Devenir photographe en zone de conflit
Sandra Calligaro et Edouard Elias préfèrent tous deux le terme de « photographe » à celui de « reporter de guerre », car leur travail ne se limite pas aux seules zones de combat. Edouard Elias raconte ses débuts, parti en Syrie alors qu’il était encore étudiant en photographie. Son premier reportage, réalisé sur les camps de réfugiés en Turquie, est rapidement publié dans de grands magazines et lance sa carrière. Il travaillera ensuite pour l’AFP avant d’être retenu en otage pendant près d’un an, une expérience difficile qui n’a cependant pas entamé sa passion pour la photographie. Sandra Calligaro, elle, est partie en Afghanistan un peu par hasard, après ses études d’art, en suivant un ami journaliste. Tombée amoureuse du pays, elle s’y installe et y travaille depuis douze ans, se concentrant sur la société afghane et la vie quotidienne, au-delà du conflit.
« Je ne veux pas être illustratrice, dessinatrice. Je veux être photographe, je veux être grand reporter. Je veux aller couvrir des guerres pour vivre la grande aventure », confie Sandra à propos de sa vocation initiale.
Le regard et la méthode
Pour Sandra Calligaro, être une femme dans un pays comme l’Afghanistan a souvent été un avantage, lui donnant accès à l’intimité des foyers et au monde des femmes, en plus de celui des hommes. Cette position lui a permis de travailler en profondeur sur des sujets de société. Edouard Elias abonde, expliquant qu’il préfère travailler en binôme avec des journalistes femmes, car cela instaure une dynamique différente sur le terrain, moins portée sur une « course à l’échalote » virile et plus propice à la réflexion. Leurs approches techniques diffèrent également. Edouard a choisi de travailler en argentique noir et blanc, avec des appareils anciens, pour créer des images « imparfaites » qui reflètent la nature imparfaite de la guerre et intriguent le spectateur. Sandra, quant à elle, travaille en numérique et en couleur, cherchant à montrer le monde tel qu’elle le voit et à réduire la distance entre ses sujets et le public.
« Je trouve ça magnifique d’être payé quand même à être curieux, à rencontrer des gens, à passer du temps avec des personnes, et à faire partager tout ça autour de nous. »
Les réalités d’un métier à part
Les deux photographes ont appris leur métier sur le terrain, en écoutant les conseils de leurs aînés. Ils évoquent l’importance des formations aux zones à risques, comme celle du Manoir, tout en critiquant le fait qu’elles deviennent une condition administrative imposée par les rédactions, parfois au détriment de l’expérience réelle. La précarité économique est une autre réalité du métier. Beaucoup de photographes, surtout à leurs débuts, partent « en spéculation », finançant eux-mêmes leurs reportages dans l’espoir de les vendre ensuite. Cette situation est aggravée par la baisse des budgets des médias, qui affecte les conditions de sécurité. Enfin, ils abordent l’impact psychologique de leur travail. Loin d’un syndrome post-traumatique, ils décrivent plutôt un décalage permanent avec une vie « normale » et un sentiment de culpabilité au retour, mais aussi une forme d’équilibre trouvé dans l’intensité et le sens de leur engagement.
« On est tellement proche d’eux qu’il y a ce sentiment de culpabilité lorsqu’on rentre. Parce qu’on a l’impression d’abandonner, puis on a toujours l’impression qu’on ne sert à rien. »
Pour aller plus loin
- La formation « Le Manoir » en partenariat avec Nikon
- Le site officiel d’Edouard Elias
- Le site officiel de Sandra Calligaro
Les références de l’épisode
- Personnes : Sandra Calligaro, Edouard Elias, Gwenaëlle Lenoir, Didier-François, Commandant Massoud.
- Organisations et médias : Nikon, Prix Bayeux des Correspondants de Guerre, Galerie Polka, AFP (Agence France Presse), Paris Match, Sunday Time Magazine, Der Spiegel, État islamique, France Média Monde, INA, Reporters Sans Frontières, Légion étrangère, France 3.
- Lieux : Syrie, Turquie, Afghanistan, Kaboul, Égypte, Donbass (Ukraine), Paris, Nancy.
- Événements : Festival Visa pour l’image.
- Autres : Le bateau l’Aquarius, la formation Le Manoir.
Au fil de l’épisode
- Introduction de l’épisode, enregistré à l’occasion de la 26e édition du Prix Bayeux des Correspondants de Guerre.
