Compter pour que les femmes comptent
Marie Docher raconte comment son engagement féministe a débuté début 2014, lors d’un repas entre photographes. Face à l’incrédulité de ses consœurs sur le manque de femmes exposées à la Maison Européenne de la Photographie, elle décide de se mettre à compter. « Je suis rentrée, sans le savoir, dans une pratique féministe, qui est qu’il faut compter pour que les femmes comptent. » Elle analyse alors tout le secteur, des galeries aux éditions, et se plonge dans la sociologie et les études de genre pour comprendre les mécanismes à l’œuvre. Elle constate que 80 à 90 % des images que nous voyons sont produites par des hommes occidentaux, ce qui pose un problème de diversité des regards sur le monde.
Pour partager ses découvertes et interpeller le milieu, elle lance en mars 2014 le blog « Atlante et Cariatide » sous le pseudonyme masculin de Vincent David, convaincue qu’une femme ne serait pas prise au sérieux. Son premier combat vise le directeur de la MEP de l’époque, Jean-Luc Monterrosso, qui sera le seul à lui répondre et finira par lui donner carte blanche pour organiser un débat sur le sujet.
Faire bouger les lignes, d’Arles au ministère
L’invisibilité des femmes photographes, explique Marie Docher, est un phénomène systémique. Elles s’autocensurent face à des festivals et des prix historiquement masculins, sont pénalisées par le soupçon permanent d’une future grossesse et subissent parfois du harcèlement. Face à l’argument du « talent » qui serait neutre, elle oppose une analyse des réseaux et des constructions sociales. Son action la plus emblématique vise les Rencontres d’Arles et son directeur Sam Sturze. Après des années d’interpellation et une campagne virale, le festival atteint la parité dans ses expositions individuelles en 2019, avec un record de fréquentation à la clé.
Ce combat est aussi mené collectivement avec La Part des Femmes, qui encourage les photographes à candidater et met en lumière les biais dans les jurys. Marie Docher souligne enfin l’importance des politiques publiques, citant le rapport Rennes-Pratt et l’engagement du ministère de la Culture, qui travaille désormais à une feuille de route pour appliquer l’égalité au secteur de la photographie. « Rien n’avance sans des politiques publiques volontaristes. »
Les références de l’épisode
- Personnes : Jean-Luc Monterrosso, Marie Buscato (sociologue), Sam Sturze, Jean-François Leroy, Rennes Pratt, Agnès Salle.
- Organisations et collectifs : La Part des Femmes, HF dans la Culture.
- Institutions et événements : MEP (Maison Européenne de la Photographie), Rencontres d’Arles, Paris Photo, Visa pour l’image, CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée).
- Médias et projets : « Atlante et Cariatide » (blog), visuel.art (projet vidéo), Libération (journal).
- Rapports : Rapport Rennes-Pratt.
Au fil de l’épisode
- Le constat de la difficulté d’être une femme photographe en France.
- La prise de conscience en 2014 et le début de son travail de recensement des femmes dans les programmations culturelles.
- La création du blog « Atlante et Cariatide » sous le pseudonyme masculin Vincent David pour être prise au sérieux.
- Les trois objectifs du blog : transmettre un savoir, objectiver le problème avec des chiffres et interpeller les institutions.
- La première interpellation publique visant Jean-Luc Monterrosso, alors directeur de la MEP.
- Les raisons systémiques de l’invisibilité des femmes : autocensure, biais lié à la maternité, harcèlement.
- La critique de l’argument du « talent » opposé aux demandes de parité.
- La confrontation avec les Rencontres d’Arles, menant à une campagne virale et une lettre ouverte dans Libération.
- Le succès de l’édition 2019 du festival d’Arles, qui atteint la parité et bat son record de fréquentation.
- L’action du collectif La Part des Femmes pour inciter les photographes à postuler aux prix et festivals.
- L’importance des politiques publiques et du rapport Rennes-Pratt pour faire évoluer la situation.
- La collaboration avec le ministère de la Culture pour appliquer une feuille de route sur l’égalité dans le secteur de la photographie.
FAQ
Qui est Marie Docher ?
Marie Docher est une photographe et activiste française. Elle est connue pour son engagement en faveur de la parité et de la visibilité des femmes dans le monde de la photographie. Elle est la fondatrice du blog « Atlante et Cariatide », qu’elle a d’abord animé sous un pseudonyme masculin, et est membre du collectif La Part des Femmes, qui œuvre à combattre les inégalités de genre dans le secteur.
Pourquoi Marie Docher a-t-elle créé le blog « Atlante et Cariatide » ?
En 2014, après avoir constaté la très faible représentation des femmes dans les programmations des institutions photographiques, Marie Docher a créé ce blog. Son objectif était de rendre le problème visible en publiant des chiffres, de partager des analyses sociologiques sur le sujet et d’interpeller directement les directeurs d’institutions et de festivals pour les pousser à agir en faveur de la parité.
Pourquoi a-t-elle utilisé un pseudonyme masculin ?
Marie Docher a choisi le pseudonyme « Vincent David » car elle était convaincue que son analyse critique du milieu de la photographie ne serait pas écoutée si elle était portée par une femme. Elle pensait que son travail serait plus facilement discrédité ou ignoré. L’identité masculine lui a permis de donner de la force à son propos et de s’assurer qu’il soit jugé sur le fond, et non sur le genre de son autrice.
Quelles sont les principales raisons de l’invisibilité des femmes photographes ?
Selon Marie Docher, plusieurs facteurs expliquent cette invisibilité. Les femmes photographes ont tendance à s’autocensurer et à ne pas candidater à des prix ou festivals où elles se sentent illégitimes, car historiquement dominés par les hommes. Elles sont aussi victimes de préjugés, notamment celui lié à une éventuelle maternité qui les mettrait à l’écart. Ces freins cumulés provoquent leur disparition progressive du circuit professionnel.
Quel a été le résultat de ses actions auprès des Rencontres d’Arles ?
Après plusieurs années d’interpellations publiques, une campagne de cartes postales devenue virale et une lettre ouverte publiée dans le journal Libération, les Rencontres d’Arles ont atteint la parité dans leurs expositions individuelles en 2019. Cette édition a par ailleurs battu des records de fréquentation, démontrant qu’une programmation paritaire n’affecte ni la qualité artistique ni l’intérêt du public.

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