Podcast Photo.
Parlons photo3 janvier 202660 min

Avenir de la photographie à l’aune de la robotique

avec Serge Tisseron

Serge Tisseron, ce que l'intelligence artificielle change à la photographie

Serge Tisseron, psychiatre et ancien psychanalyste, auteur d'une quarantaine de livres, est l'invité de Parlons photo pour parler de l'intelligence artificielle générative et de ce qu'elle fait à la photographie. Il réclame le droit de s'émerveiller avant de critiquer, détaille les erreurs et les biais des machines, s'inquiète des fausses images et de l'effet sur les adolescents, et raconte comment il a fait reconstituer par IA une photo d'enfance disparue, très différente de l'originale retrouvée ensuite.

Un psychiatre face à la dernière mue de la photographie

Serge Tisseron, médecin, psychiatre et ancien psychanalyste, auteur d’une quarantaine de livres, vient parler dans Parlons photo de ce que l’intelligence artificielle générative change à l’image. Il pratique lui-même la photographie argentique et numérique, et il a fondé plusieurs associations, dont le dispositif 3-6-9-12 sur l’âge d’introduction des écrans chez l’enfant et un institut consacré aux relations entre humains et robots. Il replace l’IA dans une histoire longue : la photographie a changé de support à plusieurs reprises (plaque d’argent, plaque de verre, film souple, puis capteur numérique), et chaque technologie a provoqué de l’émerveillement avant que ses insuffisances n’apparaissent. L’IA générative actuelle n’est selon lui qu’un « IA premier modèle », appelé à être remplacé. Il explique simplement le principe : on donne à la machine des images ou des instructions écrites ou dictées (les prompts), et une image émerge, comme en chambre noire, mais à partir de texte et non de gestes de la main. Il défend « le droit à l’émerveillement », condition pour expérimenter, puis le droit d’être critique.

Il rappelle que ces outils commettent beaucoup d’erreurs, que les biais des bases de données sont, selon lui, incompressibles, et que l’espace numérique risque de tourner en rond à force de recycler des images stéréotypées.

Fausses images collectives, images utiles pour soi

Serge Tisseron distingue deux usages. Dans le domaine collectif, l’image générée sert la désinformation : il cite les fausses informations de responsables politiques et l’exemple d’une IA qui a produit de faux témoignages de victimes du Bataclan, et qui pourrait demain en produire les photos. Il évoque aussi un outil de diagnostic du mélanome entraîné sur des peaux blanches, qui a manqué des cancers chez des patients noirs ou métis. Dans le domaine privé, en revanche, générer l’image d’un souvenir dont on n’a pas de photo peut devenir un support d’échange avec les proches qui ont vécu le même moment autrement. Il cite un photographe japonais qui met en scène des photos de famille heureuses : la photographie n’y témoigne pas d’un événement, mais d’un moment qui rend heureux. Pour les métiers de l’image, il plaide pour un étiquetage, comme sur les produits alimentaires, qui dirait quelle IA a été utilisée, dans quelle proportion et à quel moment. Il pense que la photo de mode, déjà très retouchée, aura des comptes à rendre.

Il raconte aussi les limites révélatrices des machines : une IA incapable de représenter un homme nu contre une femme habillée, ou une horloge affichant une autre heure que la position d’aiguilles présente dans toutes ses images de référence.

Émotions solitaires et souvenir reconstitué

Interrogé sur l’émotion que procure une réponse immédiate de la machine, il voit deux faces. Confier sa colère à une IA, qui ne se fatigue jamais, permet peu à peu de construire un récit de soi plus distancié. Mais il s’inquiète des adolescents qui ont vécu le confinement entre 6 et 10 ans, période clé de l’apprentissage de la régulation des émotions, et qui demandent aujourd’hui à un agent conversationnel quoi répondre à un ami fâché. Il dénonce les fabricants qui poussent à croire qu’une personne se cache derrière la machine, et prévoit une dégradation des services gratuits, avec publicité et abonnements payants, qui remettra l’IA « à sa vraie place ». Il termine sur l’expérience racontée dans son livre « Le jour où j’ai tué mon frère » : une photo de jeu d’enfance prise par son père, disparue de l’album familial, qu’il a fait reconstituer par IA avec deux artistes. Quand l’original a été retrouvé, les deux images s’opposaient : dans la sienne, il se représentait faible et à la place de son frère.

