Photographes ou plasticiennes ?
Pour aborder le sujet de la photographie plurielle, l’épisode donne la parole à deux artistes exposées au festival Incadaques : Henrike Stahl et Morvarid K. Interrogées sur leur pratique, leurs réponses dessinent déjà les contours du débat. Henrike Stahl se définit clairement comme photographe, un métier qu’elle exerce depuis près de vingt ans, mais admet un « petit côté plasticien » par son besoin constant de mettre en scène ses images dans l’espace et le volume. Morvarid K, elle, se sent plus à l’aise avec le terme de plasticienne, car si la photographie est toujours présente dans son travail, celui-ci intègre de plus en plus de performance et ne peut se limiter à une seule étiquette.
Toutes deux autodidactes, elles partagent un parcours construit sur l’expérimentation. Henrike Stahl, d’origine allemande, a appris son métier entre Paris et Berlin, tandis que Morvarid K, née en Iran, a d’abord nourri une pratique artistique personnelle avant d’en faire son activité principale, explorant les thèmes de la mémoire et de ses racines.
La matière et la mémoire
Leurs projets illustrent parfaitement cette hybridation des formes. Morvarid K présente sa série « Ecotone », une suite de 27 collages qui sublime la notion de cassure. Pour ce travail, elle s’est initiée au Japon à la technique ancestrale du kintsugi, qui consiste à réparer des objets brisés avec de la laque et de la poudre d’or. Les photographies, utilisées comme matière première dans une performance avec les danseurs Yuko Kaseki et Sherwuchan, ont été usées et déchirées par le vécu de l’action. Les morceaux restants ont ensuite été assemblés, chaque collage nécessitant trois mois de travail pour appliquer les différentes couches de laque.
De son côté, Henrike Stahl expose « Plane of Existence », un triptyque né d’une année marquée par la perte de proches et d’un besoin de « renforcer ce sentiment d’on est encore en vie ». La série explore cette sensation à travers la photographie de centenaires, de motards dont les tirages ont été brûlés, ou de sportifs au Cap Vert. Elle utilise la peinture pour cacher certains éléments, comme un ciel bleu qu’elle juge trop publicitaire, et en amplifier d’autres, guidant ainsi le regard du spectateur.
Laisser une trace
La notion de trace est au cœur de leur démarche. Pour Henrike Stahl, il s’agit de sortir les images des écrans et des murs pour les faire exister en volume. Son projet « Mon Roi », réalisé à Aubervilliers, visait à laisser une trace différente de la banlieue parisienne, un « regard doux » pour ses enfants, loin des clichés violents souvent véhiculés. Elle a ainsi créé des capes de rois à partir de ses photos, portées par des habitants du quartier, pour les sortir de leur quotidien et leur redonner une forme de fierté. « C’est notre travail d’attirer le regard avec les choses douces », affirme-t-elle.
Morvarid K explore cette idée de trace de manière plus brute. Marquée par les feux de forêt en Australie, elle est allée sur place pour envelopper les arbres calcinés avec des tirages photo, capturant l’empreinte physique du charbon sur le papier. Ce processus lui permet d’aborder une thématique médiatisée sous un angle différent, celui de l’après, du silence, et de créer une œuvre abstraite qui interpelle l’imagination. Pour elles, l’important est de rester intègre à son vécu, car c’est de là que naissent les sujets les plus forts.
Pour aller plus loin
- Le site du festival Incadaques
- Le compte Instagram de Morvarid K
- Le compte Instagram de Henrike Stahl
- Le compte Instagram du podcast Vision(s)
Les références de l’épisode
- Henrike Stahl, photographe
- Morvarid K, artiste plasticienne
- Festival Incadaques, festival de photographie en Catalogne
- Benoît Baume, du magazine Fisheye
- Audrey Hoareau, du festival Circulation(s)
- Yuko Kaseki, danseuse
- Sherwuchan, danseur
- Munaki Shimode, maître Kintsugi
- Michel Poivert, historien de la photographie
- Roman Opalka, peintre
- Tim Ingold, auteur de « Une brève histoire des lignes »
- Série Ecotone de Morvarid K
- Série Plane of Existence de Henrike Stahl
- Série Once Upon a Time de Morvarid K
- Série Migration de Henrike Stahl
- Série Mon Roi de Henrike Stahl
Au fil de l’épisode
- Introduction de l’épisode, enregistré en direct du festival de photographie Incadaques.
