Portrait de Simon Baker, directeur de la Maison Européenne de la Photographie (MEP), invité du podcast Vision(s).

FOCUS #4 – Simon Baker (directeur de la MEP)

Des idées et des mots

Simon Baker raconte que son amour pour la photographie est né de manière indirecte, à travers son doctorat sur le surréalisme. Il n’étudiait pas le médium pour lui-même, mais pour sa relation avec les autres arts et surtout avec les idées. Dans les magazines et les livres d’André Breton ou de Georges Bataille, l’image photographique était mise en contact direct avec des pensées révolutionnaires, ce qui a profondément marqué sa perception. C’est ce pouvoir de la photographie, capable de s’associer à des concepts radicaux et avant-gardistes, qui l’a séduit en premier lieu.

Ce parcours intellectuel l’a mené d’un poste de professeur d’histoire de l’art à l’université à la Tate Gallery de Londres, où il est devenu en 2009 le tout premier conservateur dédié à la photographie, avant de prendre la direction de la MEP en 2018.

La diversité comme seul critère

À son arrivée à la tête de la MEP, Simon Baker n’avait qu’une seule idée en tête pour sa première exposition : Ren Hang. Ce choix symbolisait sa ligne directrice, qu’il résume en un mot : la diversité. Pour lui, il n’existe aucun autre critère de sélection. La diversité s’entend sous toutes ses formes : l’âge des artistes, leur genre, leur sexualité, leurs origines, mais aussi la diversité des approches et des points de vue. Il explique comment l’exposition inaugurale associait Ren Hang à Coco Capitaine, deux jeunes artistes de la communauté LGBT qui dialoguaient sur la jeunesse et l’identité.

Cette volonté se poursuit avec la mise en avant d’une nouvelle génération de femmes photographes très talentueuses, comme Marguerite Bornhauser ou Harley Weir, qui, malgré leur jeune âge, ont déjà une œuvre conséquente et des choses fortes à dire sur le monde.

Une scène française en pleine ébullition

En tant qu’Anglais ayant fait carrière à Londres et aux États-Unis, Simon Baker porte un regard extérieur sur la photographie française. Il constate la force exceptionnelle de son écosystème, avec un nombre d’institutions dédiées bien supérieur à celui de Londres ou New York, et une foire comme Paris Photo, sans équivalent dans le monde. S’il reconnaît un passé parfois un peu cloisonné, il observe aujourd’hui une scène très dynamique et une nouvelle génération d’artistes français, ou basés en France, au potentiel immense.

Plutôt que de défendre une « photographie française », il préfère ainsi soutenir « la photographie en France », embrassant la communauté internationale qui y étudie et y crée. Son rôle, tel qu’il le conçoit, est d’être utile à cette jeune création en lui offrant une visibilité.

La collection, un trésor à réinventer

L’un des grands attraits de la MEP, selon Simon Baker, est sa collection exceptionnelle de plus de 20 000 œuvres. Constituée au fil des expositions, elle rassemble des séries majeures de l’histoire de la photographie, comme « Les Américains » de Robert Frank, un fonds immense de William Klein, une des plus importantes collections d’Irving Penn en Europe, ou encore un ensemble remarquable de photographie japonaise. Cette richesse est l’une des spécificités de la MEP parmi les institutions dédiées à la photographie.

Son objectif est de mettre en valeur ce patrimoine en le présentant sous un nouveau jour. Il souhaite programmer régulièrement des expositions thématiques puisant dans ce fonds, pour créer des dialogues inattendus entre les œuvres et offrir de nouvelles lectures, comme ce fut le cas pour l’exposition « Fil Noir ».

Le livre, genèse de la vision

« Pour moi, c’est la chose la plus importante », affirme Simon Baker à propos du livre photographique. C’est son outil principal pour découvrir de nouveaux talents, la quasi-totalité des jeunes artistes exposés dans le studio de la MEP ayant d’abord attiré son attention via un livre ou une maquette. Il voit dans l’objet livre la représentation la plus complète et la plus pure de la pensée et de la vision d’un photographe, loin des contraintes d’une exposition. C’est un processus qu’il connaît bien, pour avoir lui-même collaboré avec des artistes sur leurs livres.

Le livre a aussi un côté très démocratique : il ne nécessite pas de gros moyens ni de galerie, et il peut voyager facilement, permettant de découvrir des artistes du monde entier. C’est en suivant les publications de Marguerite Bornhauser, de sa première maquette à ses derniers ouvrages, qu’il a pu mesurer la maturation de son travail.

Un programme 2020 éclectique

Simon Baker conclut en partageant son enthousiasme pour les expositions à venir en 2020, qui illustrent parfaitement sa volonté de diversité. La première saison sera consacrée à l’artiste autrichien Erwin Worm, connu comme sculpteur, dont la MEP dévoilera les archives photographiques inédites. Une exposition interactive où les visiteurs pourront eux-mêmes réaliser des « One Minute Sculptures ».

