Des débuts sur le terrain
Corentin Fohlen raconte ses débuts dans la photographie, une voie qu’il a embrassée après avoir envisagé une carrière dans le dessin. Il fait ses premières armes en couvrant les manifestations parisiennes, avant de se lancer dans son premier reportage à l’étranger en 2004. Parti au Maroc avec très peu de moyens pour documenter la crise des migrants à Ceuta-Mélia, il se retrouve vite dans une situation précaire, avec seulement 50 euros en poche et une carte bancaire bloquée. Il décrit cette expérience comme un reportage initiatique, une « super école de débrouille » qui, malgré les déboires, a forgé sa détermination.
Cette première approche du terrain, brute et sans filet, contraste avec une autre expérience fondatrice mais plus traumatisante : la couverture de la révolution en Libye en 2011. Confronté à un danger extrême et à la perte de deux amis photographes, il entame une profonde remise en question sur le sens de son métier. « Qu’est-ce que j’apporte quand on se retrouve à… une dizaine, une cinquantaine, une centaine de preneurs d’images ? »
Haïti, loin des clichés
Cette interrogation le pousse à s’éloigner de la photographie de news pour se tourner vers des projets documentaires au long cours. C’est ainsi qu’il décide de retourner en Haïti, un pays qu’il avait découvert une première fois juste après le tremblement de terre de 2010. Il ressent le besoin de raconter autre chose que « cette vision misérabiliste de drame, de violence, de maladie ». Il y retourne alors sans commande, avec la volonté de prendre le temps, de rencontrer les gens et de s’immerger dans la complexité du pays, au-delà de la capitale Port-au-Prince.
Au fil de ses voyages, il découvre un peuple fier, une histoire riche et une culture foisonnante, à l’opposé de l’image de « l’île maudite » véhiculée par les médias. Il s’attache à montrer l’humanité des Haïtiens, leur créativité et leur résilience, tout en dénonçant les dérives du « business de la charité ». Ce travail de longue haleine lui a permis d’imposer sa propre vision aux rédactions, une démarche qu’il considère comme son travail le plus engagé.
Un photographe en colère
Corentin Fohlen est également connu pour ses prises de position sur la condition des photographes. Il dénonce avec véhémence un système où le photographe est souvent le dernier maillon de la chaîne économique, malgré l’omniprésence de l’image. Il critique particulièrement les concours photo payants, qu’il qualifie d’« arnaque » et d’« entourloupe totale ». Selon lui, ces compétitions exploitent l’espoir des photographes, notamment les plus jeunes, en les faisant payer pour une visibilité souvent illusoire, et pervertissent la pratique photographique en encourageant la production d’images stéréotypées.
Son coup de gueule s’étend plus largement à la dévalorisation du travail photographique, où les demandes de gratuité sous prétexte de « visibilité » sont devenues monnaie courante. Il rappelle le combat mené pour que les photographes soient enfin rémunérés pour leurs expositions dans les grands festivals, comme celui d’Arles. « Il n’y a jamais autant d’argent dans la photographie, mais il n’y en a jamais aussi peu pour les photographes. »
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Corentin Fohlen
- Son livre « Haïti » aux éditions Light Motiv
- Son livre « Karnaval Jacmel » aux éditions Light Motiv
- Ses livres « Only Colored » et « Mon oncle est un génie » aux éditions Photo Paper
Les références de l’épisode
- Personnes : Laurent Breillat, Thomas Hamoudi, Lucas Dolega, Rémi Euchlik, Patrick Chaud, James Noel, Jean-Marie Théoda, Eric Lebrun, Alex Web, Hans Sylvester, Clémentine Mercier.
- Lieux : Haïti (Port-au-Prince), Lille, Paris, Maroc (Rabat, Ceuta-Mélia), Libye (Benghazi), Tunisie, Syrie, Algérie, États-Unis, Bangladesh, Thaïlande, vallée de l’Omo.
