
Arthur Azoulay et Benjamin Favier, animateurs de Faut Pas Pousser Les ISO, consacrent une émission de deux heures au plaisir de photographier, vu à travers l'appareil : son allure, son toucher, son ergonomie, sa visée et ses performances. Avec Fabrizio Dei Tos-Navalesi, de la chaîne Les Essentiels Photo, et Thierry Bourque, d'OM System, ils confrontent les témoignages de Fujifilm, Nikon, Camara et Phox, et l'historien Michel Poivert explique pourquoi l'intelligence artificielle relance le goût de l'analogique.
Le plaisir de photographier passe d’abord par l’objet
Dans cet épisode de Faut Pas Pousser Les ISO, Arthur Azoulay et Benjamin Favier reçoivent Fabrizio Dei Tos-Navalesi, consultant, formateur et créateur de la chaîne Les Essentiels Photo, et Thierry Bourque, représentant d’OM System en France, pour se demander ce qui procure du plaisir dans la pratique de la photographie, à travers l’appareil lui-même : son design, son toucher, son ergonomie, sa visée et ses performances. Fabrizio Dei Tos-Navalesi a travaillé près de dix ans pour DxO après quinze ans dans le jeu vidéo ; il photographie avec un Nikon Z7 II et des boîtiers OM System, qu’il décrit comme des « boîtiers plaisir » capables de remplacer le téléphone. Thierry Bourque fête quarante ans de carrière chez Olympus puis OM System, commencée à la réparation des appareils, et pratique la photo de concert. Il explique qu’OM Digital Solutions, qui a repris l’activité photo d’Olympus, est devenue cet été entièrement indépendante du fonds d’investissement qui la détenait. L’émission s’ouvre sur une pensée pour le magasin Camara de Grenoble, pillé le week-end précédent.
Avant le débat, le flash actualité présente un nouveau zoom Tamron pour APS-C, une série limitée de Polaroid aux couleurs de Pokémon présentée par Baptiste Soto, de Phox, une optique TTArtisan de 57 grammes et l’exposition Robert Capa au musée de la Libération de Paris, jusqu’au 20 décembre.
Niépce, Daguerre et le retour de l’analogique
Dans sa chronique, Benjamin Favier interroge l’historien de la photographie Michel Poivert à l’occasion du bicentenaire de la photographie et de la réédition du Photo Poche consacré à Nicéphore Niépce chez Actes Sud. L’historien rappelle la longue rivalité entre partisans de Niépce et de Daguerre, la loi de 1839 qui a consacré le daguerréotype, et pourquoi le bicentenaire de 2026 retient la première image conservée, le « Point de vue du Gras », attendue au printemps au musée de Chalon-sur-Saône. Selon lui, l’intelligence artificielle rompt avec deux siècles de photographie fondée sur l’enregistrement : les images générées « ne sont pas des photographies ». Ce basculement explique, d’après lui, le regain d’intérêt pour l’analogique, qu’il appelle le « néo-analogue », avec la réouverture de laboratoires. Fabrizio Dei Tos-Navalesi, qui enseigne aux Gobelins, constate ce retour chez les jeunes comme chez les anciens, et la flambée des prix des boîtiers argentiques d’occasion.
Thierry Bourque dit n’avoir jamais revendu un appareil : pour lui, chacun est lié à un voyage ou à un souvenir, et il refuse le mot « outil », qui évoque le bricolage.
