Visuel de l'émission Au coin du feu de Faut pas pousser les ISO avec Thomas Pesquet, consacrée à la photographie depuis l'espace

S608 – AU COIN DU FEU avec Thomas Pesquet

Un photographe malgré lui

Thomas Pesquet hausse les épaules quand on l’appelle photographe. Au cours de deux missions à bord de la Station spatiale internationale, dont il a été le commandant pendant la seconde moitié de la dernière, il a pourtant pris quelque 245 000 images. Son ami le photographe Ludwig Wallendorff lui reconnaît l’essentiel : il a compris « où on se tient pour prendre la photo et quand est-ce qu’on appuie sur le bouton », avec patience, persévérance et exigence du résultat. L’astronaute se décrit plutôt comme quelqu’un qui a « le goût pour ça et le travail » : il se souvient de débats avec ses amis sur le cadrage, de son agacement devant les sujets toujours placés au centre, et des photos argentiques de son père accrochées chez lui. À bord, la photo est surtout utilitaire : documenter une pièce cassée pour le centre de contrôle, ou photographier une catastrophe sur demande. Tout le reste, ses images de la Terre et des étoiles, il l’a fait « complètement dans [son] temps libre ».

Son maître en la matière s’appelle Don Pettit, l’astronaute de la NASA qui a « écrit le bouquin de la photo spatiale » avec ses poses longues, ses surimpressions et ses montages dans la cupola.

Un 800 mm en apesanteur

À bord, une douzaine de boîtiers Nikon (des D4S lors de la première mission, des D5 lors de la seconde) se partagent entre appareils personnels étiquetés au nom de chaque astronaute et boîtiers fixés dans la cupola avec leur objectif. Surprise : la qualité optique des hublots de la cupola est médiocre, et au-delà de 200 mm tout devient flou ; les meilleures vitres se trouvent côté russe et dans le laboratoire américain. Pour les villes de jour, sa combinaison favorite est le 800 mm avec un téléconvertisseur ; de nuit, le 400 mm. Le 800 mm ne pèse rien, mais il faut se caler les pieds dans des rails, l’épaule contre la fenêtre, alors que la station file à 8 km par seconde : « on bouge d’un tout petit poil et on rate la tour Eiffel de 200 km ». La nuit, il fait la mise au point en autofocus de jour, bloque la bague, monte à 8 000 ISO et plus, pose au 1/15 ou au 1/25 et suit le sujet pour compenser le mouvement : sur 100 à 150 déclenchements au-dessus de Paris, « il y en a 5 de pas flou ».

Certaines cibles se sont refusées à lui, comme le Machu Picchu, « le monstre de fin de niveau » de la longue focale, alors que les lignes de Nazca ont fini par apparaître dans son viseur ; il s’était aussi fixé des cibles comme Uluru, au cœur de l’Australie.

Dehors, en gants de boxe

Lors des sorties extravéhiculaires, les mêmes boîtiers sortent simplement protégés d’une housse blanche, équipés d’une focale fixe et d’un grand viseur. Impossible de viser avec le casque et les gants pressurisés : on cadre « au pif », en ISO automatique, et le résultat sur la carte SD reste « un peu random ». Chaque sortie se prépare pendant des semaines, et le jour même six à sept heures de préparation précèdent le passage du sas. Toutes les images sont prises en RAW côté non russe et redescendues à la NASA ; à bord, il tirait chaque soir quelques JPEG, traités sur des ordinateurs portables vieux d’une dizaine d’années avec un logiciel gratuit, qu’il envoyait par e-mail pour qu’une équipe les publie sur les réseaux sociaux. Il admet ne pas avoir appris la post-production, et c’est avec Ludwig Wallendorff qu’il retravaille aujourd’hui ses fichiers bruts : voile atmosphérique, diffraction des hublots, bruit des images de nuit.

Côté droits, le copyright associe NASA, ESA et Thomas Pesquet ; son principe est simple : si les images sont publiées, les droits d’auteur vont à une association.

Des images au service de la planète

Son livre « La Terre entre nos mains », paru chez Flammarion, reverse l’ensemble de ses droits aux Restos du cœur. Il a aussi offert ses photos à Reporters sans frontières pour un album de la collection « 100 photos pour la liberté de la presse », l’une des meilleures ventes de la série selon Perrine Daubas. Pour lui, le grand combat de sa génération est l’environnement, et « quitte à montrer des jolies photos, autant t’en servir pour que ça passe des bons messages » ; il raconte avoir vu les cendres des feux de Californie monter jusqu’en haut de l’atmosphère. Il prépare une version retravaillée de son livre et une exposition avec Laurent Ballesta et Vincent Munier dans le cadre du projet « Trois regards, une planète » initié par Nikon, en avouant « la honte totale » face à des images aussi travaillées que les leurs.

Les messages de Marion Montaigne, de Perrine Daubas, de Matthieu Ricard et de Laurent Ballesta, qui l’invite à plonger en sous-marin vers les anneaux du Cap Corse, complètent ce portrait. Son prochain horizon : le programme Artemis, avec l’objectif d’envoyer des Européens autour de la Lune, puis sur la Lune, d’ici à 2030.

