
Dans 101 Visages, le photojournaliste Reza raconte la photographie d'un petit garçon afghan tenant une pousse de plante, prise vers 1990 alors qu'il dirigeait une distribution d'aide des Nations unies dans le nord de l'Afghanistan. Cette image est devenue le symbole d'Aina, l'association qu'il a fondée avec Rachel Deghati en 2001 pour former une génération de journalistes et de photographes afghans. Rachel Deghati revient sur ses réussites et sur les réalités moins visibles du monde humanitaire.
« Je vais en faire un arbre »
Cet épisode de 101 Visages, le podcast consacré aux photographies du photojournaliste Reza, part d’un portrait pris en Afghanistan vers 1990 : un petit garçon qui serre dans sa main une pousse de plante. Reza Deghati raconte comment, après des années de reportages sur l’occupation soviétique, il est recruté par l’agence des Nations unies chargée de coordonner l’aide à l’Afghanistan, dirigée par le prince Sadruddin Aga Khan, pour organiser dans le nord du pays la distribution de plus de 70 000 tonnes de blé venues d’Europe. Plutôt que de donner le blé, il fait élire dans chaque village des conseils de sages qui recensent les canaux d’irrigation détruits par la guerre, puis paie en blé les habitants qui les réparent : une manière de relancer l’agriculture dans des villages qui ne vivaient plus que de l’aide. C’est dans le village dévasté d’Ishkashim, à la frontière du Tadjikistan, qu’il entend des rires d’enfants à la sortie d’une école en terre à moitié détruite. Il photographie au téléobjectif un garçon qui tient sa plante comme l’objet le plus précieux, et lui demande ce qu’il va en faire. La réponse, « je vais en faire un arbre », devient pour lui une devise qu’il se répète au lancement de chaque projet.
Onze ans plus tard, c’est cette image qu’il choisit comme symbole de l’association Aina, qu’il veut voir grandir comme un arbre aux mille branches.
Aina, former une voix afghane
Rachel Deghati, directrice de l’agence Webistan et cofondatrice d’Aina, raconte la naissance de l’association à l’été 2001, quand les talibans sont au pouvoir, autour du rédacteur en chef du Kaboul Weekly, journal interdit. Aina, qui signifie « miroir » en persan, devient après la chute des talibans un centre de formation aux métiers des médias, photo, vidéo, presse et communication, avec une attention particulière pour les femmes. L’association aide à la reparution de huit journaux et magazines interdits, lance le magazine féminin Malalaï, le magazine pour enfants Parvaz, distribué dans tout le pays, le magazine bilingue Les Nouvelles de Kaboul et une radio, la Voix des femmes afghanes. Les premiers fonds viennent des droits d’auteur de Reza, d’une vente aux enchères au Sénat de ses tirages sur Massoud et de la vente de son Leica. Rachel Deghati parle sans détour des difficultés : le financement porté « à bout de bras », le fossé entre les bailleurs, qui veulent du « tangible » comme une école à photographier pour leur rapport annuel, et le terrain, la concurrence entre organisations humanitaires, et des expatriés venus pour certains avec un plan de carrière, une attitude qu’elle qualifie de néocolonialisme. Elle salue aussi ceux qui se sont engagés sans réserve, et rappelle que Reza est allé convaincre des pères de laisser leurs filles étudier dans ce centre mixte.
Leur fierté, dit-elle, aurait été de pouvoir un jour quitter l’Afghanistan : Aina ne devait pas devenir une béquille, mais ouvrir des fenêtres.
Pour aller plus loin
- Le site du Studio Reza, où retrouver le tirage de la photographie
- Le financement participatif du podcast
Les références de l’épisode
- Aina : association créée en 2001 par Reza et Rachel Deghati pour former des journalistes, photographes et documentaristes afghans.
- Webistan : agence dirigée par Rachel Deghati.
- Prince Sadruddin Aga Khan : responsable de l’agence des Nations unies chargée de coordonner l’aide à l’Afghanistan à partir de 1989.
- Ahmad Chah Massoud : commandant afghan assassiné le 9 septembre 2001, sujet d’une exposition et de tirages de Reza.
- Kaboul Weekly : journal afghan interdit sous les talibans, relancé avec l’aide d’Aina.
