Portrait du photographe Franck Gérard, invité du podcast La Photo Aujourd'hui

L’urgence de photographier avec Franck Gérard – La Photo Aujourd’hui #2

L’accident fondateur

Franck Gérard raconte comment sa vocation pour l’art l’a mené aux Beaux-Arts, une période d’expérimentation intense où il a touché à de nombreuses disciplines, de la peinture à la vidéo. Initialement, il pratiquait une photographie de nuit, en noir et blanc, explorant des zones industrielles. Sa trajectoire bascule le 4 juin 1999, lorsqu’il est victime d’un grave accident. Cette épreuve agit comme un électrochoc. « Je me disais, mais qu’est-ce que tu voulais faire ? Tu voulais être artiste ? Alors qu’est-ce que t’attends ? » Dès qu’il peut de nouveau marcher, le 13 juillet 1999, il achète un Leica et commence ce qui deviendra le projet de sa vie : photographier le réel, en couleur, sans relâche.

Ce projet, qu’il nommera plus tard « En l’état », est né d’une nécessité vitale, d’une « urgence de photographier ».

S’ouvrir au monde

Pour Franck Gérard, la photographie est une pratique quotidienne, une manière d’être constamment présent au monde. Il explique avoir toujours son appareil sur lui, que ce soit pour aller à la boulangerie ou lors d’une commande. Il réfute l’idée du « bon moment », ce mythe du photographe qui attend l’instant décisif. Selon lui, des bons moments, il y en a constamment, à condition de savoir regarder. « Si on s’ouvre au monde, si on regarde tant soit peu autour de soi, on voit bien ce mouvement, on voit bien cette lumière, cette personne qui passe là, soudain il se passe quelque chose. » Il se méfie des règles techniques comme la règle des tiers ou le nombre d’or, qu’il n’a jamais suivies, préférant une approche intuitive et directe.

La seule règle, insiste-t-il, est de prendre son appareil et de faire des images, sans se comparer aux autres.

Une encyclopédie du réel

Le projet « En l’état » se construit comme une collection, une « encyclopédie de mes errances » qui rassemble des paysages, des portraits et des scènes de rue. Franck Gérard se positionne contre la sérialisation à outrance, où un photographe ne montrerait que des arbres ou des oiseaux. Son travail est un flux d’images qu’il organise ensuite en fonction des contextes d’exposition, se voyant comme un « monteur d’images ». S’il n’avait que peu de culture photographique à ses débuts, il se sent aujourd’hui proche de la photographie de rue américaine (William Eggleston, Joel Meyerowitz, Garry Winogrand) et japonaise (Daido Moriyama), des artistes qui, comme lui, photographient tout ce qu’ils voient.

Son approche est guidée par l’empathie et un profond respect du réel, refusant toute mise en scène ou manipulation numérique.

Exposer et exister

Pour Franck Gérard, le livre est un objet essentiel, même s’il a longtemps repoussé l’échéance. C’est surtout à travers les expositions qu’il donne à voir son travail, et il n’a jamais fait deux fois la même. Chaque installation est une création unique, pensée en fonction du lieu, du thème imposé et des contraintes, notamment budgétaires. Il évoque la création d’un « nuage » d’images pour un thème sur l’eau ou de grandes mosaïques pour son exposition au Château des Ducs à Nantes. Il souligne l’importance du dialogue avec les commissaires et les régisseurs. Interrogé sur la difficulté de percer dans le monde de l’art, il insiste sur la nécessité de construire des réseaux, d’aller vers les autres et, surtout, de ne jamais lâcher, malgré les difficultés financières et les échecs.