Il en tire une leçon sur la mémoire : l’image mentale dit ce qu’on a ressenti, pas ce qui a eu lieu.

Les références de l’épisode

  • « Le jour où j’ai tué mon frère » : livre de Serge Tisseron sur la reconstitution par IA d’une photographie de souvenir.
  • 3-6-9-12 : repères proposés aux parents pour introduire les écrans dans la vie des enfants.
  • Le Jeu des trois figures : dispositif pratiqué à l’école depuis 2006, cité par Serge Tisseron.
  • Institut pour l’histoire et la mémoire des catastrophes : association créée par Serge Tisseron.
  • Grok : intelligence artificielle citée pour de faux témoignages sur le Bataclan.
  • Bumble Boogie : morceau de 1961 choisi par l’invité pour la première pause musicale.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:34 : présentation de Serge Tisseron, médecin, psychiatre et ancien psychanalyste
  • 00:03:39 : ses associations et l’idée de résilience collective
  • 00:07:25 : deux siècles de ruptures technologiques en photographie
  • 00:09:37 : comment une IA générative produit une image à partir de prompts
  • 00:13:38 : le droit à l’émerveillement, puis à la critique
  • 00:15:18 : erreurs, hallucinations et biais des bases de données
  • 00:17:49 : imagerie médicale et diagnostic raté du mélanome
  • 00:18:59 : fausses informations et faux témoignages générés
  • 00:20:28 : générer l’image d’un souvenir pour en parler avec ses proches
  • 00:21:39 : un photographe japonais et les photos de famille mises en scène
  • 00:25:47 : l’émotion face à une machine qui répond tout de suite
  • 00:31:19 : la génération du confinement et la régulation des émotions
  • 00:35:11 : la voix des IA et l’illusion d’une présence humaine
  • 00:38:21 : ce que l’IA ne parvient pas à représenter
  • 00:41:42 : indiquer l’usage de l’IA comme une étiquette de provenance
  • 00:43:20 : la photo de mode et la retouche
  • 00:48:18 : le coût des IA et la dégradation annoncée des services gratuits
  • 00:53:19 : « Le jour où j’ai tué mon frère », une photo perdue reconstituée

FAQ

Qui est Serge Tisseron ?

Serge Tisseron est médecin, psychiatre et ancien psychanalyste, auteur d’une quarantaine de livres. Il pratique la photographie argentique et numérique et a fondé plusieurs associations, dont 3-6-9-12 sur les écrans chez l’enfant et un institut sur les relations entre humains et robots. Dans Parlons photo, il analyse ce que l’IA générative change à l’image.

Comment Serge Tisseron a-t-il utilisé l’IA pour reconstituer un souvenir ?

Il cherchait une photo d’enfance prise par son père, où il « tuait » son frère en jouant aux cow-boys et aux Indiens, absente de l’album familial. Il l’a fait reconstituer par IA avec deux artistes. Quand l’original a été retrouvé, les positions étaient inversées : dans son image mentale, il se voyait faible, à la place de son frère. Il en a tiré le livre « Le jour où j’ai tué mon frère ».

Pourquoi les images générées par IA reproduisent-elles des stéréotypes ?

Selon Serge Tisseron, une IA restitue ce qui est statistiquement le plus probable dans sa base de données. Il cite une image célèbre qu’un duo d’artistes n’a pas pu reproduire, l’IA refusant d’associer un homme nu et une femme habillée, et des horloges toujours figées sur la même position d’aiguilles. Plus ces images circulent, plus les IA les recyclent.

Faut-il signaler l’usage de l’IA dans une photographie ?

Serge Tisseron le défend : comme les produits alimentaires indiquent leur provenance, toute production, photo de presse, livre ou image artistique, devrait préciser si une IA a été utilisée, laquelle, dans quelle proportion et à quel moment de la création. Il estime que la photo de mode, déjà très retouchée, devra particulièrement s’expliquer.

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