratique amateure guidée par l’amour de l’instant, loin des commandes et des contraintes professionnelles.
Pourquoi Léo Berne préfère-t-il la photographie argentique ?
Léo Berne a choisi de revenir à l’argentique pour plusieurs raisons. D’abord, pour son rendu esthétique qu’il préfère à celui du numérique. Ensuite, pour la temporalité que le film impose : ne pas voir le résultat immédiatement l’aide à rester connecté au moment présent et à mieux se concentrer. Il compare l’attente du développement à l’envoi d’une « carte postale dans le futur », ce qui ajoute une dimension poétique à sa pratique.
Qu’est-ce que le livre « For the Aliens » de Léo Berne ?
For the Aliens est un livre photo publié par Léo Berne en 2016. Le concept est de présenter le monde à d’éventuels extraterrestres uniquement à travers le prisme de ses photographies personnelles accumulées sur vingt ans. C’est une manière pour lui de rassembler son travail, qui n’est pas organisé en séries, et de montrer comment l’universel peut être trouvé dans l’expérience intime et subjective d’une seule personne.
Quelles sont les principales influences de Léo Berne ?
Les influences de Léo Berne sont variées. Il cite la photographie japonaise, notamment l’œuvre de Nobuyoshi Araki pour son mélange entre vie et art. Ses rencontres personnelles, comme sa collaboration avec le collectif Megaforce ou sa relation avec son ex-compagne Mai, ont aussi été déterminantes. Sur le plan intellectuel, il a été marqué par l’essai Asphyxiante culture de Jean Dubuffet, qui a nourri sa critique d’un art trop conceptuel.

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