Portrait de la sociologue Irène Jonas, invitée du podcast 9 Lives Magazine

Pour une photographie durable : La santé avec Irène Jonas

Un constat alarmant

Irène Jonas, sociologue et photographe, a mené une étude qualitative pour la SAIF et la SCAM sur la santé des photojournalistes, en complément d’une enquête quantitative menée par le CEREC. En rencontrant 27 professionnels, jeunes et anciens, hommes et femmes, elle a mesuré l’impact de la crise du secteur sur leur bien-être. Elle constate que si les jeunes générations sont plus sensibilisées à la notion de « capital santé », tous sont pris dans un cercle vicieux : pour travailler, il faut être en bonne santé, mais la précarité du métier empêche de se soigner correctement.

L’étude s’ouvre sur le témoignage poignant d’une photographe, pigiste pendant vingt ans pour un magazine, qui se retrouve du jour au lendemain sans commandes et sans explication. « Une furieuse envie de disparaître », écrit-elle, illustrant la souffrance psychique et le sentiment de n’être « qu’une économie dans un tableau Excel ».

Le corps et l’esprit à l’épreuve

L’enquête d’Irène Jonas met en lumière deux types de souffrances. La première est physique : le poids du matériel provoque des maux de dos, tandis que le passage au numérique et les heures passées devant un écran entraînent des troubles visuels importants, une source d’angoisse majeure pour un photographe. Cette pénibilité est accentuée par la pluriactivité, qui oblige à enchaîner les missions sans temps de repos.

La seconde souffrance relève des risques psychosociaux. L’isolement, le manque de reconnaissance, l’instabilité financière et la violence de certaines relations professionnelles mènent à des dépressions et des burn-out. Beaucoup de photographes partent en reportage sans assurance, s’exposant à des risques importants sans aucune couverture en cas d’accident, comme ce fut le cas pour un photographe blessé par un tir de flashball durant les manifestations des Gilets jaunes.

Un système social inadapté

La complexité administrative est une source de stress permanente. Entre l’AGSA, l’URSSAF et le statut d’auto-entrepreneur, les photographes naviguent dans un labyrinthe. En cas de maladie grave, la situation devient critique. Irène Jonas cite le cas d’une photographe atteinte d’un cancer qui a dû négocier avec son chirurgien pour repousser son opération afin de réaliser une commande. « La progression du cancer aurait pu me coûter la vie mais j’avais besoin de cet argent », témoigne-t-elle.

Le système de protection sociale se révèle totalement défaillant. Les photographes malades sont baladés d’un organisme à l’autre, les retraites sont si faibles qu’elles ne permettent pas de payer un loyer, et les congés maternité sont calculés sur les derniers mois d’activité, souvent les moins bons pour une femme enceinte. Ce qui a mené des photojournalistes à créer le concept de « bébé CDI » : trouver un emploi salarié le temps de faire un enfant pour bénéficier d’une couverture décente.

Quelle solution pour les indépendants ?

Pour Irène Jonas, la situation des photographes est symptomatique d’une évolution plus large de la société vers le travail indépendant, à l’image des travailleurs de plateformes comme Uber ou Deliveroo. Le statut d’indépendant, pensé à l’origine pour des professions libérales à hauts revenus, n’est plus adapté à cette nouvelle réalité précaire. Le salaire médian d’un photographe homme est de 1400 euros, et celui d’une femme de 1000 euros.

La solution passerait par une refonte complète du système, en s’inspirant de modèles comme la « flexi-sécurité », qui vise à allier la souplesse de l’indépendance et la protection du salariat. Il s’agit d’un enjeu de société majeur : inventer un nouveau contrat social pour protéger ceux qui, aujourd’hui, sont les plus exposés.