« Il faut fêter les victoires, mais fêter les défaites aussi. Parce que les défaites, ça apporte toujours de l’expérience. »

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : Raymond Depardon, Robert Doisneau, Willy Ronis, Elliott Erwitt, William Eggleston (cité comme Hegelstone), Joel Meyerowitz, Garry Winogrand, Daido Moriyama, Francis Bacon, Charles et Ray Eames (cités comme IMS), Charlotte Perriand, Le Corbusier, François Morellet, Xavier Barral.
  • Lieux et institutions : Les Rencontres d’Arles, les Beaux-Arts, le Château des Ducs de Bretagne à Nantes, Vitry-sur-Seine, le Centre international d’art et du paysage de Vassivière, le Palais de Tokyo.
  • Œuvres et publications : Le projet « En l’état » de Franck Gérard, la revue « Record » de Daido Moriyama.
  • Marques : Leica.

Au fil de l’épisode

  • Le parcours de Franck Gérard : des Beaux-Arts à la photographie.
  • L’accident du 4 juin 1999, événement déclencheur de sa pratique actuelle.
  • La naissance du projet « En l’état » le 13 juillet 1999, une urgence de photographier.
  • Sa philosophie : avoir toujours son appareil sur soi pour être ouvert au monde.
  • Le mythe du « bon moment » : pour lui, il n’existe pas, car il y a toujours des situations à voir.
  • Le refus des règles techniques et des manuels de photographie.
  • L’importance de l’editing, un processus long et parfois douloureux.
  • Le fonctionnement de son projet « En l’état » : une encyclopédie personnelle plutôt qu’une série thématique.
  • Son rapport à la réalité : le réel dépasse toujours la fiction.
  • Son refus de la mise en scène et de la retouche Photoshop.
  • Ses influences, de la photographie de rue américaine à la photographie japonaise.
  • La place du livre photographique, un projet essentiel mais complexe à réaliser.
  • Sa manière de concevoir ses expositions : des scénographies uniques adaptées au lieu et au budget.
  • Les contraintes de l’exposition : espace, lumière, économie.
  • L’importance de la collaboration avec les commissaires d’exposition et les équipes techniques.
  • Le soutien de ses proches dans son processus créatif.
  • Sa vision du monde de la photographie d’art aujourd’hui.
  • La difficulté de se faire une place et l’importance des réseaux.
  • Le rôle des écoles d’art dans la carrière d’un photographe.
  • Son conseil principal : ne jamais lâcher, même face aux difficultés et aux échecs.
  • Comment le regard du photographe peut conditionner celui des autres.

FAQ

Qui est Franck Gérard ?

Franck Gérard est un photographe français formé aux Beaux-Arts. Son travail a été exposé notamment aux Rencontres de la photographie d’Arles en 2006 et 2010. Depuis 1999, il se consacre à un projet photographique au long cours intitulé « En l’état », dans lequel il documente la vie et le réel sans mise en scène. Sa pratique est née d’une « urgence de photographier » suite à un grave accident.

Qu’est-ce que le projet photographique « En l’état » ?

« En l’état » est le projet photographique que Franck Gérard mène depuis le 13 juillet 1999. Il le décrit comme une « encyclopédie de ses errances ». Plutôt que de travailler par séries thématiques, il accumule des images de la vie quotidienne, de la rue, des paysages ou des portraits. Le titre, trouvé sur une voiture à vendre, évoque l’état d’esprit, l’état des choses et son refus d’intervenir sur le réel.

Pourquoi Franck Gérard parle-t-il d’une « urgence de photographier » ?

Cette notion est directement liée à un accident qui aurait pu lui coûter la vie en 1999. Cet événement a agi comme une prise de conscience, transformant la photographie en une nécessité vitale. Pour lui, faire des images est devenu un besoin pour vivre, une manière d’être constamment connecté au monde. C’est ce qui le pousse à avoir son appareil photo sur lui en permanence, prêt à capturer ce qui se présente.

Quelle est sa vision du « bon moment » en photographie ?

Franck Gérard rejette l’idée d’un unique « bon moment » à capturer. Selon lui, cette notion n’existe pas, car des moments intéressants se produisent en permanence. Il suffit d’être ouvert au monde et attentif à son environnement pour les voir. Il s’oppose ainsi à l’image du photographe qui attend patiemment l’instant décisif, préférant une pratique plus fluide et intégrée à sa vie de tous les jours.


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