
Dans 101 Visages, le photojournaliste Reza raconte l'histoire d'une de ses photographies : une petite fille rencontrée à Sarajevo en 1993, qui vendait ses poupées pour acheter du pain à sa grand-mère, au milieu des francs-tireurs et du froid. L'historienne Sophie Gueudet prend ensuite le relais pour expliquer la guerre de Bosnie-Herzégovine, de la dissolution de la Yougoslavie au siège de la capitale, et les difficultés de la réponse internationale.
Une enfant, des poupées et du pain
Dans cet épisode de 101 Visages, le photojournaliste Reza revient sur l’un de ses portraits : une petite fille rencontrée à Sarajevo en 1993, pendant le siège. Il raconte comment il est entré dans la ville encerclée par l’unique voie possible, un avion des Nations unies depuis l’Italie, puis une seule route contrôlée par un grand checkpoint. Il décrit les montagnes tenues par les forces serbes, les francs-tireurs qui « tirent sur tout ce qui bouge », les habitants amaigris, les jardins transformés en potagers ou en tombes, et les stades devenus cimetières. Avec l’aide d’un jeune fixeur, le fils d’une vendeuse de cartes rencontrée dans un kiosque en ruine, il parcourt la ville à pied. Un matin, un manteau de couleur chaude attire son regard : une fillette immobile, à côté d’un tabouret, vend ses poupées. Interrogée, elle explique qu’il n’y a plus de pain à la maison depuis quatre jours et qu’elle veut en acheter pour sa grand-mère. Reza dit avoir vu dans ce regard la perte de l’enfance que provoque toute guerre, mais aussi « la grandeur de l’âme » : ce moment, confie-t-il, a nourri durablement son optimisme et ses convictions pacifistes.
L’épisode s’ouvre sur la description de la photographie par une voix d’enfant, et le récit de Reza en donne le contexte avant que l’historienne ne prenne le relais.
Le siège de Sarajevo expliqué par Sophie Gueudet
Sophie Gueudet, historienne spécialiste des conflits séparatistes et des territoires contestés dans les espaces post-yougoslave et post-soviétique, retrace la marche à la guerre en Bosnie-Herzégovine dans le contexte de la dissolution de la Yougoslavie socialiste. Elle évoque la sortie des députés serbes de l’Assemblée lors de la déclaration de souveraineté, les référendums organisés le 10 novembre 1991 dans les territoires à majorité serbe, puis l’armement de milices selon un principe de « déni plausible ». Elle rappelle le bilan qu’elle cite, 100 000 morts et 4 millions de déplacés internes ou réfugiés, et les controverses qui entourent encore le décompte des victimes. Pour elle, le siège, commencé le 6 avril 1992 malgré un rassemblement pour la paix la veille, concentre tous les aspects de cette violence : Sarajevo est à la fois un objectif stratégique de la République serbe de Bosnie et la ville de la résistance au nationalisme.
Elle insiste enfin sur la difficulté de la communauté internationale à répondre, à travers l’exemple de l’aéroport de Sarajevo et du cessez-le-feu du 20 juin 1992 violé par les forces serbes, et fait le lien avec la guerre en Ukraine.
Les références de l’épisode
- Siège de Sarajevo : la ville assiégée que Reza photographie en 1993.
- Guerre de Bosnie-Herzégovine : le conflit analysé par Sophie Gueudet, de la dissolution de la Yougoslavie aux accords de paix de 1995.
- République serbe de Bosnie : entité séparatiste dont la prise de Sarajevo était un objectif stratégique selon l’historienne.
- Aéroport de Sarajevo : enjeu de l’intervention de l’ONU et seule porte d’entrée dans la ville pour les journalistes.
- « Écrire sur la guerre de Bosnie-Herzégovine 30 ans après » : article de Sophie Gueudet paru dans la Revue historique des armées en 2022, recommandé à la fin de l’épisode.
- « Tvoite Oči Leno », de Srdjan Ivanovic : le morceau entendu dans l’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:00:04 : une voix d’enfant décrit la photographie de la petite fille
- 00:00:57 : pourquoi Reza décide d’aller témoigner à Sarajevo
- 00:01:38 : entrer dans une ville assiégée par l’avion des Nations unies
- 00:02:50 : les montagnes encerclées et les francs-tireurs
- 00:04:02 : le regard des habitants et la faim
- 00:07:42 : la rencontre avec une vendeuse de cartes et son fils, futur fixeur
- 00:09:17 : la petite fille au manteau de couleur chaude
- 00:11:17 : pourquoi elle vend ses poupées
- 00:13:26 : la grandeur de l’âme face à la brutalité
- 00:15:42 : Sophie Gueudet et la dissolution de la Yougoslavie
- 00:17:06 : les référendums de novembre 1991 et l’armement des milices
- 00:19:24 : le bilan humain et les controverses sur le décompte des victimes
- 00:23:15 : le siège de Sarajevo, enjeu militaire, politique et symbolique
- 00:27:38 : l’aéroport et les limites de la réponse internationale
FAQ
Qui est la petite fille de Sarajevo photographiée par Reza ?
C’est une fillette que Reza a rencontrée dans une rue de Sarajevo en 1993, pendant le siège. Elle vendait ses poupées sur un tabouret pour acheter du pain à sa grand-mère, la famille n’en ayant plus depuis quatre jours. Son nom n’est pas donné dans l’épisode ; Reza en a fait l’un de ses portraits les plus marquants.
Comment les journalistes entraient-ils dans Sarajevo assiégée ?
Selon Reza, la seule voie était de prendre un avion des Nations unies depuis une ville d’Italie jusqu’à l’aéroport, situé hors de la ville et encerclé par les forces serbes. Une unique route reliait ensuite l’aéroport au centre, avec un grand checkpoint qui contrôlait tout ce qui entrait et sortait.
Pourquoi le siège de Sarajevo est-il central dans la guerre de Bosnie ?
D’après l’historienne Sophie Gueudet, le siège concentre toutes les formes de violence du conflit. Prendre Sarajevo était un objectif stratégique de la République serbe de Bosnie, à la fois militaire et politique, mais aussi symbolique : la ville avait accueilli au printemps 1992 d’immenses rassemblements pour la paix contre le nationalisme.
Quel est le bilan de la guerre en Bosnie-Herzégovine cité dans l’épisode ?
Sophie Gueudet évoque 100 000 morts et 4 millions de déplacés internes ou réfugiés, avec une proportion de victimes civiles très importante pour un conflit armé. Elle souligne que le décompte reste l’objet de controverses historiographiques et politiques, en partie à cause du flou de la chaîne de commandement.
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