Les références de l’épisode

  • L’étude sur la santé des photographes au travail, commanditée par la SAIF et la SCAM
  • Le livre d’Irène Jonas sur la photo de famille, publié chez l’Armatan
  • SAIF (Société des Auteurs des arts visuels et de l’Image Fixe)
  • SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia)
  • CEREC (Centre d’études et de recherche sur les qualifications)
  • AGSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs)
  • URSSAF
  • IRCEC (Institution de retraite complémentaire de l’enseignement et de la création)
  • Véronique de Viguerie
  • Uber
  • Deliveroo
  • Manifestations des Gilets jaunes

Au fil de l’épisode

  • Présentation de l’étude d’Irène Jonas sur la santé des photographes, commanditée par la SAIF et la SCAM.
  • La méthodologie de l’enquête : 27 photojournalistes de différentes générations et des deux sexes interrogés.
  • La différence de rapport à la santé entre les jeunes photographes, conscients du « capital santé », et leurs aînés.
  • Le cercle vicieux de la précarité : être malade empêche de travailler, et ne pas travailler empêche de se soigner.
  • Lecture du témoignage d’une photographe pigiste brutalement écartée après 20 ans de collaboration.
  • La double peine : la souffrance physique (dos, yeux) et la souffrance psychique (isolement, burn-out).
  • Les risques psychosociaux liés au manque de reconnaissance et à l’instabilité.
  • La complexité des statuts (AGSA, auto-entrepreneur) et la jungle administrative.
  • Le témoignage d’une photographe repoussant une opération pour un cancer afin d’honorer une commande.
  • Le parcours du combattant d’un photographe blessé par un flashball, renvoyé entre l’URSSAF et l’AGSA.
  • La tendance des médias à payer les photographes en droits d’auteur pour réduire les charges sociales.
  • La gestion opaque de l’AGSA et la précarité terrible des photographes à l’âge de la retraite.
  • Le phénomène du « bébé CDI » : des photographes contraintes de prendre un emploi salarié pour avoir un congé maternité.
  • La nécessité de repenser la protection sociale pour les indépendants, sur le modèle de la « flexi-sécurité ».
  • La comparaison avec la situation des travailleurs des plateformes comme Uber ou Deliveroo.
  • Les salaires médians révélés par l’étude : 1400 € pour un homme, 1000 € pour une femme.
  • L’angoisse permanente de la maladie ou de l’accident qui hante la profession.
  • La lucidité de la nouvelle génération, qui n’envisage plus forcément de faire toute sa carrière dans la photographie.

FAQ

Qui est Irène Jonas ?

Irène Jonas est une sociologue et photographe. Elle est l’autrice d’une étude commanditée par la SAIF et la SCAM sur la santé des photographes au travail. Son analyse met en lumière les liens entre la précarité économique du métier et la dégradation de la santé physique et psychologique des professionnels de l’image.

Quelle est la principale conclusion de l’étude d’Irène Jonas ?

L’étude conclut que les photographes, en particulier les photojournalistes, subissent une précarité croissante qui impacte gravement leur santé. Cette situation se manifeste par des souffrances physiques (maux de dos, problèmes de vue) et psychologiques (burn-out, dépression), et elle est aggravée par un système de protection sociale complexe et inadapté à leur statut.

Quels sont les problèmes de protection sociale rencontrés par les photographes ?

Les photographes sont confrontés à une multitude de statuts (AGSA, auto-entrepreneur) qui complexifient leurs démarches. En cas d’arrêt maladie, ils font face à un parcours du combattant administratif. Leurs cotisations retraite sont souvent insuffisantes, les menant à une grande précarité, tandis que les congés maternité sont si mal indemnisés qu’ils représentent un véritable obstacle.

Pourquoi la situation des femmes photographes est-elle particulièrement difficile ?

L’étude montre que les femmes sont plus touchées par la précarité, avec un salaire médian plus bas (1000 € contre 1400 € pour les hommes). De plus, le système de calcul des congés maternité est si désavantageux qu’il pousse certaines à trouver un emploi salarié temporaire pour avoir un enfant, un phénomène qu’elles nomment le « bébé CDI ».


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