Visuel de l'épisode du podcast Vision(s) consacré au réalisateur et photographe Cédric Klapisch

FOCUS #2 – Cédric Klapisch (réalisateur)

L’instant contre la durée

Cédric Klapisch a commencé par la photographie, avant même de penser au cinéma, et il ne l’a jamais abandonnée. Elle reste pour lui « un point de départ » : un travail de préparation qui lui permet de réfléchir à l’aspect visuel d’un film. Comme il tourne souvent sur des villes, Paris, New York, Saint-Pétersbourg, Londres, Barcelone, photographier un lieu l’aide à identifier ce qui en ressort, pour partir ensuite d’idées visuelles autant que d’idées narratives. Interrogé sur une comparaison qu’il avait faite entre la photographie et le haïku, ce poème japonais très bref, il l’assume : ce qui compte, dit-il, c’est moins le cadrage que le choix d’un instant, selon la formule de Cartier-Bresson. « C’est presque la définition d’une bonne photo, c’est celle qu’on peut regarder le plus longtemps », explique-t-il : un instant très court qu’on peut regarder très longtemps. L’opposition avec le cinéma est là, et elle est nette : la photographie travaille l’espace, le film travaille le temps. Il dit l’avoir compris en passant du court au long-métrage, où apparaît une gestion de la durée qui n’existe pas en photographie. Il cite les premiers films de fiction de Raymond Depardon, dont il considère qu’il est « un des meilleurs cadreurs qui existe », mais où la maîtrise de la durée lui semblait moins assurée que celle du cadre.

Pour lui, le cinéma exige les deux à la fois : la composition, comme chez Bergman, Antonioni, Fellini ou Scorsese, et une science du montage et du rythme, plus proche de la musique.

Accueillir l’imprévu, et faire confiance au banal

La leçon qu’il retient de la photographie tient en une inversion : « au lieu de refuser ce qu’on n’a pas voulu, d’accepter ce qu’on n’a pas voulu ». Il l’illustre par une image prise à Istanbul deux jours avant l’enregistrement : il photographiait de dos une femme voilée en train de photographier la ville, quand deux fillettes sont entrées dans le cadre pour faire un selfie. Il avait la photo sans elles ; celle avec est meilleure. Il l’a légendée « ce que l’on veut cacher et ce que l’on veut voir ». La même chose vaut au tournage, malgré le storyboard : il raconte une scène de « Paris » où il neigeait alors que la continuité imposait du beau temps, et où il a filmé la neige, scène absente du scénario et devenue marquante. Côté influences, il distingue deux relations aux photographes. Celle de l’inspiration : Harry Gruyaert et ses images de Dunkerque, qui lui ont donné envie d’aller tourner là-bas pour « Ma part du gâteau » ; Alex Webb, dont la force de couleur a nourri la New York de « Casse-tête chinois », qu’il voulait opposer à un Paris gris et beige. Et celle du travail : Michel Baudouin, qui photographiait systématiquement le vignoble bourguignon et lui a fait découvrir les lieux et les vignerons de « Ce qui nous lie », jusqu’à ce « yearlapse » d’un cerisier photographié chaque semaine pendant plus d’un an. Il revendique enfin un ancrage réaliste, « beaucoup faire confiance à la réalité », appris dans la photographie de rue.

« Il n’y a pas besoin d’inventer un monde qui n’existe pas. Notre monde, il faut apprendre à le voir », résume-t-il, en citant Martin Parr, dont les images lui reviennent dès qu’il croise le tourisme de masse.

