Portrait du photographe Jean-Christophe Béchet pour l'épisode de podcast La Photo Aujourd'hui

La photographie est un OBJET avec Jean-Christophe Béchet – La Photo Aujourd’hui #5

Une photographie n’existe que si elle est imprimée

Jean-Christophe Béchet ouvre la discussion sur une idée forte, un véritable parti pris qui structure toute sa démarche : une photographie n’existe pas tant qu’elle n’est pas passée par le stade du papier. Pour lui, une image vue sur un écran d’ordinateur ou de téléphone n’est qu’une étape intermédiaire, une reproduction dépendante du support qui l’affiche. L’écran impose sa taille, sa colorimétrie, sa lumière, et annule une grande partie des choix de l’auteur. Il dénonce une forme d’uniformisation qui efface les subtilités et la singularité d’une œuvre.

Le véritable travail du photographe, selon lui, se prolonge bien au-delà de la prise de vue. Il s’incarne dans le choix du format, du papier (texturé, mat, brillant, chaud, froid), de la présence ou non d’une marge. « La même photo en format A4 et en format A2, ce n’est pas la même photo », affirme-t-il. C’est dans cette matérialité que la photographie devient un objet, une expérience sensorielle qui engage le toucher et même l’odorat, bien plus que la simple vue.

Le livre comme finalité

C’est à l’école de photo d’Arles, dans les années 80, que Jean-Christophe Béchet forge sa culture visuelle. Sans Internet, le livre est alors le principal vecteur de diffusion de la photographie. Il passe des heures à la bibliothèque, découvrant les œuvres de maîtres comme Robert Frank, William Klein ou Sergio Larin. Cette expérience fondatrice le convainc que le livre n’est pas un simple catalogue, mais une œuvre à part entière, le véritable aboutissement du travail d’un photographe, à l’image de l’œuvre d’un écrivain.

Cette conviction devient le fil conducteur de sa carrière. Il se lance dans une logique de production où chaque projet doit se concrétiser par un livre. Publier un livre, c’est finaliser un travail, lui donner une forme définitive qui permet de « tourner la page » et de passer au projet suivant. Pour lui, l’exposition devient alors une réinterprétation du livre, et non l’inverse. Chaque ouvrage, comme son dernier-né Habana Song, est un objet pensé dans ses moindres détails : choix du papier, rythme de la maquette, dialogue entre les images.

Choisir son matériel, assumer ses influences

Loin d’une approche purement technique, Jean-Christophe Béchet considère le choix de l’appareil photo comme une décision intime et personnelle. Il compare l’appareil à un instrument de musique : l’important n’est pas sa performance brute, mais le rapport que l’on établit avec lui. Pour son projet sur La Havane, il a par exemple utilisé un Leica monochrome, non pour sa supériorité technique, mais parce qu’il se sentait « à l’aise » avec, en cohérence avec l’ambiance de la ville. L’outil doit faire sens par rapport au projet et à la personnalité du photographe.

De la même manière, il invite à ne pas craindre les influences, mais au contraire à les connaître et à les assumer. Rejeter l’influence des grands maîtres serait aussi absurde pour un photographe que pour un écrivain de refuser de lire Balzac ou Proust. Il distingue trois types d’influences : celles des pères fondateurs, celles des personnes rencontrées, et celles liées à un lieu et à la manière dont il a déjà été photographié. L’originalité ne naît pas du vide, mais de la capacité à digérer ces influences pour construire un projet singulier, un ensemble cohérent qui porte sa propre voix.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : Thomas Hammoudi, Sébastien Salgado, Pauline Kapsak, Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, William Klein, Sergio Larrain, Irving Penn, Joel Sternfeld, Bruce Gilden, Ralph Gibson, Albarrán Cabrera, Gilles Audière, Pierre-Elie de Pibrac.
  • Magazines : Réponses Photo, Fisheye.
  • Livres de Jean-Christophe Béchet : « Habana Song », « Petite philosophie pratique de la prise de vue photographique », « Influences, un jeu photographique », « Carnets », « European Puzzle ».
  • Œuvres citées : « Images à la sauvette » (The Decisive Moment) de Cartier-Bresson, « Les Américains » de Robert Frank, « New York » de William Klein, « Valparaiso » de Sergio Larrain, la trilogie de Ralph Gibson, « Remembering the Future » d’Albarrán Cabrera, « Trova » de Gilles Audière, « Desmemoria » de Pierre-Elie de Pibrac.
  • Lieux et institutions : École de photo d’Arles, Paris Photo, Cuba (La Havane), Valparaiso (Chili), Saint-Brieuc.
  • Marques et techniques : Leica (Monochrom), capteurs CCD et CMOS, portfolio, zine.