- Pourquoi Sandra Calligaro et Edouard Elias préfèrent le terme de « photographe » à celui de « reporter de guerre ».
- Le parcours d’Edouard Elias : ses débuts en Syrie, sa capture par l’État islamique et son travail sur les migrants à bord de l’Aquarius.
- Le parcours de Sandra Calligaro : son arrivée en Afghanistan, son installation à Kaboul et son travail sur la société afghane.
- Être une femme photographe en zone de conflit : un avantage pour accéder à l’intimité des familles.
- L’importance de la dynamique de travail en binôme, notamment avec des journalistes femmes.
- Les motivations personnelles profondes qui poussent à choisir ce métier, au-delà du simple devoir d’informer.
- La photographie comme un passeport pour naviguer entre tous les milieux sociaux.
- La gestion des risques : l’apprentissage sur le terrain, les conseils des aînés et les formations spécialisées.
- Débat sur l’obligation de suivre des formations pour obtenir des commandes des rédactions.
- Les difficultés économiques du métier : la baisse des budgets et le travail « en spéculation ».
- Le choix de l’argentique noir et blanc pour Edouard, comme une démarche artistique pour créer des images « imparfaites ».
- Le choix du numérique couleur pour Sandra, pour rester proche du réel et créer un lien avec le spectateur.
- L’importance de passer du temps avec les sujets pour créer des images justes et respectueuses.
- L’impact psychologique du métier : un décalage permanent avec la vie en France et un sentiment de culpabilité.
- Sandra raconte la profonde tristesse ressentie après un attentat dans sa rue à Kaboul.
- Évocation de souvenirs absurdes ou marquants, entre un éléphant au Kenya et un lynx en Ukraine.
- La fierté de Sandra d’avoir pu montrer aux Afghans, à travers une exposition, une image belle de leur propre ville.
- Les projets en cours et à venir pour les deux photographes.
FAQ
Qui sont Sandra Calligaro et Edouard Elias ?
Sandra Calligaro et Edouard Elias sont deux photographes français spécialisés dans le reportage en zones de conflit et sur des sujets de société. Sandra Calligaro travaille principalement en Afghanistan depuis plus de dix ans, où elle documente la vie quotidienne au-delà de la guerre. Edouard Elias a couvert le conflit en Syrie, où il a été otage, ainsi que le sauvetage des migrants en Méditerranée. Tous deux collaborent régulièrement avec la presse nationale et internationale.
Pourquoi préfèrent-ils le terme « photographe » à « reporter de guerre » ?
Ils estiment que le terme « reporter de guerre » est trop réducteur. Leur travail ne se limite pas à la couverture des combats, mais s’étend à tous les aspects de la société dans les pays où ils travaillent. Pour eux, la photographie est avant tout leur médium d’expression, qu’ils l’appliquent à des situations de conflit ou à des sujets plus institutionnels ou artistiques. Ils se définissent donc par leur pratique, la photographie, plutôt que par un seul de leurs sujets.
Comment les photographes gèrent-ils les risques en zone de conflit ?
Leur gestion des risques repose principalement sur l’expérience acquise sur le terrain, l’écoute des conseils de collègues plus expérimentés et une bonne dose de bon sens. Ils soulignent l’importance des automatismes et d’une préparation minutieuse. Bien que des formations spécialisées existent, comme celle du Manoir, ils expriment des réserves sur leur caractère obligatoire, qui peut parfois primer sur l’expérience réelle d’un photographe aux yeux des rédactions.
Quelles sont les principales difficultés du métier de photoreporter aujourd’hui ?
La principale difficulté est d’ordre économique. Les budgets alloués par les médias sont en baisse, ce qui oblige souvent les photographes à financer eux-mêmes leurs reportages en partant « en spéculation », avec l’incertitude de vendre leurs images. Cette précarité affecte aussi les conditions de sécurité. De plus, les rédactions demandent de plus en plus des synopsis détaillés à l’avance, ce qui peut brider la liberté et l’adaptation nécessaires au travail de terrain.
Quelle est leur approche photographique respective ?
Leurs approches sont distinctes. Edouard Elias a choisi de travailler en argentique noir et blanc, utilisant des appareils anciens pour obtenir un rendu qu’il qualifie d’imparfait, à l’image de la guerre. Il cherche à créer une forme de poésie pour intriguer le spectateur. Sandra Calligaro, elle, travaille en numérique couleur, car elle souhaite montrer le monde tel qu’elle le perçoit et réduire la distance entre les personnes qu’elle photographie et le public qui regarde ses images.

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