Cédric Klapisch nous recommande…

  • « Cameraworks », David Hockney, un livre qu’il qualifie de mythique, où le peintre compose des collages photographiques à la frontière de la peinture et de la sculpture.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « Deux moi », son film alors à paraître, tourné entre la gare du Nord et Stalingrad, à Paris
  • « L’Auberge espagnole », « Le Péril jeune », « Chacun cherche son chat », « Paris », « Ma part du gâteau », « Casse-tête chinois » et « Ce qui nous lie », ses films évoqués au fil de l’entretien
  • Harry Gruyaert, photographe belge dont les images du Nord ont inspiré « Ma part du gâteau »
  • Alex Webb, photographe américain et coloriste, inspiration pour la New York de « Casse-tête chinois »
  • Raymond Depardon, photographe et cinéaste, cité pour sa maîtrise du cadre
  • Martin Parr, photographe britannique, dont le regard sur le tourisme de masse le poursuit au Parthénon
  • Henri Cartier-Bresson, William Klein, Robert Doisneau et Brassaï, cités parmi ceux qui ont fabriqué l’imagerie parisienne
  • Jérôme Plon, photographe de plateau avec qui il a travaillé plus de quinze ans, et dont les photos de Barcelone ont inspiré des scènes de « L’Auberge espagnole »
  • Michel Baudouin, photographe du vignoble bourguignon, qui l’a accompagné sur « Ce qui nous lie »
  • « Sept ans de réflexion » et « La Dolce Vita », deux films dont il compare les images emblématiques
  • Les Rencontres d’Arles, dont il regrette qu’elles s’éloignent parfois de la photographie
  • La galerie Cinéma, où il a exposé ses photographies

Au fil de l’épisode

  • La photographie comme point de départ et travail de préparation des films
  • Photographier une ville pour comprendre ce qui s’en dégage
  • Pourquoi il compare la photographie au haïku
  • L’instant décisif : choisir un moment plutôt que cadrer
  • Photo et cinéma : l’espace contre le temps
  • Du court au long-métrage, l’apprentissage de la durée
  • Pourquoi accepter ce qu’on n’avait pas prévu
  • La neige imprévue devenue une scène de « Paris »
  • Une image peut-elle raconter autant qu’un film ?
  • Marilyn Monroe et la fontaine de Trevi : deux images, deux rapports au film
  • Harry Gruyaert, Dunkerque et « Ma part du gâteau »
  • Alex Webb et la couleur de New York dans « Casse-tête chinois »
  • Aller rencontrer les photographes qui vous ont marqué
  • Le photographe de plateau et les repérages photographiques
  • Le « yearlapse » d’un cerisier bourguignon
  • Ce que veut dire, pour lui, appartenir à un courant réaliste
  • Rendre signifiant ce qui paraissait insignifiant
  • Martin Parr, le tourisme de masse et le Parthénon
  • La photographie doit-elle se mêler aux autres médiums ?
  • Préparer « Deux moi » dans un quartier de Paris qu’il ne connaissait pas
  • Tourner en Bourgogne ou tourner à Paris : ce qui change
  • La photographie d’Istanbul qu’il commente en fin d’épisode

FAQ

Qui est Cédric Klapisch ?

Cédric Klapisch est un réalisateur, scénariste et producteur français, auteur notamment du « Péril jeune », de « L’Auberge espagnole » et de « Ce qui nous lie ». Il pratique aussi la photographie depuis plus de vingt ans, a exposé à la galerie Cinéma et publie régulièrement ses images sur Instagram.

Quelle différence entre la photographie et le cinéma ?

Pour Cédric Klapisch, la photographie travaille l’espace et l’instant, le cinéma travaille le temps et la durée. Les deux partagent la lumière et le cadre, mais le film ajoute le montage et le rythme. Il résume l’opposition ainsi : un instant très court qu’on peut regarder très longtemps, contre une narration qui se déroule.

Comment un réalisateur utilise-t-il la photographie pour préparer un film ?

Cédric Klapisch photographie les lieux où il compte tourner afin d’identifier ce qui en ressort, et construit son film à partir de ces idées visuelles. Il travaille aussi avec des photographes qui font des repérages : certaines scènes de « L’Auberge espagnole » sont nées de photographies de Barcelone prises en amont.

Qu’est-ce qu’un courant réaliste au cinéma ?

C’est, selon Cédric Klapisch, « beaucoup faire confiance à la réalité » : considérer la banalité comme un sujet et non comme un défaut. Il oppose cette tradition, qu’il rattache à la littérature et à la photographie françaises, aux univers entièrement inventés d’une partie du cinéma hollywoodien contemporain.

Qu’est-ce qu’un yearlapse ?

C’est le terme qu’ils ont employé pour désigner une séquence construite à partir de photographies prises sur une année entière, et non sur vingt-quatre heures comme un timelapse. Pour « Ce qui nous lie », Michel Baudouin a photographié un cerisier une fois par semaine pendant plus d’un an.


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