Un peuple oublié au cœur de Cuba
Pour son projet « Desmemoria », le photographe Pierre Élie de Pibrac s’est installé huit mois à Cuba avec sa femme et ses enfants. Son objectif : travailler sur l’identité cubaine à travers le prisme du sucre, en allant à la rencontre des derniers coupeurs de canne et ouvriers des sucreries. Autrefois piliers de la nation révolutionnaire, ils sont aujourd’hui les oubliés d’un idéal qui s’est effondré, vivant dans l’ombre de gigantesques usines désaffectées. Pierre Élie de Pibrac a cherché à traduire cet effacement, cette « mémoire de l’oubli », en les photographiant fondus dans des paysages fantomatiques, comme des ombres dans leur propre quotidien.
Son approche, inspirée par la découverte fortuite d’un livre de Walker Evans sur place, vise une forme d’intemporalité, où les images pourraient avoir été prises dans les années 1930 comme aujourd’hui. « Je voulais pas que le propos soit politique mais par contre que quand on regarde l’image ça nécessite réflexion. »
L’écoute et la matière du tirage
La matérialisation de cette vision doit beaucoup à sa collaboration avec Thomas Consani, « tireur de père en fils ». Ce dernier raconte sa méthode de travail singulière : avant même de voir les images, il demande au photographe de les lui raconter. C’est en s’imprégnant des mots, des émotions et du ressenti de Pierre Élie de Pibrac qu’il peut ensuite traduire l’intention en matière. Pour « Desmemoria », leur recherche les a menés vers un papier mat et une gamme de tirage particulière, sans noirs profonds ni blancs purs.
Le but était de créer une atmosphère latente, une douceur qui enveloppe les sujets et les lieux dans un même ensemble. « On voulait cette gamme de gris et dans les noirs et dans les blancs et dans les gris. Ça, c’était capital », explique Thomas Consani. Chaque détail est pensé pour que le décor et l’humain fusionnent, pour raconter l’histoire d’un lieu et de ceux qui y vivent sans jamais tomber dans le misérabilisme.
La parole rendue par le portrait
En parallèle de ce travail en noir et blanc, l’exposition révèle une série de portraits en couleur, réalisés à la chambre photographique. L’idée est née d’une observation : chaque année, avant l’anniversaire de la Révolution, les habitants sont contraints de repeindre leurs maisons. Pierre Élie de Pibrac a décidé de leur « redonner la couleur » en les photographiant devant chez eux, dans une lumière naturelle et sans ombres. Mais ces portraits cachent un secret, une seconde lecture qui incarne l’emprise du régime castriste.
Chaque portrait intègre en filigrane, répété à l’infini, un extrait d’un discours de Fidel Castro choisi par la personne photographiée. « Il faut qu’on fasse un effort pour aller vers le portrait comme lui a fait l’effort de te photographier pour que tu puisses le voir », précise le photographe. Le texte, presque invisible de loin, ancre littéralement la parole du pouvoir dans la peau des sujets, leur rendant symboliquement une parole confisquée.
Quand la photo déchire le voile du temps
La force du projet a particulièrement touché l’écrivaine cubaine Zoé Valdez. En découvrant les tirages, elle a été submergée par le souvenir des « Dies Mignones » de 1970, lorsque, enfant, elle fut contrainte de participer à l’effort collectif dans les champs de canne à sucre. Une expérience traumatisante qu’elle avait enfouie et qu’elle raconte pour la première fois dans le texte qu’elle a écrit pour le livre de l’exposition, publié aux éditions Xavier Barral. Pour elle, les photographies de Pierre Élie de Pibrac ont « déchiré le voile du temps ».
Après ce projet marquant, le photographe se préparait à repartir pour une nouvelle immersion de huit mois, cette fois au Japon, pour y explorer le rapport intergénérationnel et la notion de vide dans la société contemporaine.
Les références de l’épisode
- Desmemoria, projet photographique de Pierre Élie de Pibrac
- Thomas Consani, tireur photographique
- Walker Evans, photographe
- Dorothy Lange, photographe
- Vinogrand, photographe
- Xavier Barral, éditeur
- Zoé Valdez, écrivaine
- Fidel Castro
- Che Guevara
- Galerie Dupon
- Prix Levallois
Au fil de l’épisode
- Présentation du projet Desmemoria et de l’immersion de huit mois à Cuba.
- Le sujet principal : les derniers coupeurs de canne à sucre, symboles d’un idéal révolutionnaire effondré.
- La dimension politique subtile des images et l’esthétique de la ruine.
- Le choix d’un tirage en nuances de gris pour créer une sensation d’intemporalité.
