
Depuis la Lorraine, Denis Aubry, enseignant spécialisé devenu auteur photographe, revient sur quarante ans d'images glanées du Gabon à l'Alaska. Ce passionné de terrains isolés raconte le service national qui l'a mené en Afrique centrale, le « virus du voyage » qui ne l'a plus quitté, et le lent passage de l'argentique au numérique. Il partage surtout son expérience d'auto-éditeur de livres photo naturalistes : trouver un imprimeur, se battre avec la colorimétrie à distance, écouler ses tirages. Un épisode pour qui rêve de transformer des décennies de photographies en véritables ouvrages.
De l’école au bout du monde
Originaire de Lorraine, où il vit toujours, Denis Aubry a d’abord été enseignant spécialisé avant de devenir auteur photographe. Il raconte que tout a commencé par le service national : refusant l’armée, il part comme enseignant au Gabon dans les années 1980, sur les écoles ouvertes le long des grands chantiers — notamment celui du chemin de fer transgabonais, « à l’époque un des plus grands chantiers du monde ». Rapatrié une première fois pour raison de santé, il revient pourtant, encore et encore : « j’avais chopé ce qu’on appelle le virus du voyage. » Suivront le Nigeria, la Roumanie du temps de Citroën, l’Éthiopie. Partout, il photographie à l’argentique, avec les difficultés de l’époque : approvisionnement en pellicule, humidité à plus de 90 %, objectifs « bourrés de moisissures » et diapositives surexposées après une traversée du Sahara, un grain de sable ayant bloqué la mise au point.
À ce stade, dit-il, il n’a « pas du tout le regard du photographe » : il rapporte surtout des souvenirs à montrer à ses proches et à ses élèves.
Le déclic du Grand Nord
Le basculement vient du numérique et d’un changement de regard. Son premier boîtier Nikon lui coûte « un mois de salaire » ; il conserve encore, comme objet symbolique, un objectif offert par un professionnel. Le numérique rend l’animalier accessible, mais change aussi le rapport à l’image : « plutôt que de revenir avec 1000 photos, on en revient avec 5000 photos, 6000 photos », d’où un travail de tri devenu essentiel. Il raconte qu’il voyage désormais avec sa compagne, qui l’a entraîné vers le Grand Nord — Islande, Scandinavie, Alaska, Sibérie — et qui lui « lance des défis » de reportage. Sa pratique reste très variée : graphismes naturels, paysages, photo animalière, et une veine ethnographique nourrie par ses séjours en Mongolie, auprès des Kazakhs de l’Altaï, dont il espère tirer un jour un ouvrage. Il évoque aussi sa photographie d’une petite fille dans un tata du nord du Bénin, en 1986, sélectionnée parmi les finalistes d’un concours des éditions Miwa dans la catégorie Tradition.
« Il manque l’odeur », glisse-t-il en parlant des limites de l’image fixe, que sa compagne complète aujourd’hui par la vidéo et le son.
Faire un livre, et le faire vivre
Le mot « photographe » le gêne : « pour moi, un photographe, c’est un photographe professionnel » ; officiellement, il se dit auteur photographe. Son premier livre, un album naturaliste consacré à l’Alaska (« Alakshak », dont le sous-titre évoque « la frontière »), paraît en 2017. Il raconte avoir perdu un an avec un éditeur indécis avant de basculer vers l’auto-édition, guidé par des photographes locaux et par un imprimeur qui l’a beaucoup aidé. Il détaille les difficultés très concrètes : la mise en page avec le logiciel gratuit Scribus, la colorimétrie réglée à distance sur un écran non calibré, l’angoisse de la livraison — « je tremblais lorsque le livreur est arrivé avec ses caisses ». Reste le plus dur : la distribution, entre médiathèques, librairies et salons, alors que « l’album de photo pure, c’est de moins en moins à la mode ». Il poursuit avec la collection « poésie images », menée avec un ami poète lorrain, et prépare un quatrième ouvrage sur les arbres, « L’arbre en face ».
