Portrait des photographes Pauline Alioua et Chris Garvi, invités du podcast La Photo Aujourd'hui

Dans le creux de la photographie de Pauline Alioua et Chris Garvi – La Photo Aujourd’hui #1

Genèse d’un regard

Pauline Alioua et Chris Garvi partagent leur parcours et ce qui les a menés à la photographie. Pour Pauline, tout a commencé avec les voyages familiaux, l’envie de garder une trace des souvenirs. Le médium photographique s’est imposé comme l’équilibre parfait entre le cinéma, qui a forgé son imaginaire visuel, et la littérature. Ses projets personnels naissent souvent d’événements intimes, comme une séparation qui a donné lieu à son livre Phantomatic, ou d’interrogations sur son rapport à l’inconnu. Pour Chris, le déclic fut la découverte du travail de Willy Ronis à la fin du lycée. Depuis, il n’a jamais cessé de pratiquer, développant deux approches : soit il part d’une idée précise avec une trame narrative, soit il laisse les images dicter le projet a posteriori, lors de l’editing.

Leurs inspirations et leurs méthodes individuelles, bien que distinctes, finissent par se nourrir mutuellement.

La danse du duo

Leur collaboration a débuté très tôt dans leur relation, de manière presque évidente. Chris a proposé de partager un petit appareil, un Rollei 35, pour documenter leur quotidien. C’est de cette impulsion qu’est née leur pratique commune. Lors de leurs voyages ou de leurs déambulations, ils photographient ensemble, mais rarement la même chose. Leurs styles diffèrent : Chris est décrit comme furtif, instinctif avec son Leica, tandis que Pauline est plus lente, plus statique. Ils s’amusent de cette dynamique qu’ils qualifient de « danse » : ils se séparent, se retrouvent, s’attendent, dans un respect mutuel du rythme de l’autre. « Jamais on se concerte pour dire voilà il faudrait que toi tu prennes plutôt ça », explique Chris.

Le véritable dialogue entre leurs images ne s’instaure pas à la prise de vue, mais bien plus tard, au moment de l’editing, où leurs sensibilités communes permettent à leurs photos de se répondre naturellement.

Le choix de l’argentique

Pauline et Chris travaillent exclusivement en argentique. Pour Chris, ce n’est pas un choix militant, mais la seule pratique qu’il ait vraiment connue. Une brève incursion dans le numérique s’est soldée par un blocage créatif après être revenu de New York avec 1500 photos. Il s’est senti perdu dans cette masse d’images. L’argentique, avec la contrainte de ses 36 poses par pellicule, lui impose une économie et une tension qu’il juge nécessaires. Pour Pauline, l’argentique est lié à l’enfance, à la magie d’attendre le développement des photos de vacances. Elle y voit une véritable « philosophie » qui implique tout le corps et les sens, de la conscience de la lumière à l’odeur du film.

« J’aime aussi cette contrainte de ne pas pouvoir tout faire. C’est être conscient des limites du monde physique dans lequel on se trouve », confie-t-elle. C’est ce rituel, cette attente et ce rapport physique au médium qui les comblent et qu’ils ne souhaitent pas abandonner.

L’art de l’editing et du livre

L’editing est une étape fondamentale de leur processus, représentant selon Chris 99 % du travail derrière un livre. C’est un moment exigeant, fait de choix parfois crève-cœur. Pour leur ouvrage Dans le Creux du Manque, la collaboration avec leur éditeur, Arnaud Bizalion, a duré un an et demi. Ils ont dû apprendre à élaguer, à abandonner des images pour servir la narration globale du livre. Ils soulignent la différence entre l’auto-édition, qui offre une liberté totale, et le travail avec un éditeur, qui apporte une crédibilité, un regard extérieur et un réseau de diffusion inaccessible autrement. L’éditeur ne juge pas la qualité esthétique d’une photo isolée, mais s’intéresse à la cohérence du corpus et à ce que les images racontent ensemble.

Ce processus, bien que contraignant, leur a permis d’évoluer et d’affiner leur capacité à construire un récit visuel solide.

Suivre sa propre voie

Interrogés sur les conseils qu’ils donneraient aux photographes, leurs réponses se complètent. Chris insiste sur l’importance de tirer ses images. Pour lui, une photo n’existe vraiment que sur papier. C’est le seul moyen de la voir, de l’évaluer et de travailler concrètement un editing en déplaçant physiquement les tirages. Une image jugée bonne sur un écran peut se révéler décevante une fois imprimée ou incohérente au sein d’une série. Pauline, quant à elle, met en garde contre l’influence des réseaux sociaux. « C’est pas parce qu’une photo sur Instagram fera 1000 likes qu’elle est meilleure qu’une photo qui en fera 50. Il faut vraiment pouvoir se dégager de ça. »