- Malalaï : magazine féminin lancé par Aina, fait par des femmes pour des femmes.
- Parvaz : magazine pour enfants créé par Aina, dont le nom signifie « l’envol » en persan.
- Les Nouvelles de Kaboul : magazine bilingue lancé par Aina.
- La Voix des femmes afghanes : radio dont Aina a aidé le lancement.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : la description de la photographie du garçon à la plante
- 00:01:15 : après le départ soviétique, l’appel des Nations unies
- 00:03:30 : Reza nommé directeur des opérations dans le nord de l’Afghanistan
- 00:05:09 : l’arrivée des trains de blé et le village d’Ishkashim
- 00:07:10 : les canaux d’irrigation détruits par la guerre
- 00:08:50 : payer en blé la réparation des canaux
- 00:10:15 : l’école d’Ishkashim et la rencontre avec le garçon
- 00:14:06 : « je vais en faire un arbre »
- 00:16:44 : la naissance d’Aina et le choix de son symbole
- 00:18:53 : Rachel Deghati raconte l’été 2001
- 00:20:35 : un centre de formation et huit titres de presse relancés
- 00:22:52 : le financement d’Aina
- 00:25:03 : bailleurs, terrain et expatriés
- 00:29:31 : former les filles dans un centre mixte
- 00:30:12 : les limites du monde humanitaire
- 00:31:23 : ne pas devenir une béquille
- 00:33:16 : le chemin d’Aina, près de 25 ans après
FAQ
Qu’est-ce que l’association Aina ?
Aina est une association créée en 2001 par le photojournaliste Reza et Rachel Deghati pour former des Afghans, et surtout des Afghanes, aux métiers des médias. Son nom signifie « miroir » en persan. Elle a aidé à relancer huit titres de presse interdits sous les talibans et créé des magazines comme Malalaï et Parvaz.
Quelle est l’histoire de la photo du garçon à la plante de Reza ?
Vers 1990, alors qu’il dirige pour les Nations unies une distribution de blé dans le nord de l’Afghanistan, Reza photographie un garçon à la sortie d’une école détruite d’Ishkashim. Quand il lui demande ce qu’il va faire de sa pousse, l’enfant répond « je vais en faire un arbre ». L’image est devenue le symbole d’Aina.
Pourquoi Reza payait-il en blé les villageois afghans ?
Plutôt que de distribuer gratuitement le blé, Reza a demandé aux villages d’élire des sages chargés de recenser les canaux d’irrigation détruits par dix ans de guerre. Les habitants qui les réparaient étaient payés en blé : l’aide relançait ainsi l’agriculture, dont ces villages dépendaient pour vivre.
Quelles difficultés Aina a-t-elle rencontrées ?
Rachel Deghati évoque un financement lourd, porté en partie sur leurs ressources propres, des bailleurs qui préfèrent les réalisations visibles comme les écoles aux projets culturels, la concurrence entre organisations humanitaires et l’attitude de certains expatriés venus pour leur carrière plus que pour l’émancipation des Afghans.
BONUS #EP16 : Rachel Deghati – version longue
8 Oct
OFF 01: Massoud, 25 ans après
9 Sep
EP 15: La guerre du Liban – L’appel des martyrs
19 Juil
EP 14: La révolution aux Philippines – Ferdinand Marcos
9 Juin
EP 13: Information et censure dans la presse – Prométhée
9 Mai
EP 12: Témoigner de l’enfermement – l’incarcération en France
12 Avr
EP 11: Femmes Afghanes – Transmissions
9 Mar
EP 10: Azzedine Alaïa – Des courbes et du marbre
9 Fév
EP 09: La CAN – Enjeux d’un continent
9 Jan
EP 08: L’épidémie du VIH – Le vent dans les tombes
9 Déc
EP 07: La petite fille de Sarajevo – Le siège
9 Nov
EP 06: La Libye sous Kadhafi – Le berger
9 Oct
Elles font la Culture : Marie Robert
25 Sep
S1302 – HOMMAGE À JEAN-FRANÇOIS LEROY, LE COFONDATEUR ET DIRECTEUR DE VISA POUR L’IMAGE
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