Un appareil qui a de la gueule
Le débat commence par les yeux puis le toucher. Matthieu Lepage, gérant du magasin Camara de La Roche-sur-Yon, observe que les clients veulent désormais un boîtier « qui ait un peu de gueule » et qu’un appareil doit être vu en magasin avant d’être acheté ; il détaille les blancs différents des téléobjectifs de Canon, Sony et Fujifilm. Pour Fabrizio Dei Tos-Navalesi, un bel objet doit tenir ses promesses à l’intérieur comme à l’extérieur, faute de quoi l’ergonomie déçoit. Thierry Bourque raconte la présentation du premier OM-D E-M5 à la rédaction de Chasseur d’Images, cite l’OM-4 Ti et l’OM-1 de 1973 parmi les boîtiers marquants, et explique pourquoi les marques japonaises restent sages sur les couleurs : à l’époque d’un compact proposé en six coloris, les clients achetaient surtout du noir et du blanc. Le choix entre finition argentée et noire, selon lui, sépare ceux qui veulent montrer un bel objet de ceux qui cherchent la discrétion. Sur le poids, Fabrizio Dei Tos-Navalesi, qui a longtemps porté un sac de 15 kilos en montagne, dit chercher désormais un boîtier léger qu’il a toujours sur lui, sans sacrifier la sensation de robustesse.
Thierry Bourque rappelle aussi que le poids réel d’un hybride dépend de l’objectif qu’on lui monte, un point souvent oublié à l’achat.
Ergonomie, visée et menus
Roland Serbielle, de Nikon, expose la notion de « caméraness » : oublier son appareil comme un musicien oublie ses doigts pendant un solo, pour se concentrer sur le sujet. Thierry Bourque défend la simplicité : les fonctions s’empilent d’un modèle à l’autre parce que les ingénieurs les reconduisent, mais rien n’oblige à les utiliser. Il dit qu’il « appuie juste sur un bouton » et que, pour lui, l’apport majeur de l’hybride est le réglage de l’exposition en temps réel avec une molette, en mode programme. Fabrizio Dei Tos-Navalesi, qui photographie presque exclusivement en manuel, liste son minimum : vitesse, ouverture, ISO, mise au point découplée du déclencheur et balance des blancs. Sur la visée, il insiste sur la clarté et la couverture du viseur, tandis que les animateurs évoquent le plaisir inverse d’un Ricoh GR sans viseur ; Thierry Bourque explique garder parfois l’œil gauche ouvert pour voir ce qui entre dans le champ. Côté menus, il reconnaît que ceux d’Olympus ont longtemps été jugés complexes et présente le menu personnalisé des boîtiers OM System.
L’un des animateurs explique avoir été séduit par la visée déportée sur le côté de son boîtier, qui lui rappelle les appareils télémétriques dont il a longtemps rêvé.
La performance donne-t-elle du plaisir ?
Guillaume Mussau, expert image chez Fujifilm, estime que la performance technique ouvre de nouveaux plaisirs : photographier la nuit à 6 400 ISO, explorer un fichier de 100 millions de pixels d’un moyen format GFX, ou retrouver avec les simulations de films l’esthétique de pellicules argentiques. Thierry Bourque doute que la performance fasse plaisir en soi : il craint qu’un discours trop technique éloigne les gens de la photographie, et place en tête le stabilisateur, qui permet de déclencher à une seconde à main levée. Arthur Azoulay avoue que les progrès de l’autofocus l’agacent parce qu’ils lui retirent une compétence. Sur la science des couleurs, Thierry Bourque raconte comment la photographe Sarah Moon, rencontrée aux Rencontres d’Arles, a gardé un boîtier Olympus après avoir vu pour la première fois en noir et blanc dans le viseur, et photographie depuis avec un OM-1 Mark II et un filtre artistique noir et blanc très contrasté.
L’épisode se termine par un quiz de questions d’auditeurs et par l’appareil qui a procuré le plus de plaisir à chacun, de l’OM-4 Ti au Nikon FM2 en titane d’Arthur Azoulay. Le mot de la fin de Fabrizio Dei Tos-Navalesi : « faites-vous plaisir ».
Pour aller plus loin
- Le site de Faut Pas Pousser Les ISO
- La mini-série du podcast sur le marché de l’occasion
- Camara
- Phox
Les références de l’épisode
- Michel Poivert : historien de la photographie, interrogé sur le bicentenaire de la photographie et le retour de l’analogique.
- Nicéphore Niépce et le « Point de vue du Gras » : la plus ancienne image photographique conservée, au centre du bicentenaire de 2026.
- Photo Poche consacré à Nicéphore Niépce, chez Actes Sud : réédité à l’occasion du bicentenaire.
