La Friche, un projet hors norme
Matthieu Poitevin revient sur la genèse de la Friche la Belle de Mai, un projet culturel majeur à Marseille dont il est l’un des architectes. Installée dans une ancienne manufacture de tabac, vendue pour un franc symbolique à la ville sous le mandat de Robert-Pierre Vigouroux, la Friche est devenue un lieu culturel tentaculaire. L’architecte raconte comment le projet a démarré avec une poignée de personnes dans des espaces immenses, avant de grandir et de se structurer. Son intervention initiale, presque accidentelle, visait à obtenir un simple tampon pour une commission de sécurité, mais a débouché sur l’élaboration d’une vision à long terme.
La Friche est aujourd’hui gérée par une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC), un modèle qui lui confère une grande autonomie. Pour Matthieu Poitevin, c’est l’échelle du projet et sa capacité à se projeter dans la durée qui ont assuré sa survie et son succès.
Culture et misère à Marseille
Le projet s’inscrit dans un contexte social particulièrement difficile. La Friche est située dans le quartier de la Belle de Mai, l’un des plus pauvres d’Europe, au sein d’une ville, Marseille, marquée par une forte ségrégation sociale. Matthieu Poitevin dresse un portrait sans concession de sa ville, où la misère prend le pas sur tout le reste. « Il y a des immeubles, on est dans la deuxième ville de France, des immeubles tombent et tuent des gens », rappelle-t-il. Dans ces conditions, la culture n’est plus une priorité pour la municipalité, qui, selon lui, manque cruellement de vision politique dans ce domaine.
Cette critique s’étend à d’autres villes comme Lille, Toulouse ou Arles, où il déplore l’absence de stratégies culturelles fortes portées par les élus. Il oppose cette situation à celle de l’époque du maire Gaston de Ferre, qui avait une ambition pour sa ville.
Inventer un nouveau modèle
Face à ce qu’il décrit comme un système néolibéral en déclin, Matthieu Poitevin appelle les acteurs culturels à se réinventer pour survivre et, surtout, pour vivre. Il défend un modèle économique qui ne repose pas uniquement sur les subventions publiques. L’enjeu est de trouver des sources de revenus propres pour financer les projets. Il cite l’exemple du toit-terrasse de la Friche, devenu un lieu de sortie populaire qui a attiré 90 000 personnes en un été, ou encore du restaurant et du « Playground », un espace de loisirs ouvert aux jeunes du quartier.
Pour lui, la clé est de refuser les lieux « monofonctionnels ». En mélangeant les usages – musique, art, sport, restauration –, la Friche parvient à croiser les publics et à s’intégrer pleinement dans la vie de la cité. Elle devient ainsi un véritable quartier, un espace public vivant qui évite l’écueil du « ghetto culturel » et redonne à la culture son rôle essentiel : créer du lien et faire vivre la ville.
Les références de l’épisode
- Personnes : Robert-Pierre Vigouroux, Maja Hoffmann, Gaston de Ferre.
- Lieux : La Friche la Belle de Mai (Marseille), Lille, Toulouse, Arles.
- Organisations : SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif).
Au fil de l’épisode
- Le parcours de Matthieu Poitevin, architecte impliqué dans la réhabilitation de lieux industriels en espaces culturels.
- La genèse de la Friche la Belle de Mai, une ancienne manufacture de tabac à Marseille.
- Critique du manque de vision politique et culturelle des maires de grandes villes françaises.
- La nécessité de transmettre aux jeunes générations pour qu’elles construisent le monde de demain.
- Le modèle de gouvernance de la Friche : une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) qui lui assure son autonomie.
- L’importance de l’échelle et d’une vision à long terme pour la pérennité d’un projet culturel.
- Le contexte social de Marseille, une ville marquée par la pauvreté et la ségrégation.
- La difficulté de faire exister la culture quand la misère sociale est la priorité absolue.
- La proposition d’un nouveau modèle économique pour les lieux culturels, moins dépendant des subventions.
- L’exemple du toit-terrasse de la Friche, devenu un lieu de vie et une source de revenus majeure.
- La création du « Playground » pour ouvrir la Friche aux jeunes du quartier.
- Le refus des lieux culturels « monofonctionnels » au profit de la mixité des usages et des publics.
- La culture comme un droit et un outil essentiel pour faire vivre les villes et leurs habitants.
FAQ
Qui est Matthieu Poitevin ?
Matthieu Poitevin est un architecte français, principalement connu pour son rôle majeur dans le développement de la Friche la Belle de Mai à Marseille. Il défend une vision de l’architecture et des lieux culturels qui doivent être économiquement autonomes et profondément ancrés dans leur environnement social. Il est également enseignant et plaide pour une culture accessible à tous, en particulier dans les quartiers populaires.
Qu’est-ce que la Friche la Belle de Mai ?
C’est un immense complexe culturel situé à Marseille, aménagé dans une ancienne manufacture de tabac. Située dans l’un des quartiers les plus pauvres d’Europe, la Friche est gérée par une coopérative (SCIC) et accueille des dizaines d’associations, des salles de spectacle, des ateliers d’artistes et des espaces de loisirs. C’est un lieu hybride qui mélange les arts et les activités sociales pour être un véritable espace public ouvert à tous.
Pourquoi Matthieu Poitevin critique-t-il les politiques culturelles actuelles ?
Selon lui, de nombreux maires de grandes villes françaises manquent de vision politique pour la culture. Il estime que celle-ci est souvent considérée comme secondaire face aux urgences sociales, alors qu’elle est essentielle à la vie d’une cité. Il dénonce l’absence de stratégies culturelles affirmées et de volonté politique pour soutenir durablement des projets ambitieux.
Quel modèle économique défend-il pour les lieux culturels ?
Matthieu Poitevin prône un modèle qui vise l’autonomie financière pour ne pas dépendre exclusivement des subventions publiques. Il insiste sur la nécessité de diversifier les activités pour générer des revenus propres, via par exemple un bar, un restaurant ou l’organisation d’événements populaires. Pour lui, un lieu culturel doit être multi-fonctionnel pour attirer des publics variés et assurer sa pérennité économique.

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