- L’anecdote de la découverte d’un livre de Walker Evans qui servait à caler une table.
- L’influence de la photographie américaine des années 1930 sur l’approche de l’artiste.
- Présentation de Thomas Consani, tireur de père en fils.
- Sa méthode de travail : écouter le photographe raconter ses photos avant de les voir.
- La recherche commune du papier et de la tonalité parfaite pour les tirages.
- L’absence de noirs profonds et de blancs purs au profit d’une gamme de gris enveloppante.
- Le travail de retouche manuelle du tirage (« maquillage ») pour faire ressortir certains détails.
- La volonté de ne pas imposer un style, mais de laisser le sujet guider la photographie.
- La deuxième partie du projet : les portraits en couleur réalisés à la chambre photographique.
- L’histoire des maisons que les habitants sont obligés de repeindre pour l’anniversaire de la Révolution.
- Le choix de « redonner la parole » aux sujets à travers ces portraits.
- La particularité des portraits : des phrases de Fidel Castro incrustées en filigrane dans l’image.
- La symbolique du texte de Castro, littéralement « ancré » dans la peau des sujets.
- La collaboration avec l’éditeur Xavier Barral pour la conception du livre.
- L’alternance de noir et blanc et de couleur dans l’ouvrage pour rythmer la lecture.
- La réaction de l’écrivaine cubaine Zoé Valdez en découvrant les tirages.
- Comment les photos lui ont remémoré son enfance et les « Dies Mignones » de 1970.
- Son texte « La mémoire de l’oubli » écrit pour le livre.
- Le projet d’une exposition de la série à La Havane.
- Le prochain projet de Pierre Élie de Pibrac : huit mois au Japon pour travailler sur le rapport intergénérationnel et la notion de vide.
FAQ
Qui est Pierre Élie de Pibrac ?
Pierre Élie de Pibrac est un photographe français connu pour ses projets immersifs au long cours. Pour sa série « Desmemoria », il a vécu huit mois à Cuba avec sa famille afin de documenter la vie des derniers ouvriers de l’industrie sucrière. Son travail se caractérise par une approche qui mêle le documentaire, l’anthropologie et une recherche esthétique forte, en étroite collaboration avec son tireur, Thomas Consani.
Quel est le sujet du projet photographique ‘Desmemoria’ ?
« Desmemoria » s’intéresse aux derniers coupeurs de canne à sucre et ouvriers des sucreries à Cuba. Ces travailleurs, autrefois célébrés comme des héros de la Révolution, sont aujourd’hui les oubliés d’un système en déclin. Le projet explore leur identité, leur quotidien et la manière dont ils habitent des paysages marqués par la ruine des usines, symboles d’un idéal perdu.
Pourquoi les tirages de ‘Desmemoria’ sont-ils principalement en nuances de gris ?
Le choix d’une gamme de tirage sans noirs profonds ni blancs purs a été fait en collaboration avec le tireur Thomas Consani. Cette palette de gris vise à créer une atmosphère intemporelle et à traduire le sentiment d’effacement des sujets. L’absence de contrastes durs permet de fondre les personnages dans leur décor, soulignant comment ils font corps avec cet univers en déliquescence.
Quelle est la particularité des portraits en couleur de la série ?
En plus des images en noir et blanc, la série comporte des portraits en couleur réalisés à la chambre. Leur particularité est l’incrustation en filigrane de phrases issues de discours de Fidel Castro, choisies par les sujets eux-mêmes. Ce texte, presque invisible de loin, symbolise l’emprise du régime sur les individus et vise à leur redonner une forme de parole confisquée.
Qui est Thomas Consani et quel a été son rôle dans le projet ?
Thomas Consani est le tireur photographique qui a collaboré avec Pierre Élie de Pibrac sur « Desmemoria ». Il a joué un rôle crucial dans la matérialisation du projet. Sa méthode consiste à d’abord « écouter » le photographe raconter ses images pour s’imprégner de l’intention. Il a ensuite travaillé sur le choix du papier et la gamme de gris pour traduire au mieux le propos sur l’oubli et l’intemporalité.
Quelle écrivaine a participé au livre ‘Desmemoria’ ?
C’est l’écrivaine cubaine en exil Zoé Valdez qui a rédigé un texte pour le livre accompagnant l’exposition. En voyant les photographies, elle a été profondément touchée, ce qui a ravivé en elle le souvenir douloureux de sa participation forcée, enfant, à la récolte de la canne à sucre. Son texte, intitulé « La mémoire de l’oubli », est un témoignage personnel puissant inspiré par les images.

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