- Exposition Robert Capa au musée de la Libération de Paris : plus de 60 tirages de presse d’époque, jusqu’au 20 décembre.
- Sarah Moon : photographe qui utilise un OM-1 Mark II et un filtre noir et blanc, selon Thierry Bourque.
- Les Essentiels Photo : chaîne YouTube de Fabrizio Dei Tos-Navalesi, créée en 2016.
- Chasseur d’Images n° 479 et Réponses Photo n° 394 : numéros de novembre cités dans la revue de presse.
- Témoignages de Guillaume Mussau (Fujifilm), Roland Serbielle (Nikon), Matthieu Lepage (Camara La Roche-sur-Yon) et Baptiste Soto (Phox).
Au fil de l’épisode
- 00:01:00 : une pensée pour le magasin Camara de Grenoble pillé
- 00:02:25 : le parcours et le matériel de Fabrizio Dei Tos-Navalesi
- 00:04:57 : quarante ans chez Olympus et OM System pour Thierry Bourque
- 00:09:50 : l’indépendance d’OM Digital Solutions
- 00:12:45 : flash actualité, de Tamron aux Polaroid Pokémon et à l’exposition Robert Capa
- 00:25:30 : revue de presse
- 00:27:26 : Michel Poivert sur Niépce, Daguerre et le bicentenaire
- 00:32:11 : l’intelligence artificielle et le retour de l’analogique
- 00:42:29 : les différentes facettes du plaisir photographique
- 00:43:27 : le design vu du magasin, avec Matthieu Lepage
- 00:46:51 : qu’est-ce qu’un appareil qui a de la gueule
- 00:56:13 : pourquoi les appareils restent noirs ou argentés
- 00:58:24 : le toucher et le poids d’un boîtier
- 01:05:24 : la notion de caméraness selon Roland Serbielle
- 01:08:16 : simplicité contre empilement des fonctions
- 01:12:46 : les commandes physiques indispensables
- 01:19:34 : le plaisir de la visée
- 01:24:52 : la performance technique selon Guillaume Mussau
- 01:29:03 : la performance donne-t-elle du plaisir
- 01:37:20 : la science des couleurs et l’histoire de Sarah Moon
- 01:44:58 : le débrief
- 01:54:17 : le quiz des auditeurs
- 01:59:30 : l’appareil qui leur a procuré le plus de plaisir
FAQ
Qu’est-ce que la « caméraness » ?
La « caméraness » est une notion présentée par Roland Serbielle, de Nikon : un appareil si bien maîtrisé qu’on l’oublie pour se concentrer sur le sujet, comme un musicien qui ne pense plus à ses doigts pendant un solo. Un photographe de mariage qui active le flash d’un bouton à la sortie de la mairie en est un exemple.
Pourquoi les appareils photo sont-ils presque toujours noirs ou argentés ?
Selon Thierry Bourque, d’OM System, les marques ont déjà proposé des couleurs vives, comme un compact décliné en six coloris, mais les clients achetaient surtout du noir et du blanc. L’argenté attire ceux qui veulent montrer un bel objet et cultivent la nostalgie, le noir ceux qui cherchent la discrétion.
Pourquoi l’intelligence artificielle relance-t-elle l’intérêt pour l’analogique ?
Pour l’historien Michel Poivert, la photographie reposait depuis deux siècles sur l’enregistrement de la lumière, quel que soit le support. L’intelligence artificielle génère des images photoréalistes qui, selon lui, ne sont pas des photographies. Face à cette menace, on redécouvre la matérialité et les procédés photosensibles, ce qu’il appelle le « néo-analogue ».
La performance technique d’un appareil procure-t-elle du plaisir ?
Les avis divergent dans l’épisode. Guillaume Mussau, de Fujifilm, cite la montée en ISO, la définition des moyens formats et les simulations de films. Thierry Bourque doute que la technique fasse plaisir en soi et retient surtout le stabilisateur, tandis qu’Arthur Azoulay regrette que l’autofocus lui retire une compétence.
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