Illustration de l'épisode sur la photographie en banlieue avec les photographes Marvin Bonheur, Nancy-Wangue et Moïse Luzolo

EPISODE #3 – La photographie en banlieue, un sujet à la mode ?

Trois regards, un territoire

Cet épisode donne la parole à trois jeunes photographes qui documentent la banlieue dont ils sont originaires : Marvin Bonheur, Moïse Luzolo et Nancy-Wangue. Tous deux issus du 93, Marvin et Moïse ont grandi à la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois, tandis que Nancy vient de Vitry-sur-Seine dans le 94. Leurs approches sont pourtant très différentes. Nancy, 18 ans, s’intéresse à la documentation de la socialisation et des sphères sociales. Moïse, 22 ans et diplômé des Gobelins, vient de la photographie de mode et prépare un documentaire intitulé « Bendo » pour explorer les deux facettes de la vie en cité. Marvin, 28 ans, a quant à lui développé une pratique photographique née d’un besoin personnel et social de corriger l’image de la banlieue qu’il a connue.

Leurs inspirations vont de Jamel Shabazz à Ronan Mckenzie, et leur travail témoigne d’une volonté commune de montrer une réalité plus juste et plus humaine, loin des clichés.

L’argentique, une question de proximité

Le choix du médium est au cœur de leur démarche. Marvin Bonheur travaille exclusivement en argentique, un choix initialement motivé par la discrétion. Un petit appareil compact est moins intimidant qu’un reflex numérique volumineux, ce qui facilite le contact dans un environnement où le rapport à l’image est complexe. Il a découvert par la suite que le grain et la douceur de la pellicule correspondaient parfaitement à sa vision des quartiers, créant un contraste avec la brutalité de l’architecture. « J’ai jamais retrouvé jusqu’à aujourd’hui une proximité aussi proche entre la réalité et l’image que je sors à la fin qu’avec l’argentique », confie-t-il.

Moïse et Nancy utilisent les deux techniques, mais reconnaissent à l’argentique une valeur particulière. Pour eux, le processus de développement, l’attente et l’effet de surprise à la redécouverte des images enseignent la patience et créent une relation plus profonde avec la photographie.

Entre fantasme et réappropriation

La discussion aborde ensuite la récupération de l’esthétique de la banlieue par la mode et les marques. Si les invités reconnaissent que les barrières culturelles tombent, Marvin exprime une position plus critique. Il parle d’un « vrai fantasme sur la cité » et d’une appropriation culturelle qui adopte le style sans en comprendre le vécu. Il prend l’exemple de la paire de baskets TN, autrefois symbole d’un « lifestyle » de quartier et aujourd’hui simple accessoire de mode. Pour lui, cette tendance ne s’accompagne pas d’une mise en avant des vraies problématiques des quartiers ni d’une meilleure représentation de leurs habitants dans la société.

Face à cela, leur rôle en tant qu’artistes est de reconnecter l’image à la réalité. En travaillant avec des marques, Marvin insiste pour faire appel à des modèles et des lieux de son propre quartier, afin de produire une représentation authentique et de redonner le contrôle de leur image aux premiers concernés.

Mémoire d’un paysage en mutation

Un autre enjeu majeur est la transformation architecturale des banlieues. Les invités déplorent la démolition de bâtiments emblématiques, comme le centre commercial Le Galion ou les 4 tours d’Aulnay-sous-Bois, sans consultation des habitants. Ces destructions, souvent suivies de reconstructions plus chères et standardisées, effacent selon eux l’identité des lieux et la mémoire collective. « Dans 5, 10, 20 ans, la cité, elle existera toujours. Je pense qu’elle n’existera plus », s’inquiète Moïse. L’architecture fait partie intégrante de l’identité de la banlieue et de l’histoire de ses résidents.

Leur travail photographique et vidéo prend alors une dimension d’archive. Documenter ces paysages en mutation devient une urgence pour conserver une trace de ce qu’ils ont été, pour que cette histoire ne disparaisse pas complètement. C’est une manière de défendre leur territoire et de transmettre une mémoire aux générations futures.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : Marvin Bonheur, Nancy-Wangue, Moïse Luzolo, Laurent Kronental, Arnau Bach, Mohamed Bourouissa, Ronan Mckenzie, Tyler Mitchell, Jamel Shabazz, Eugene Atget, Germaine Krull, Robert Doisneau, André Wagner, Bishop Nast, Dadoum, Najin Nijewere.
  • Lieux : Aulnay-sous-Bois (cité des 3000), Vitry-sur-Seine, Bondy, Aubervilliers, Paris, Nanterre (tours Pablo Picasso), Le Galion (centre commercial).
  • Institutions et événements : Les Gobelins (école), Rencontres d’Arles, concours Film Ton Quartier (France 3).
  • Marques : Nike, Asics.
  • Projets : Bendo (documentaire de Moïse Luzolo).