Suivra un événement exceptionnel : la toute première réalisation d’une exposition conçue par les photographes japonais Moriyama et Tomatsu du vivant de ce dernier, mais qui n’avait jamais vu le jour. Enfin, la dernière saison accueillera une grande rétrospective de l’artiste sud-africaine Zanele Muholi, en collaboration avec la Tate Modern.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : Man Ray, Brassaï, André Breton, Georges Bataille, Jean-Luc Monterosso, Shoa Mavlian, Ren Hang, Coco Capitaine, Marguerite Bornhauser, Harley Weir, Ursula Schultz-Stomberg, Henry Wessel, Julie Vallon, Michel Poirier, Henri Cartier-Bresson, Bettina Rheims, Raphaël Dallaporta, Gilbert & George, Damien Hirst, David Hockney, Robert Frank, William Klein, Harry Callahan, Araki, Moriyama, Kawada, Iko Narahara, Irving Penn, Benoît Baume, Audrey Hoareau, Jeff Wall, Wolfgang Tillmans, Manon Lanjouère, Quentin Bajac, Erwin Worm, Tomatsu, Zanele Muholi, Henri Chapier.
  • Institutions et événements : MEP (Maison Européenne de la Photographie), Tate Gallery, Rencontres d’Arles, Centre Pompidou, Paris Photo, Photo London, Tate Britain, Tate Modern, Les Gobelins, Beaux-Arts de Paris, Festival Circulation(s).
  • Œuvres et publications : le livre « La photographie française existe » de Jean-Luc Monterosso, le livre « Plastic Colors » de Marguerite Bornhauser, le livre « Red Arvers » de Marguerite Bornhauser, le livre « Naja » d’André Bochand.

Au fil de l’épisode

  • La découverte de la photographie par Simon Baker à travers le surréalisme et son lien avec les idées.
  • Son parcours d’historien de l’art à premier conservateur pour la photographie à la Tate Gallery.
  • Les raisons de son départ de la Tate pour une institution plus agile comme la MEP.
  • Sa vision pour la MEP, articulée autour du concept de diversité sous toutes ses formes.
  • La genèse de sa première exposition, associant Ren Hang et Coco Capitaine.
  • La mise en avant d’une nouvelle génération de femmes photographes.
  • Son regard sur la force de l’écosystème de la photographie en France.
  • Sa volonté de soutenir la « photographie en France » plutôt que la « photographie française ».
  • La richesse de la collection de la MEP, avec des fonds majeurs (Robert Frank, William Klein, Irving Penn, photographie japonaise).
  • Son projet de valoriser la collection par des expositions thématiques.
  • L’évolution du médium photographique, de plus en plus hybride.
  • Le rôle central et démocratique du livre photo pour découvrir les nouveaux talents.
  • Comment il suit la maturation d’un artiste à travers ses publications.
  • Présentation des trois grandes saisons d’expositions prévues pour 2020 : Erwin Worm, le duo Moriyama/Tomatsu et Zanele Muholi.

FAQ

Qui est Simon Baker ?

Simon Baker est le directeur de la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris depuis janvier 2018. Historien de l’art de formation et d’origine anglaise, il a été professeur d’université avant de rejoindre la Tate Gallery à Londres en 2009. Il y est devenu le premier conservateur de l’institution entièrement dédié à la photographie, contribuant à développer la collection et la programmation dans ce domaine.

Quelle est la vision de Simon Baker pour la MEP ?

La vision de Simon Baker pour la MEP repose sur un principe fondamental : la diversité. Il souhaite ouvrir l’institution à des artistes de tous âges, genres, sexualités et origines, et présenter une variété d’approches photographiques. Son projet vise à rendre la MEP plus internationale, à soutenir les artistes émergents et à attirer de nouveaux publics, en faisant de l’institution un lieu utile pour la création photographique en France.

Comment Simon Baker sélectionne-t-il les artistes exposés à la MEP ?

Simon Baker affirme n’avoir aucun critère de sélection figé, si ce n’est la recherche de diversité et de pertinence pour le public et les artistes d’aujourd’hui. Il se fie beaucoup à la découverte de nouveaux talents à travers les livres photo, qu’il considère comme la forme la plus aboutie de la vision d’un artiste. Il cherche des œuvres qui ont une voix singulière et des choses fortes à dire, qu’il s’agisse de jeunes talents ou d’artistes confirmés.

Quelle est l’importance du livre photo pour Simon Baker ?

Le livre photo est, pour Simon Baker, l’outil le plus important. C’est à travers les livres, les maquettes et les autoéditions qu’il découvre la quasi-totalité des nouveaux artistes qu’il expose. Il considère que le livre est une représentation plus complète et intime de la pensée d’un photographe qu’une exposition. C’est un médium démocratique qui permet aux artistes de faire connaître leur travail sans dépendre des galeries ou de grands budgets.

Quelle est la situation de la photographie française selon Simon Baker ?

Selon Simon Baker, la France possède un écosystème pour la photographie d’une force exceptionnelle, avec de nombreuses institutions et la plus grande foire mondiale, Paris Photo. Il observe l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes français ou basés en France très prometteuse. Son objectif à la MEP est de soutenir cette vitalité en exposant la création faite en France dans toute sa diversité, sans se limiter à une définition nationale de la photographie.


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