- Organisations et médias : Vostok Press, Le Parisien, La Vie, BFM, Libération, New York Times, LensCulture, World Press Photo, Sony Awards, Visa pour l’Image (Perpignan), Rencontres d’Arles, Institut pour la photographie (Lille).
- Œuvres : « Haïti », « Karnaval Jacmel », « Only Colored », « Mon oncle est un génie ».
Au fil de l’épisode
- Le parcours de Corentin Fohlen, du dessin au photojournalisme.
- Son premier reportage à l’étranger au Maroc, pour couvrir la situation des migrants à Ceuta-Mélia.
- Les angoisses et les difficultés d’un premier voyage sans argent ni contacts.
- Comment il a finalement réussi à photographier l’évacuation du dernier camp de réfugiés.
- Une expérience traumatisante en Libye en 2011, qui le pousse à questionner son métier.
- La perte de deux confrères photographes et la remise en question du photojournalisme de news.
- La décision de se tourner vers le reportage documentaire au long cours.
- Sa première découverte d’Haïti, juste après le tremblement de terre de 2010.
- Son retour en Haïti, hors actualité, pour raconter une autre facette du pays.
- La richesse culturelle et la fierté du peuple haïtien, loin des clichés misérabilistes.
- Son enquête sur le « business de la charité » et le tourisme humanitaire.
- La difficulté et la satisfaction d’imposer une vision personnelle et nuancée aux médias.
- La création de son livre « Haïti » et sa collaboration avec l’éditeur Eric Lebrun.
- Son approche de la composition, une obsession constante quel que soit le contexte.
- Son engagement pour défendre la condition des photographes.
- Sa critique virulente des concours photo payants, qu’il considère comme une exploitation.
- Le modèle économique de ces concours qui financent les lauréats avec les frais des perdants.
- Le problème plus large de la gratuité et de la dévalorisation du travail photographique.
- L’exemple du festival d’Arles, qui a dû être contraint de rémunérer les photographes exposés.
- Son conseil aux jeunes photographes : s’engager à fond, sans se poser de barrières.
- La présentation de son livre plus intime, « Mon oncle est un génie ».
FAQ
Qui est Corentin Fohlen ?
Corentin Fohlen est un photographe et photojournaliste français. Lauréat de plusieurs prix, dont deux World Press Photo en 2011 et 2016, il a d’abord couvert l’actualité internationale avant de se tourner vers des projets documentaires au long cours. Son travail le plus connu porte sur Haïti, un pays qu’il photographie depuis 2010 pour en proposer une vision loin des stéréotypes médiatiques.
Pourquoi Corentin Fohlen a-t-il décidé de travailler sur Haïti ?
Après une expérience traumatisante en Libye et une remise en question de son rôle de photographe de news, Corentin Fohlen a voulu s’engager dans un travail plus profond. Il a choisi de retourner en Haïti, où il avait été après le séisme de 2010, car il sentait qu’il y avait plus à raconter que le drame et la misère. Son objectif était de contrebalancer les clichés en montrant la richesse culturelle, l’histoire et la fierté du peuple haïtien.
Quel est le regard de Corentin Fohlen sur le métier de photojournaliste ?
Corentin Fohlen porte un regard critique sur l’évolution du métier. Il dénonce la précarisation économique des photographes, qui sont selon lui les derniers bénéficiaires d’un secteur qui génère pourtant beaucoup d’argent. Il s’insurge contre la multiplication des concours photo payants et les demandes de travail gratuit en échange d’une prétendue « visibilité », plaidant pour une juste rémunération et une meilleure reconnaissance du travail des auteurs.
Que reproche Corentin Fohlen aux concours photo payants ?
Il leur reproche un modèle économique qu’il juge malhonnête, où les frais d’inscription payés par la masse des participants servent à financer les prix des quelques lauréats. Pour lui, c’est un système qui exploite l’espoir des photographes, en particulier des plus jeunes, sans garantir une réelle reconnaissance professionnelle. Il estime que cela pervertit la photographie en encourageant la production d’images formatées pour plaire aux jurys.

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