Au fil de l’épisode

  • Présentation du thème : la créativité artistique et la photographie en banlieue.
  • Introduction des trois invités : Nancy-Wangue, Marvin Bonheur et Moïse Luzolo.
  • Le parcours de Nancy : documenter la socialisation à travers la photo.
  • Le parcours de Moïse : de la photo de mode à la réalisation de son documentaire « Bendo ».
  • Le parcours de Marvin : un besoin personnel de rectifier l’image de la banlieue.
  • La double signification du mot « Bendo », à l’origine du titre du documentaire de Moïse.
  • Comment les invités sont venus à la photographie, entre passion pour l’image et encouragements décisifs.
  • Les photographes qui les ont inspirés, comme Jamel Shabazz, Ronan Mckenzie ou Tyler Mitchell.
  • Le choix de l’argentique par Marvin pour sa discrétion et la texture unique de l’image.
  • La complémentarité entre argentique et numérique dans la pratique de Moïse et Nancy.
  • Les codes à respecter pour photographier en banlieue : l’importance du langage et de la posture.
  • Le débat sur l’appropriation culturelle de l’esthétique de la banlieue par les marques.
  • L’exemple de la basket TN, passée d’un marqueur de « lifestyle » à un simple accessoire de mode.
  • Le rôle des artistes pour assurer une représentation juste et authentique de leur territoire.
  • La transformation de l’architecture des cités et la démolition de lieux emblématiques.
  • La crainte de voir l’identité visuelle de la banlieue disparaître.
  • L’importance de la photographie comme outil de mémoire et d’archive.
  • Les projets à venir des invités : la fin de la trilogie de Marvin, le documentaire « Bendo » de Moïse et une série sur la religion pour Nancy.

FAQ

Qui sont les invités de cet épisode ?

Les invités sont trois jeunes photographes qui documentent la banlieue dont ils sont issus. Marvin Bonheur, originaire d’Aulnay-sous-Bois, est connu pour son travail personnel en argentique. Moïse Luzolo, également d’Aulnay-sous-Bois et diplômé des Gobelins, vient de la mode et réalise un documentaire. Enfin, Nancy-Wangue, de Vitry-sur-Seine, s’intéresse à la documentation des interactions sociales.

Pourquoi la photographie en banlieue est-elle un sujet complexe ?

Selon les invités, le sujet est complexe car l’image de la banlieue a longtemps été façonnée par un regard extérieur, souvent celui des médias, qui a véhiculé des clichés. Pour des photographes qui y ont grandi, l’enjeu est de proposer une représentation plus juste et authentique, qui reflète la complexité et l’humanité de la vie en quartier. Cela demande de connaître les codes locaux et de gagner la confiance des habitants.

Quelle est la différence entre la photographie argentique et numérique selon les invités ?

Pour les invités, le numérique offre un côté pratique et immédiat. L’argentique, en revanche, impose un rapport différent au temps et à l’image. Il demande plus de patience, car on ne voit pas le résultat tout de suite. Ce processus, ainsi que le grain et la texture spécifiques à la pellicule, permet selon Marvin Bonheur d’obtenir une image plus douce et plus proche de la réalité ressentie dans les quartiers.

Qu’est-ce que l’appropriation culturelle de la banlieue ?

C’est le phénomène par lequel des éléments de la culture de banlieue (vêtements, langage, musique) sont adoptés par la culture dominante et transformés en tendance de mode. Marvin Bonheur explique que cette récupération est souvent superficielle : elle reprend les signes extérieurs sans prendre en compte le vécu, les difficultés et les injustices sociales qui y sont associés. Le style est adopté, mais les problématiques sont ignorées.

Pourquoi est-il important de documenter l’architecture des banlieues ?

Il est important de la documenter car ce paysage est en pleine mutation. De nombreux bâtiments et tours emblématiques sont détruits pour être remplacés par des constructions plus modernes et standardisées. Ce faisant, c’est une partie de l’identité visuelle des quartiers et de la mémoire collective des habitants qui disparaît. La photographie et la vidéo deviennent alors des archives essentielles pour conserver une trace de cette histoire.


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