Son conseil aux aspirants auto-éditeurs : « il faut d’abord que ce soit un plaisir », et si possible s’associer, car « un album, c’est une consécration ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Éditions Miwa — concours « Les plus belles photographies du Bénin »
- Festival international de la photo animalière et de nature de Montier-en-Der
- Musée du cinéma et de la photographie de Saint-Nicolas-de-Port
- Hôpital Albert Schweitzer de Lambaréné (Gabon)
- Chemin de fer transgabonais
- Scribus (logiciel de mise en page)
- Adobe Photoshop
- Nikon
- Kodachrome
Au fil de l’épisode
- 00:00:16 — Denis Aubry, auteur photographe en Lorraine, se présente
- 00:01:35 — Une pratique très variée, du graphisme naturel à l’animalier
- 00:02:25 — La Mongolie et les Kazakhs de l’Altaï
- 00:02:55 — Les expatriations : Gabon, service national, écoles de chantier
- 00:03:28 — Le « virus du voyage » attrapé au Gabon
- 00:06:18 — L’argentique en Afrique : humidité, pellicules, moisissures
- 00:08:06 — Le premier boîtier Nikon, « un mois de salaire »
- 00:09:38 — Numériser quarante ans de diapositives menacées
- 00:12:45 — Voyager à deux et découvrir le Grand Nord
- 00:17:10 — La petite fille des tatas, Bénin 1986, et le concours Miwa
- 00:20:43 — L’hôpital Schweitzer et le Gabon qui a changé
- 00:22:02 — La toute première photo, scout dans les Vosges
- 00:28:19 — « Auteur photographe » plutôt que photographe
- 00:31:41 — Associer l’image à la peinture, la poésie, la musique
- 00:33:37 — Le festival « Le Voyage » à Maxéville
- 00:36:24 — L’album sur l’Alaska et son nom aléoute
- 00:42:09 — De la quête d’un éditeur à l’auto-édition
- 00:45:56 — La distribution, le défi le plus difficile
- 00:48:20 — Conseils pour se lancer dans l’auto-édition
- 00:54:18 — Le quatrième ouvrage, « L’arbre en face »
FAQ
Qui est Denis Aubry ?
Denis Aubry est un auteur photographe français installé en Lorraine. Ancien enseignant spécialisé, il a photographié pendant plus de vingt ans au fil d’expatriations en Afrique, puis s’est tourné vers la photographie naturaliste et documentaire du Grand Nord et de la Mongolie. Il est l’auteur de plusieurs livres photo qu’il auto-édite.
Quels pays Denis Aubry a-t-il photographiés ?
Il a longtemps vécu et travaillé en Afrique, principalement au Gabon, mais aussi au Nigeria, au Bénin, au Togo et en Éthiopie, ainsi qu’en Roumanie. Plus tard, il a exploré le Grand Nord — Alaska, Islande, Scandinavie, Sibérie — et se rend régulièrement en Mongolie, auprès des Kazakhs de l’Altaï.
Quel est le premier livre photo de Denis Aubry ?
Son premier album, paru en 2017, est un ouvrage naturaliste consacré à l’Alaska, dont le titre reprend le nom aléoute à l’origine du mot « Alaska ». Né d’un voyage d’un mois en pleine nature, il rassemble paysages et rencontres animalières, et a été présenté lors d’un festival de photographie nature.
Comment Denis Aubry en est-il venu à l’auto-édition ?
Après une année perdue avec un éditeur indécis, il a choisi l’auto-édition, épaulé par des photographes locaux et un imprimeur. Il met en page ses livres avec le logiciel gratuit Scribus, gère la colorimétrie à distance, puis diffuse ses ouvrages via médiathèques, librairies, salons et festivals — la distribution étant selon lui la partie la plus difficile.
Quels conseils donne-t-il pour auto-éditer un livre photo ?
Il conseille d’abord de prendre du plaisir, car gagner de l’argent avec un livre photo reste difficile. Il recommande de s’associer — avec un autre photographe, un auteur ou un poète — pour se motiver, partager le travail et négocier avec les imprimeurs. Trouver quelqu’un qui sait écrire les textes est aussi précieux.
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