- Présentation des deux invitées, Henrike Stahl et Morvarid K, et de la thématique : la photographie plurielle.
- Se définissent-elles comme photographes ou comme artistes plasticiennes ?
- Leurs parcours respectifs : toutes deux autodidactes, entre l’Allemagne et la France pour Henrike, et l’Iran et la France pour Morvarid.
- Présentation de la série « Ecotone » de Morvarid K, qui utilise la technique japonaise du kintsugi.
- Le processus créatif d’« Ecotone » : du voyage au Japon à la performance à Berlin pour user la matière photographique.
- Découverte de la série « Plane of Existence » de Henrike Stahl, un triptyque sur la sensation de se sentir vivant.
- La genèse du projet, liée à la perte de proches et au besoin de célébrer la vie.
- L’hybridation des pratiques : pourquoi Henrike Stahl brûle ou peint sur ses tirages.
- La notion de « photographie amplifiée » évoquée par l’historien Michel Poivert.
- Retour sur la série « Once Upon a Time » de Morvarid K et l’importance de la temporalité et de la mémoire dans son art.
- Leur processus de création : l’idée précède-t-elle toujours la forme ?
- L’importance du travail en atelier et de la manipulation physique des images.
- Le traitement des notions de frontière et de racines dans leurs œuvres.
- La série « Migration » de Henrike Stahl, sur la frontière franco-allemande.
- La notion de « trace » et son rôle dans leur travail.
- Le projet « Mon Roi » de Henrike Stahl, pour laisser une trace douce et positive de la banlieue parisienne.
- Le travail de Morvarid K sur les traces des feux de forêt en Australie.
- Leurs conseils à la jeune génération de photographes : exposer son travail et rester intègre à son propre vécu.
FAQ
Qui sont Henrike Stahl et Morvarid K ?
Henrike Stahl est une photographe allemande vivant entre Paris et Berlin. Autodidacte, elle pratique la photographie depuis une vingtaine d’années et explore des thèmes comme la mémoire et la frontière, en intervenant souvent sur ses tirages avec de la peinture ou du collage. Morvarid K est une artiste plasticienne d’origine iranienne. Également autodidacte, son travail mêle photographie, performance et collage pour aborder les notions de cassure, de transformation et de temporalité.
Qu’est-ce que la photographie plurielle ?
La photographie plurielle, ou photographie amplifiée selon l’historien Michel Poivert, désigne une pratique artistique contemporaine où l’image photographique n’est plus une fin en soi mais une matière première. Les artistes mêlent la photographie à d’autres médiums comme le collage, la peinture, le texte ou la performance. Cette hybridation vise à réaffirmer la matérialité de l’œuvre et à lui donner plus de poids et de sens, au-delà du simple tirage exposé au mur.
Qu’est-ce que la technique du kintsugi utilisée par Morvarid K ?
Le kintsugi est une technique ancestrale japonaise qui consiste à réparer un objet cassé, souvent en porcelaine, en soulignant ses lignes de faille avec de la laque (urushi) et de la poudre d’or, au lieu de chercher à les masquer. Morvarid K a adapté ce procédé au papier photo pour sa série « Ecotone », appliquant la philosophie du kintsugi qui valorise les blessures et les cicatrices comme partie intégrante de l’histoire d’un objet.
Pourquoi Henrike Stahl intervient-elle sur ses photographies ?
Henrike Stahl intervient manuellement sur ses tirages pour plusieurs raisons. D’une part, elle cherche à éviter les effets numériques qui peuvent rapidement devenir démodés. D’autre part, la peinture ou le brûlage lui permettent de guider le regard du spectateur, en cachant des éléments qu’elle juge superflus (comme un ciel bleu) pour en amplifier d’autres. C’est une manière de s’approprier pleinement l’image et de lui donner une dimension plastique et matérielle unique.
Quel est le rôle de la mémoire dans leur travail ?
La mémoire est un thème central pour les deux artistes, souvent lié à leur double culture. Pour Henrike Stahl, entre l’Allemagne et la France, elle interroge la construction de la mémoire et ce que l’on choisit de retenir du passé. Pour Morvarid K, née en Iran, la mémoire est liée à l’absence, au manque et à la transformation avec le temps. Leurs œuvres cherchent à matérialiser ces souvenirs, ces racines et ces frontières, qu’elles soient géographiques ou intimes.

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