Elle encourage chacun à suivre son instinct, à photographier ce qui le touche profondément, sans chercher la validation extérieure, et à se construire une solide culture visuelle en consultant des livres et le site de photographes.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : Willy Ronis (photographe), Arnaud Bizalion (éditeur).
  • Œuvres : « Dans le Creux du Manque » (livre de Pauline Alioua et Chris Garvi), « Phantomatic, nowhere to be seen » (livre de Pauline Alioua).
  • Projets photographiques cités : « X » (Pauline Alioua), « Je t’entendrai sur notre planète » (Chris Garvi), « Je marcherai le long de Luvone » (Chris Garvi).
  • Lieux : Marseille, Toulon, New York, Iran, Maroc.
  • Matériel et marques : Leica, Nikon, Rollei 35, Kodak Tri-X (pellicule).
  • Événements : Rencontres d’Arles, Paris Photo.

Au fil de l’épisode

  • Présentation de Pauline Alioua et Chris Garvi, photographes à Marseille.
  • Les débuts de Pauline avec la photographie, un médium entre le cinéma et le souvenir de voyage.
  • La découverte du travail de Willy Ronis, un déclencheur dans le parcours de Chris.
  • Le processus créatif personnel de Pauline, où les séries naissent d’événements intimes ou d’interrogations récurrentes.
  • Les deux approches de Chris pour démarrer un projet : soit l’idée précède l’image, soit les images guident le récit.
  • L’influence majeure du cinéma sur l’imaginaire visuel de Pauline.
  • La genèse de leur collaboration : un appareil photo partagé au début de leur relation pour documenter leur quotidien.
  • Leur méthode de prise de vue en duo, décrite comme une « danse » où chacun respecte le rythme et le regard de l’autre.
  • L’importance de l’editing, véritable moment où le dialogue entre leurs images s’instaure.
  • Leur attachement à la photographie argentique, vécue comme une philosophie et un rituel.
  • L’expérience de Chris avec le numérique, qui a provoqué un blocage créatif dû au trop-plein d’images.
  • La contrainte des 36 poses, perçue comme un moyen de se concentrer et d’économiser son regard.
  • Les coulisses de la création d’un livre photo avec un éditeur, Arnaud Bizalion.
  • La différence entre l’auto-édition, synonyme de liberté, et la publication, qui apporte crédibilité et diffusion.
  • Leur projet de livre en cours sur l’Iran.
  • Le conseil de Chris : imprimer ses photos pour vraiment les voir et pouvoir les organiser physiquement.
  • Le conseil de Pauline : se détacher de la quête de validation sur les réseaux sociaux et suivre sa propre vision.
  • L’invitation à se construire une culture photographique en regardant des livres et en explorant le travail d’autres photographes.

FAQ

Qui sont Pauline Alioua et Chris Garvi ?

Pauline Alioua et Chris Garvi sont deux photographes basés à Marseille. Ils se distinguent par leur pratique de la photographie argentique et leur travail en duo sur des projets communs, qui ont notamment donné naissance à des livres photo. En parallèle de leurs séries collaboratives, souvent inspirées par leurs voyages, ils poursuivent chacun une démarche personnelle et artistique distincte.

Pourquoi travaillent-ils en duo ?

Leur collaboration a commencé naturellement peu après leur rencontre, en partageant un appareil photo pour documenter leur vie. Aujourd’hui, bien qu’ils aient des styles de prise de vue différents, leurs sensibilités communes permettent à leurs images de se répondre. Le travail en duo n’est pas une fusion, mais un dialogue qui se construit principalement lors de l’editing, où ils assemblent leurs regards pour créer un récit cohérent et complémentaire.

Pourquoi choisissent-ils la photographie argentique ?

Pour eux, l’argentique est plus qu’un outil, c’est une philosophie. Ils apprécient le rituel, la matérialité de la pellicule et l’attente du développement qui intensifie le rapport aux souvenirs. La contrainte des 36 poses par film les incite à une pratique plus réfléchie et économique, à l’opposé du flux potentiellement écrasant du numérique. C’est une approche qui favorise la patience et la concentration sur l’instant décisif.

Qu’est-ce que l’editing pour eux ?

L’editing est une étape cruciale et exigeante, qui représente la majeure partie du travail sur un projet de livre. C’est le moment où le récit prend forme. Le processus consiste à imprimer les photos, les étaler, et construire une séquence narrative en faisant des choix parfois difficiles. C’est là que le dialogue entre leurs deux univers visuels s’opère pour créer une œuvre commune cohérente, un processus qui peut prendre plus d’un an.

Quel est leur conseil pour un photographe qui débute ?

Ils donnent deux conseils principaux. D’abord, imprimer ses photos pour les voir réellement, sur papier, afin de mieux les analyser et de pouvoir construire une série de manière tangible. Ensuite, ils encouragent à se détacher de la validation des réseaux sociaux comme les likes, et à plutôt suivre sa propre vision et ce qui nous anime profondément. Se construire une solide culture visuelle en regardant des livres photo est également essentiel.


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