Les références de l’épisode

  • Station spatiale internationale (ISS) et sa cupola
  • Agence spatiale européenne (ESA) et NASA
  • Nikon D4S et D5, boîtiers utilisés à bord
  • Don Pettit, astronaute de la NASA et pionnier de la photographie spatiale
  • Ludwig Wallendorff, photographe, spécialiste de la post-production des images de l’ISS
  • « La Terre entre nos mains », livre de Thomas Pesquet paru chez Flammarion au profit des Restos du cœur
  • Album de Thomas Pesquet dans la collection « 100 photos pour la liberté de la presse » de Reporters sans frontières
  • « Trois regards, une planète », projet initié par Nikon avec Laurent Ballesta et Vincent Munier
  • Laurent Ballesta, photographe, plongeur et biologiste ; son film « Méditerranée, la face immergée des volcans » (Arte)
  • Marion Montaigne, illustratrice, autrice de la bande dessinée « Dans la combi de Thomas Pesquet »
  • Matthieu Ricard, moine bouddhiste et photographe
  • Perrine Daubas, rédactrice en chef des albums de Reporters sans frontières
  • Programme Artemis de retour vers la Lune
  • Mission Apollo 11 : Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins
  • Joav Kohn, photographe auteur d’un time-lapse du lever de Terre réalisé à partir des archives d’Apollo 11
  • Vivian Maier et John Maloof
  • « Seul sur Mars », film cité par l’invité pour son réalisme
  • Télescope spatial Hubble
  • Nikon Z8, Canon PowerShot V10 et Tamron 11-20 mm f/2,8 en monture Fujifilm X (flash actu)

Au fil de l’épisode

  • Flash actu : Nikon Z8, Canon PowerShot V10 et Tamron 11-20 mm f/2,8 en monture Fujifilm X
  • Story : un time-lapse du lever de Terre tiré des archives de la mission Apollo 11
  • Les archives en ligne et le compte Flickr de Thomas Pesquet
  • Le témoignage de Ludwig Wallendorff : pourquoi Thomas Pesquet est un vrai photographe
  • Le goût du cadrage et la photographie à bord, entre usage professionnel et temps libre
  • Don Pettit, pionnier de la photographie spatiale
  • Les cibles réussies et manquées : Machu Picchu, lignes de Nazca
  • Le matériel à bord : boîtiers Nikon, objectifs, qualité des hublots de la cupola
  • La technique de la photo de nuit depuis l’ISS
  • Stabilisation, bras articulés et time-lapses
  • La photographie lors des sorties extravéhiculaires
  • RAW, JPEG et transfert des images vers le sol
  • La post-production avec Ludwig Wallendorff et le livre « La Terre entre nos mains »
  • Droits des images et engagement pour les associations
  • L’environnement vu de l’espace
  • Le projet « Trois regards, une planète » et l’échange avec Laurent Ballesta
  • Les images de Hubble et l’astrophotographie
  • Les messages de Marion Montaigne, Perrine Daubas, Matthieu Ricard et Laurent Ballesta
  • Le programme Artemis et le retour vers la Lune

FAQ

Avec quel appareil photo Thomas Pesquet a-t-il photographié la Terre depuis l’ISS ?

Thomas Pesquet a utilisé des reflex Nikon : des D4S lors de sa première mission et des D5 lors de la seconde. Une douzaine de boîtiers sont disponibles à bord, avec des objectifs allant d’un fisheye de 8 mm à un 800 mm associé à un téléconvertisseur. Selon lui, les objectifs changent peu, mais les boîtiers sont remplacés régulièrement car les radiations abîment les capteurs.

Combien de photos Thomas Pesquet a-t-il prises dans l’espace ?

Thomas Pesquet évoque environ 245 000 photos prises au cours de ses deux missions à bord de la Station spatiale internationale, un chiffre gonflé par les nombreux time-lapses de la seconde mission. Toutes les images sont transmises à la NASA. Il en a lui-même retenu quelques milliers, retravaillées avec le photographe Ludwig Wallendorff pour des livres et des expositions.

Comment photographier une ville de nuit depuis la Station spatiale internationale ?

Thomas Pesquet explique qu’il faut faire la mise au point en autofocus de jour, puis la bloquer en manuel, monter à 8 000 ISO ou plus, ouvrir au maximum et poser au 1/15 ou au 1/25 de seconde. Comme la station avance à environ 8 km par seconde, il faut suivre le sujet pendant la pose : sur une centaine d’images, quelques-unes seulement sont nettes.

Pourquoi les photos prises depuis la cupola de l’ISS sont-elles parfois floues ?

Selon Thomas Pesquet, les fenêtres de la cupola sont un empilement de couches de verre protégé par un film plastique rayé, qui n’a jamais été conçu pour la photographie au téléobjectif. Au-delà de 200 mm, les images deviennent floues. Les photos en très longue focale sont donc prises depuis d’autres hublots, côté russe ou dans le laboratoire américain.

À qui reviennent les droits d’auteur des photos de Thomas Pesquet ?

Thomas Pesquet indique que le copyright associe la NASA, l’ESA et lui-même, les agences considérant traditionnellement que les images leur appartiennent. Sa règle : lorsque ses photos sont publiées, les droits d’auteur sont reversés à une association. Ceux de son livre « La Terre entre nos mains » vont ainsi aux Restos du cœur.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *