Un métier méconnu au cœur de la chaîne de l’image
Photographe, enseignant, producteur et codirigeant de l’agence Hans Lucas, Wilfrid Estève a été iconographe pendant un peu plus de cinq ans pour des hebdomadaires comme VSD, L’Événement du jeudi ou Marianne, et travaille dans la presse depuis 1996. Pour Émilie Rouy, rédactrice photo à Libération, l’iconographe doit « donner une information avec les images » : la photo n’illustre pas simplement le texte, elle apporte un complément, et l’on parle volontiers de « rédacteur photo » parce qu’il existe une écriture photographique. Wilfrid Estève partage cette définition et rappelle que l’illustration photographique a pris son essor dans la presse des années 1990 et que Libération, où il a été photographe quasi permanent pendant cinq ans, a ouvert une voie plus créative, suivie depuis par d’autres titres. Les iconographes travaillent dans la presse, l’édition (couvertures de romans notamment), les agences de presse, les institutions culturelles, la publicité, où l’on parle d’acheteurs d’art, et jusque dans l’édition scientifique. Le métier reste majoritairement salarié, même si ce statut est « un peu remis en cause » depuis une dizaine d’années.
Sa principale exigence : une vraie culture de l’image, en peinture comme en photographie, avec « au moins 70, 80, 90 auteurs » à connaître et à suivre. On y entre par une école de journalisme, un cursus d’histoire de l’art ou de beaux-arts, ou une formation de documentaliste.
Chercher, vérifier, sourcer
Avant les années 2000, l’iconographe appelait une quinzaine d’agences et recevait des planches de diapositives ; aujourd’hui, il interroge en ligne des fonds de plusieurs millions d’images, ce qui suppose de bien manier les mots-clés et de connaître les photographes. Pour l’actualité chaude, Wilfrid Estève se tourne d’emblée vers les agences filaires, Reuters, Associated Press et l’AFP ; viennent ensuite les portails qui regroupent des agences, comme PixPalace ou Agence Online, et les grands fonds comme Getty Images. Sur ces plateformes professionnelles, la fiabilité repose sur les métadonnées, une vingtaine de champs qui décrivent le lieu, la date, les personnes et le contexte d’exploitation : « une photo sans métadonnées, c’est extrêmement dangereux », prévient-il, car on peut lui faire dire n’importe quoi. Pour un sujet abstrait, en revanche, c’est la connaissance intime des écritures photographiques qui fait remonter la bonne image, pas le moteur de recherche. À l’AFP, raconte Sébastien Tournadre, iconographe multimédia, le service icono aide les clients à trouver la bonne image parmi quelque 66 millions, dont environ 6 millions en archives argentiques numérisées à la demande.
Chez Hans Lucas, qui réunit selon lui 800 photographes dans 60 pays et compte 1 400 clients, le fichier minimum livré à la presse correspond à une double page : 30 x 40 cm en 300 dpi.
La commande, un travail d’équipe
Quand l’image introuvable doit être produite, l’iconographe passe commande. Émilie Rouy explique qu’à Libération, on produit surtout pour le journal papier, lorsqu’un sujet occupe une double page ou fait la une, et quand le moment mérite des « archives maison » avec l’écriture propre au quotidien. Pour Wilfrid Estève, une iconographe fait rarement travailler quelqu’un qu’elle ne connaît pas : elle engage sa responsabilité devant la rédaction. Le photographe doit donc montrer quelques portfolios en ligne, prouver qu’il sait travailler en commande et revenir avec un editing serré, à l’image de celui des agences filaires, « coupé au ciseau ». Il doit aussi accepter de ne plus avoir le « final cut » : dans un média, la photo passe entre les mains du rédacteur, du graphiste et du directeur artistique, alors que l’exposition reste son territoire. L’iconographe, elle, occupe une place délicate de passerelle entre photographe, rédaction et direction artistique, qui demande diplomatie et arguments.
Pour entrer chez Hans Lucas, il regarde trois choses : la signature photographique, la capacité d’échange et le projet professionnel ; il reçoit 80 à 120 candidatures par mois et en retient sept au maximum.
Le prix d’une image et le respect du droit d’auteur
En presse papier, le prix d’une photo dépend du tirage de la publication et de la place occupée, grâce à des barèmes établis par les organisations professionnelles et les sociétés d’auteurs. Sur le web, en revanche, il n’existe toujours pas de grille, un « casse-tête » que Wilfrid Estève attribue aussi aux réticences passées des photographes envers internet, alors que le web est déjà le premier vecteur de l’information. Olivier Brillanceau, directeur général de la SAIF, rappelle qu’une photographie est une œuvre protégée : elle doit être rémunérée, créditée et non dénaturée, et les iconographes font un travail de pédagogie auprès des diffuseurs, avec l’appui de l’Association nationale des iconographes (ANI). Les services de traçage comme PixTrack ont, selon l’invité, « beaucoup calmé » les abus depuis une dizaine d’années, mais la mention « DR » a dérivé de son usage d’origine. Il plaide pour que l’amateur dont la photo est publiée soit « payé comme le professionnel ».
