
Dans 101 Visages, le photojournaliste Reza revient sur une image prise à Beyrouth en 1982 : la main de la statue des Martyrs, criblée d'impacts, qui surgit des ruines de la ligne de démarcation. Il raconte les semaines passées dans la ville jusqu'à l'invasion israélienne et la mort de son ami Karim Majdalani. Daniel Meier, docteur en sociologie politique et spécialiste du Liban, retrace ensuite les origines de la guerre civile, ses acteurs et le tournant de l'opération « Paix en Galilée ».
Une main tendue au milieu des ruines
Dans cet épisode de 101 Visages, le photojournaliste Reza raconte une photographie prise à Beyrouth en 1982 : la main de la statue des Martyrs, sur la place du même nom, criblée d’impacts d’obus et de balles. Envoyé par l’agence Sipa en avril 1982 après un bombardement israélien sur les banlieues de la ville, il décide de rester à ses frais quand l’agence et Newsweek lui demandent de rentrer : il sent, dit-il, qu’« il va se passer quelque chose ». En arpentant la ligne de démarcation qui coupe Beyrouth en deux depuis 1975, il aperçoit de loin une main qui semble sortir de nulle part. « Au début, j’ai vraiment cru que c’était la main de quelqu’un. » Il y voit « toute forme de supplice, de demande d’aide, d’appel ». Quelques semaines plus tard, son ami libanais Karim Majdalani est tué dans un bombardement : depuis, chaque fois qu’il regarde cette photo, c’est à lui qu’il pense. « Il y a toujours avant, pendant et après » une photographie, explique-t-il.
Il raconte aussi le premier bombardement du 6 juin sur le stade de Beyrouth, où un caméraman de TF1 qui l’accompagnait a été tué, et ses reportages sur les premiers groupes chiites liés à l’Iran à Baalbek, jusqu’en 1985.
Un État inachevé, une guerre sans fin
Daniel Meier, docteur en sociologie politique, spécialiste du Liban, rattaché à Sciences Po Grenoble et au Global Studies Institute de l’université de Genève, situe l’origine de la guerre civile dans « l’inachèvement de l’État ». Le pacte national de 1943, accord non écrit entre chrétiens et musulmans, repose selon lui sur une double négation : « le Liban n’est ni l’Orient ni l’Occident ». Les communautés confessionnelles, dirigées surtout par des chefs politiques, s’interposent entre le citoyen et l’État. Le Parlement compte 55 sièges chrétiens pour 44 musulmans jusqu’à l’accord de Taëf en 1989. L’arrivée de la résistance palestinienne chassée de Jordanie après Septembre noir, en 1970, la mobilisation chiite et l’armement des milices font le reste. La Syrie entre au Liban le 1er juin 1976 avec 30 000 hommes ; Israël soutient des milices chrétiennes au sud, puis prépare avec les phalangistes l’accession au pouvoir de Béchir Gemayel. L’opération « Paix en Galilée » de 1982 aurait fait, selon lui, 20 000 morts.
Il décrit ensuite l’assassinat de Béchir Gemayel, le massacre de Sabra et Chatila, l’entrée en scène de l’Iran, la domination syrienne de 1990 à 2005 et des effets qui se font sentir jusqu’à aujourd’hui.
Pour aller plus loin
- Le tirage de la photographie sur studioreza.com
- Durian Stories
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Les références de l’épisode
- La statue des Martyrs, place des Martyrs à Beyrouth : selon la description, elle rend hommage à des hommes exécutés pour avoir résisté à l’Empire ottoman.
- L’agence Sipa et Newsweek : l’agence et le magazine pour lesquels Reza travaillait en 1982.
- Karim Majdalani : ami libanais de Reza, tué lors d’un bombardement à Beyrouth en 1982.
- Yasser Arafat : rencontré par Reza dans les camps palestiniens avant l’invasion.
- Le pacte national de 1943 et l’accord de Taëf de 1989 : les deux textes qui encadrent le partage du pouvoir au Liban, selon Daniel Meier.
- Septembre noir (1970) : l’expulsion de la résistance palestinienne de Jordanie vers le Liban.