Au fil de l’épisode

  • Présentation de Jean-Christophe Béchet, photographe et auteur.
  • Le thème central de la discussion : la photographie est un objet, pas une image.
  • Ses débuts en photographie, marqués par un stage avec un Sébastien Salgado alors inconnu.
  • Sa formation à l’école d’Arles et sa découverte de la culture photographique à travers les livres.
  • Pourquoi le livre est pour lui la finalité de tout projet photographique.
  • La critique des écrans qui uniformisent la vision des images et effacent les choix de l’auteur.
  • L’importance de la matérialité du tirage : le choix du papier, du format, des marges.
  • Comment la révolution numérique a paradoxalement offert une richesse inédite de papiers et de possibilités d’impression.
  • Le travail du photographe au-delà de la prise de vue : sélection, séquençage, mise en forme.
  • Le dépassement de la notion d’« instant décisif » au profit d’une vision plus globale du processus créatif.
  • Sa philosophie sur le choix du matériel : l’ergonomie et le rapport intime à l’outil priment sur la performance technique.
  • L’exemple de son travail à Cuba avec un Leica monochrome pour son livre « Habana Song ».
  • Pourquoi il ne faut pas avoir peur des influences, mais au contraire les connaître et s’en nourrir.
  • Les trois grands types d’influence : les maîtres, les rencontres et les lieux.
  • La recherche de la singularité d’un projet plutôt que l’originalité de chaque image.
  • Le portfolio comme objet intermédiaire pour construire et présenter son travail.
  • Les trois modes de monstration de la photographie : la page imprimée, le tirage d’exposition et la projection.
  • Son processus créatif personnel : de la prise de vue au tirage, en passant par des phases de maturation.
  • L’angoisse et la satisfaction qui accompagnent la sortie d’un nouveau livre.
  • Analyse de la construction de son livre « Habana Song » : rythme, maquette, dialogue entre les images.
  • La double nature de la photographie : un art à la fois démocratique et complexe.

FAQ

Qui est Jean-Christophe Béchet ?

Jean-Christophe Béchet est un photographe et auteur français. Formé à l’école de photo d’Arles, il mène une double carrière de photographe, avec de nombreux voyages et projets personnels, et d’auteur, avec la publication de plus de vingt livres et des collaborations avec des magazines comme Réponses Photo ou Fisheye. Sa démarche est marquée par une réflexion profonde sur la nature de l’image et l’importance du livre comme objet final.

Pourquoi la photographie est-elle un objet et pas seulement une image ?

Selon Jean-Christophe Béchet, une image sur un écran n’est qu’une reproduction volatile. Une photographie n’acquiert son statut d’œuvre que lorsqu’elle est imprimée et devient un objet physique. Le choix du papier, sa texture, le format du tirage, la présence de marges sont des décisions artistiques cruciales qui modifient la perception de l’œuvre. Cette matérialité offre une expérience sensorielle complète que l’écran ne peut restituer.

Quel est le rôle du livre dans le travail de Jean-Christophe Béchet ?

Le livre est la finalité de la démarche de Jean-Christophe Béchet. Ayant découvert la photographie à travers les livres de grands maîtres, il considère que c’est la forme la plus aboutie pour un projet. Le livre permet de construire une séquence, un rythme, un récit. C’est un objet définitif qui clôt un chapitre de son travail et lui permet d’avancer. Pour lui, l’exposition est souvent une déclinaison du livre, et non l’inverse.

Comment Jean-Christophe Béchet choisit-il son matériel photo ?

Il privilégie le rapport personnel et le confort d’utilisation à la performance technique pure. Il compare l’appareil photo à un instrument de musique : l’important est de se sentir à l’aise avec pour bien « jouer ». Le choix de l’outil doit être cohérent avec le sujet traité et la sensibilité du photographe. Il ne s’agit pas de trouver le « meilleur » appareil, mais celui qui correspond le mieux à un projet et à une manière de voir.

Faut-il avoir peur d’être influencé par d’autres photographes ?

Au contraire, Jean-Christophe Béchet pense qu’il est essentiel de connaître ses influences pour construire sa propre voix. Il estime qu’on ne crée jamais à partir de rien et qu’il est prétentieux de vouloir ignorer l’histoire de la photographie. L’enjeu n’est pas de copier, mais de comprendre comment d’autres ont travaillé pour ensuite trouver sa propre singularité dans un projet global, un point de vue ou une manière de raconter une histoire.


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