Côté actualité, Wilfrid Estève annonce le lancement d’Odyssée Photos, un portail de collectifs et de petites agences, et retient comme une la plus marquante celle que Libération a consacrée à la mort d’Yves Saint Laurent.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Hans Lucas, agence et plateforme codirigée par Wilfrid Estève
- Libération et Émilie Rouy, rédactrice photo du quotidien
- AFP et Sébastien Tournadre, iconographe multimédia
- SAIF (Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe) et son directeur général Olivier Brillanceau
- Association nationale des iconographes (ANI)
- UPP et sa campagne « Une photo, ça se paie »
- Reuters et Associated Press
- PixPalace, PixTrack, Agence Online et Getty Images
- VSD, L’Événement du jeudi et Marianne
- CFPJ et EMI, écoles formant des iconographes
- Magnum Photos et « Magnum Photos 75 ans » de Philippe Séclier (Atelier EXB)
- Josef Koudelka, photographe cité par l’invité
- Raymond Depardon et Martin Parr
- Sony ZV-1F, Prix Photo Terre Solidaire présidé par Sebastião Salgado et festival Planche Contact de Deauville (flash actu)
- Odyssée Photos, portail de collectifs et de petites agences
Au fil de l’épisode
- Présentation de Wilfrid Estève et de son parcours
- Flash actu : Sony ZV-1F, Prix Photo Terre Solidaire et festival Planche Contact de Deauville
- Le matériel de Wilfrid Estève, de l’argentique moyen format au smartphone
- Story : Philippe Séclier et le livre « Magnum Photos 75 ans »
- Ce que représente Magnum et comment entrer chez Hans Lucas
- La définition du métier par Émilie Rouy, rédactrice photo à Libération
- Les secteurs où travaillent les iconographes
- Statut, culture de l’image et formations pour devenir iconographe
- Les outils de recherche : agences filaires, portails et grands fonds
- Métadonnées et fiabilité des sources
- Illustrer un sujet abstrait et l’importance du carnet d’adresses
- Le prix d’une photo, du papier au web
- Le service icono de l’AFP avec Sébastien Tournadre
- La numérisation des archives et les formats de fichiers
- Produire une image : la commande vue par Libération
- Le brief, l’editing et le final cut
- Le droit d’auteur avec Olivier Brillanceau, de la SAIF
- Abus, traçage des images, mention DR et rémunération des amateurs
- Banques d’images libres de droit
- Débrief de l’émission
- Quiz des auditeurs : CV idéal, champs IPTC, féminisation du métier, salaire et une préférée
FAQ
Qu’est-ce qu’un iconographe ?
Selon Wilfrid Estève, l’iconographe est la personne chargée de trouver une image, le plus souvent une photographie, pour illustrer un article, une couverture, une revue ou une exposition. Émilie Rouy, rédactrice photo à Libération, précise que l’image doit apporter une information complémentaire au texte, d’où le terme de rédacteur photo.
Où travaillent les iconographes ?
Les iconographes travaillent dans la presse, les agences de presse et d’images, les maisons d’édition, les agences de publicité, les institutions culturelles, les musées, les photothèques et les revues scientifiques. D’après Wilfrid Estève, le métier reste majoritairement salarié, même si des iconographes interviennent aussi en mission sur des livres ou des productions audiovisuelles.
Comment devenir iconographe ?
Wilfrid Estève identifie trois voies d’entrée : une école de journalisme, un cursus d’histoire de l’art ou de beaux-arts, ou une formation de documentaliste. Il cite le CFPJ et l’EMI parmi les formations. Surtout, il insiste sur la culture de l’image : connaître l’histoire de la photographie, les agences de référence et suivre régulièrement des dizaines d’auteurs.
Pourquoi les métadonnées d’une photo sont-elles importantes ?
Les métadonnées décrivent, en une vingtaine de champs, le lieu, la date, les personnes et les conditions d’exploitation d’une photo. Pour Wilfrid Estève, une image sans métadonnées est dangereuse, car on peut lui faire dire n’importe quoi. Les agences professionnelles vérifient et indexent leurs images, ce qui permet à l’iconographe de sourcer une photo en toute sécurité.
Comment est fixé le prix d’une photo dans la presse ?
En presse papier, explique Wilfrid Estève, le prix dépend du tirage de la publication et de la place occupée par l’image, d’une vignette à la double page, selon des barèmes établis par les organisations professionnelles et les sociétés d’auteurs. Pour le web, aucune grille de référence n’existe encore, ce qui complique la rémunération des photographes.

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