- L’armée du Liban libre du major Haddad : la milice soutenue par Israël au sud du Liban.
- Béchir et Amine Gemayel : le chef des Forces libanaises élu président en 1982 puis assassiné, et son frère qui lui succède.
- L’opération « Paix en Galilée » (1982) : l’invasion israélienne qui conduit au siège de Beyrouth.
- Le massacre de Sabra et Chatila : trois jours de tueries dans les camps palestiniens après l’assassinat de Béchir Gemayel.
- « Le Liban, du mythe phénicien au péril contemporain, idées reçues sur un État effondré » : le livre de Daniel Meier.
Au fil de l’épisode
- 00:01:01 : le Liban dans l’imaginaire de Reza
- 00:01:33 : avril 1982, envoyé à Beyrouth par l’agence Sipa
- 00:03:16 : rester à ses frais malgré l’agence et Newsweek
- 00:04:58 : la ligne de démarcation et la découverte de la main
- 00:07:29 : Karim Majdalani
- 00:10:30 : avant, pendant et après une photographie
- 00:11:38 : Beyrouth et le Moyen-Orient d’aujourd’hui
- 00:13:37 : le flair du journaliste et les camps palestiniens
- 00:15:11 : le 6 juin, le bombardement du stade de Beyrouth
- 00:17:49 : les premiers groupes chiites à Baalbek
- 00:19:24 : Daniel Meier, l’inachèvement de l’État libanais
- 00:21:24 : la cause palestinienne et la fermeture du champ politique
- 00:21:57 : la militarisation des années 1970
- 00:23:03 : le partage confessionnel du pouvoir
- 00:25:07 : la mobilisation chiite
- 00:26:06 : la résistance palestinienne après Septembre noir
- 00:28:52 : la guerre des deux ans
- 00:29:24 : l’entrée de la Syrie en 1976
- 00:31:48 : une économie de guerre
- 00:32:55 : Israël et l’armée du Liban libre
- 00:34:20 : le projet de Béchir Gemayel
- 00:36:14 : l’opération Paix en Galilée et le siège de Beyrouth
- 00:37:34 : l’assassinat de Béchir Gemayel et Sabra et Chatila
- 00:39:38 : l’entrée en scène de l’Iran
- 00:41:36 : le retrait israélien et la guerre de la montagne
- 00:43:00 : la guerre des camps et la fin du conflit
- 00:44:56 : de la domination syrienne à aujourd’hui
FAQ
Que montre la photographie de Reza prise à Beyrouth en 1982 ?
Elle montre la main de la statue des Martyrs, sur la place du même nom à Beyrouth, criblée d’impacts au milieu des ruines de la ligne de démarcation. Reza l’a d’abord prise pour la main d’une personne. Il y voit un appel à l’aide, et l’associe depuis à son ami Karim Majdalani, tué peu après dans un bombardement.
Pourquoi Reza est-il resté à Beyrouth en 1982 ?
Arrivé en avril 1982 pour l’agence Sipa, il sentait monter la tension et entendait, y compris dans l’entourage des dirigeants palestiniens, qu’une attaque israélienne se préparait. Quand l’agence et Newsweek lui ont demandé de rentrer faute d’actualité, il est resté à ses propres frais. Les bombardements massifs ont commencé début juin.
Quelles sont les causes de la guerre civile libanaise selon Daniel Meier ?
Pour Daniel Meier, la guerre naît de l’inachèvement de l’État : un pacte national non écrit de 1943, un pouvoir partagé entre communautés dirigées par des chefs politiques, une armée faible. La lutte palestinienne, la mobilisation chiite et l’armement des milices au début des années 1970 ont conduit à une implosion progressive.
Qu’est-ce que l’opération Paix en Galilée ?
C’est le nom de l’invasion israélienne du Liban en 1982, jusqu’à Beyrouth, suivie d’un siège de la capitale pendant deux mois d’été. Selon Daniel Meier, elle a fait 20 000 morts et contraint les combattants palestiniens à quitter le Liban sous protection internationale. Elle marque un tournant, avec l’entrée en scène de l’Iran.
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