
Le photojournaliste Reza a passé trois ans en prison sous le Shah d'Iran, à cause de ses photographies, sans pouvoir en prendre une seule. Dans cet épisode de 101 Visages, il raconte comment il a obtenu, des années plus tard en France, de photographier pendant trois jours et trois nuits le centre pénitentiaire de Liancourt, et l'histoire du portrait d'un vieux détenu face au mirador. Bernard Bolze, fondateur de l'Observatoire international des prisons, explique ensuite la surpopulation carcérale, la récidive et les alternatives à l'enfermement.
Trois jours et trois nuits pour trois ans
Dans cet épisode de 101 Visages, le podcast qui raconte les photographies du photojournaliste Reza, celui-ci revient sur une image en noir et blanc : au premier plan, un homme âgé à barbe blanche, flou ; au fond, derrière une grille, un mirador et une forêt. Reza raconte qu’en soixante ans de photographie, il n’a cessé de photographier que pendant trois ans, entre 22 et 25 ans, emprisonné sous le régime du Shah d’Iran « pour mes photographies ». Les yeux bandés, il faisait alors des « photos mentales » : il imaginait la pièce à partir des bruits, ou cadrait ses pieds ensanglantés sur le carrelage, une manière de tenir psychologiquement. Arrivé en France en 1981, il rencontre quelques années plus tard le ministre Robert Badinter lors d’un dîner, lui raconte son procès devant un tribunal militaire, où son avocat découvrait son dossier dix minutes avant l’audience, et lui confie son souhait de photographier une prison française trois jours et trois nuits, « à la place de ces trois ans ». Quelques semaines plus tard, sa demande est acceptée pour le centre pénitentiaire de Liancourt, où finissent leurs jours des détenus âgés condamnés à perpétuité ou très malades. Il y va de cellule en cellule, sans jamais demander à quiconque pourquoi il est là : « je vous vois comme un être humain, on va prendre un thé ensemble ». Certains finissent par le lui dire. Gardiens et détenus l’interrogent sur la prison en Iran et sur la torture, ce qui, selon lui, les soulageait presque. Il décrit ce séjour comme « une forme de guérison » d’un traumatisme.
La dernière photo de ces trois jours est celle d’un vieux détenu que tous surnommaient Picasso : au moment de l’adieu, il s’est tourné vers sa fenêtre et le mirador, les larmes aux yeux. Les images ont été diffusées dans la presse par l’agence avec laquelle Reza travaillait, et il a ensuite mené pendant un an des ateliers avec des condamnés à perpétuité à la centrale d’Arles.
La prison française vue par Bernard Bolze
Dans la seconde partie, Bernard Bolze, militant de la condition carcérale, fondateur de l’Observatoire international des prisons et président du festival Concertina, donne des chiffres : 29 500 détenus en France en 1971, 46 000 en 1989, 87 000 aujourd’hui, une hausse qui selon lui ne s’explique pas par celle de la population. Il retrace l’arrivée du partenariat public-privé à la fin des années 1980, le programme de construction dit « 13 000 » et le constat que plus on construit de places, plus on incarcère. Les grands établissements modernes ont gagné en confort mais perdu en humanité, avec vidéosurveillance et surveillants plus distants. Il rappelle qu’en 1959 le garde des Sceaux Edmond Michelet, passé par les camps de concentration, déclarait : « Je suis du côté de ceux qu’on enferme ». Aujourd’hui, juge-t-il, la perception des détenus est « très détériorée », alors que la durée moyenne de détention est inférieure à onze mois. Il évoque la définition du prisonnier politique selon Amnesty International et le cas de Georges Ibrahim Abdallah, resté selon lui vingt-six ans en prison après avoir été libérable. Pour lui, les conditions de détention, surtout en maison d’arrêt pour les courtes peines, nourrissent la récidive.
Il plaide pour les peines alternatives, les activités en détention et l’encellulement individuel, et compare la France, passée selon lui à 117 ou 118 détenus pour 100 000 habitants, à l’Allemagne, descendue sous 70.
Les références de l’épisode
- Centre pénitentiaire de Liancourt : prison où Reza a photographié pendant trois jours et trois nuits.
- Robert Badinter : ministre rencontré lors d’un dîner, à l’origine de l’autorisation.
- Observatoire international des prisons : organisation fondée par Bernard Bolze.
- Festival Concertina : festival présidé par Bernard Bolze.
- Programme 13 000 : programme de construction de prisons lancé en 1989.
- Edmond Michelet : garde des Sceaux qui déclarait en 1959 être « du côté de ceux qu’on enferme ».
- Amnesty International : dont Bernard Bolze cite la définition du prisonnier politique.
- Georges Ibrahim Abdallah : détenu resté 41 ans en prison en France, cité comme exemple d’enfermement relevant du politique.
Au fil de l’épisode
- 00:00:02 : description de la photo du détenu face au mirador
- 00:01:22 : trois ans sans photographier, en prison en Iran
- 00:02:06 : les photos mentales pendant la détention
- 00:04:03 : la rencontre avec Robert Badinter
- 00:06:05 : l’autorisation de photographier la prison de Liancourt
- 00:08:09 : des détenus âgés, condamnés à perpétuité ou malades
- 00:09:49 : derrière les barreaux avec un appareil, une forme de guérison
- 00:10:44 : ne jamais demander pourquoi ils sont là
- 00:12:14 : les questions des gardiens et des détenus sur la prison en Iran
- 00:12:46 : le détenu surnommé Picasso et la dernière photo
- 00:15:14 : la diffusion des images et les ateliers à la centrale d’Arles
- 00:16:49 : Bernard Bolze et l’évolution de la population carcérale
- 00:18:07 : le partenariat public-privé et le programme 13 000
- 00:22:04 : la perception des détenus, d’Edmond Michelet à aujourd’hui
- 00:25:29 : qu’est-ce qu’un prisonnier politique
- 00:27:31 : les conditions de détention et la récidive
- 00:31:30 : l’exemple de l’Allemagne
FAQ
Pourquoi Reza a-t-il été emprisonné en Iran ?
Reza raconte avoir passé trois ans en prison, entre 22 et 25 ans, sous le régime du Shah d’Iran, à cause de ses photographies. Jugé par un tribunal militaire, il décrit un procès de façade : son avocat découvrait son dossier dix minutes avant l’audience. Ce sont les seules années où il n’a pas photographié.
Comment Reza a-t-il pu photographier la prison de Liancourt ?
Lors d’un dîner, quelques années après son arrivée en France en 1981, il a raconté son histoire au ministre Robert Badinter et lui a demandé de photographier une prison trois jours et trois nuits. Malgré des règles très strictes, sa demande a été acceptée quelques semaines plus tard pour le centre pénitentiaire de Liancourt.
Qui est Bernard Bolze ?
Bernard Bolze est un militant de la condition carcérale, fondateur de l’Observatoire international des prisons et président du festival Concertina. Dans l’épisode, il analyse la hausse du nombre de détenus en France, passés de 29 500 en 1971 à 87 000 aujourd’hui, et plaide pour des alternatives à l’enfermement.
Pourquoi la prison favorise-t-elle la récidive selon Bernard Bolze ?
Selon lui, les conditions de détention dégradées, surtout en maison d’arrêt pour les courtes peines, font perdre aux personnes leur travail et leur logement et entretiennent les conflits en cellule surpeuplée. Il défend les peines alternatives, les activités en détention et le principe d’une personne par place.
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