Un pays de signes et d’ombres
Alexey Titarenko raconte son premier travail photographique, réalisé au milieu des années 80, en pleine Union Soviétique. Inspiré par l’avant-garde russe, il utilise alors le collage et la superposition de négatifs pour dénoncer une réalité totalitaire faite de « signes » : d’immenses enseignes pour des magasins d’alimentation vides, ou des affiches de propagande dépeignant des ouvriers heureux alors que la catastrophe de Tchernobyl envoyait des hommes à la mort. Selon lui, cette réalité où le bien signifiait le mal, comme dans un roman de George Orwell, n’existait pas.
Au début des années 90, l’effondrement de l’URSS plonge la population dans le dénuement. À Saint-Pétersbourg, où il vit, les gens se retrouvent sans salaire, sans moyens, parfois sans électricité en plein hiver. C’est en observant la foule désespérée sur l’île Vassilivski, se pressant pour entrer dans le métro, seul transport encore fonctionnel, qu’il a une révélation : « Ces gens-là qui essayaient d’entrer me rappelaient des ombres. »
Saint-Pétersbourg en pose longue
Pour traduire cette impression en image, Alexey Titarenko abandonne le collage et se tourne vers une technique du XIXe siècle : la pose longue. Il se lance alors dans un travail de reportage direct, mais avec des temps d’exposition allant de quelques secondes à plusieurs minutes. L’exercice est périlleux dans un Saint-Pétersbourg devenu, dit-il, la « capitale de la criminalité russe ». Pour opérer au milieu du banditisme et des trafics, il développe des stratagèmes : faire semblant de vendre son appareil, regarder ailleurs pendant la prise de vue, ou utiliser le flux des passants comme un bouclier naturel, la pose longue effaçant tout ce qui n’est pas immobile.
Ce travail, qui le pousse à ses limites psychologiques et photographiques, donne naissance à sa série emblématique, « La ville des ombres ». Plus tard, au milieu des années 90, il créera une autre série, « La magie noire blanche de Saint-Pétersbourg », directement inspirée par l’univers des romans de Fédor Dostoïevski, comme « Crime et Châtiment » ou « Les Nuits Blanches ».
Les références de l’épisode
- Personnes : Fédor Dostoïevski, George Orwell.
- Séries photographiques : « La ville des ombres », « La magie noire blanche de Saint-Pétersbourg ».
- Œuvres littéraires : « Crime et Châtiment », « Les Nuits Blanches », « L’Idiot ».
- Lieux : Saint-Pétersbourg (Russie), Île Vassilivski, Kolomna, Canal Griboïedov, Fontanka, Marché au Foin, Tchernobyl (Ukraine), Kamchatka, Magadan.
- Concepts : Avant-garde russe, pose longue.
Au fil de l’épisode
- Le travail photographique sur les « signes » de la réalité totalitaire en Union Soviétique dans les années 80.
- L’effondrement de l’URSS et ses conséquences dramatiques pour la population de Saint-Pétersbourg.
- La vision de la foule désespérée au métro de l’île Vassilivski, qui inspire le concept des « ombres ».
- Le passage d’une représentation des gens comme « signes » à celle des gens comme « ombres ».
- Le choix de la technique de la pose longue pour capturer cette nouvelle perception.
- Les dangers de la photographie de rue dans le Saint-Pétersbourg des années 90, capitale du crime.
- Les tactiques mises en place pour pouvoir travailler dans un environnement hostile.
- Le récit d’une prise de vue de trois minutes, un souvenir inoubliable, pour photographier une foule immense.
- La création de la série « La ville des ombres ».
- L’émergence de la série « La magie noire blanche de Saint-Pétersbourg », inspirée par l’œuvre de Dostoïevski.
FAQ
Qui est Alexey Titarenko ?
Alexey Titarenko est un photographe russe connu pour son travail sur Saint-Pétersbourg durant et après la chute de l’Union Soviétique. Il a documenté le chaos et la détresse de cette période en utilisant une technique de pose longue qui transforme les individus et les foules en silhouettes fantomatiques, ou « ombres ». Son œuvre est à la fois un témoignage historique et une réflexion sur la condition humaine.
Quelle est la technique photographique d’Alexey Titarenko ?
La technique signature d’Alexey Titarenko est la pose longue, un procédé photographique datant du XIXe siècle. En laissant l’obturateur de son appareil ouvert de quelques secondes à plusieurs minutes, il capture le flux du temps et du mouvement. Les éléments immobiles, comme les bâtiments, restent nets, tandis que les personnes en mouvement se transforment en traînées floues et spectrales, créant une atmosphère unique.
Pourquoi Alexey Titarenko a-t-il commencé à utiliser la pose longue ?
Il a adopté la pose longue après l’effondrement de l’URSS. Frappé par la vision de foules désespérées à Saint-Pétersbourg, il a eu le sentiment que les gens étaient devenus des « ombres ». Il a alors choisi cette technique non pas pour figer un instant, mais pour matérialiser cette impression de déshumanisation et pour traduire visuellement l’état psychologique d’une société en pleine désintégration.
Quelles sont les principales séries d’Alexey Titarenko mentionnées dans l’épisode ?
L’épisode évoque principalement deux séries. La première, et la plus célèbre, est « La ville des ombres », réalisée dans le chaos du Saint-Pétersbourg des années 90. La seconde, intitulée « La magie noire blanche de Saint-Pétersbourg », a été créée un peu plus tard, lorsque la situation s’était calmée. Cette dernière est directement inspirée par l’atmosphère des romans de l’écrivain Fédor Dostoïevski.

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