Podcast Photo.
Parlons photo7 mars 202660 min

Eric Karsenty, accompagnateur de la photographie

avec Éric Karsenty

Éric Karsenty, de l'agence Editing à Fisheye, passeur de la photographie

Éric Karsenty n'a jamais fait de la photographie son métier d'auteur, mais il l'a servie toute sa vie : école d'Arles, Mois de la photographie à Paris, agence de presse, puis dix ans à la tête de la rédaction du magazine Fisheye. Au micro de Parlons photo, il raconte les pellicules confiées à des passagers d'avion, la crise du numérique qui a emporté son agence et l'ouverture de la photographie aux autres arts. Aujourd'hui correspondant de l'Académie des beaux-arts, il prépare le bicentenaire du médium.

Passeur plutôt que photographe

Invité de Parlons photo, Éric Karsenty retrace un parcours mené entièrement au service des images des autres : diplômé de la première promotion de l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) d’Arles, il passe par le Mois de la photographie à Paris, l’agence de presse Editing, la formation de secrétaire de rédaction à l’EMI, puis dirige la rédaction du magazine Fisheye de 2014 à 2024. Lui préfère le mot de « passeur » à celui d’accompagnateur. Tout commence, raconte-t-il, avec un livre technique de la collection Time-Life trouvé chez des amis et l’appareil de son père : la photographie devient vite « ma seule boussole ». En 1982, un stage à Arles avec Gilles Mora, alors rédacteur en chef des Cahiers de la photographie, lui donne le sentiment de trouver une famille ; il entre la même année dans l’école tout juste créée, dirigée par Alain Desvergnes, où se succèdent stages avec des photographes, des tireurs et des historiens, dont Bruce Davidson.

Il explique avoir rangé son appareil après quatre ans au Mois de la photographie : il se sentait à sa place auprès des photographes et manquait, dit-il, d’assurance pour s’affirmer lui-même comme auteur.

L’éditing, de la chute du mur de Berlin à la crise du numérique

Avec Editing, agence fondée par des camarades d’école, Éric Karsenty découvre le travail collectif de la presse. Il définit l’éditing comme l’art de sélectionner et d’assembler les images, et insiste avec les animateurs sur le caractère « hypersélectif » de la photographie : des milliers d’images sur la table pour en garder trois. Il raconte deux souvenirs de l’époque argentique : les pellicules de la chute du mur de Berlin, en 1989, confiées à un passager d’avion et récupérées avec une pancarte à l’aéroport, qui finissent en double page dans Paris Match ; puis une photographie d’émeutes qu’il avait retirée du lot proposé à L’Express et que Paris Match publie après qu’il l’a signalée à l’éditeur. Il décrit ensuite le choc des années 2000 : numériser et indexer coûtait cher, l’arrivée de Corbis et Getty a changé le marché, et Editing a connu deux ans de redressement judiciaire avant sa liquidation en 2007.

Découragé, il reprend des études de secrétaire de rédaction, doyen d’une promotion de vingtenaires et de trentenaires, avant que la photographie revienne à lui avec Zmâla, une revue de collectifs de photographes.

Fisheye, l’hybridation et le bicentenaire

Appelé par Benoît Baume, créateur de Fisheye, pour reprendre la rédaction d’un magazine qui n’avait qu’un an, Éric Karsenty explique le sens du titre : un objectif qui « voit large », ouvert à toutes les écritures photographiques et attaché à la politique d’auteur, à un moment où la presse papier ignorait la révolution numérique et les réseaux sociaux. Il revient sur l’entrée de la photographie dans les musées, les galeries et le marché de l’art, sur la photographie plasticienne et sur l’« hybridation » avec les autres arts, terme qu’il emprunte à l’historien Michel Poivert. Il y voit la fin d’un débat sur la « vraie » photographie : « Quand on fait de la poésie, ce n’est pas pareil que la prose ou le journalisme, mais ça ne veut pas dire que l’un disqualifie l’autre. » Aujourd’hui chargé des éditions de Fisheye, il est depuis 2024 correspondant de la section photographie de l’Académie des beaux-arts, où il a assuré le commissariat de l’exposition d’Olivier Jobard, et participe à la préparation du bicentenaire de la photographie, prévu de septembre 2026 à septembre 2027.

L’émission se termine sur quelques expositions recommandées par l’une des animatrices.

Les références de l’épisode

  • École nationale supérieure de la photographie (ENSP) d’Arles : école dont Éric Karsenty est diplômé, de la première promotion
  • Mois de la photographie à Paris : manifestation où il a travaillé quatre ans (collections, régie d’expositions, revue La Recherche photographique)
  • Editing : agence de photographes de presse dont il a été rédacteur en chef jusqu’en 2007
  • Fisheye : magazine de photographie dont il a été rédacteur en chef de 2014 à 2024, aujourd’hui aussi maison d’édition
  • Zmâla : revue de collectifs de photographes à laquelle il a participé
  • Images Magazine : titre où il a travaillé comme secrétaire de rédaction
  • AFP, une épopée photo (éditions Fisheye) : ouvrage auquel il a contribué par ses textes
  • L’arbre-Machine de Sylvie Bonnot et Grand Bain (éditions Loco) : livres pour lesquels il a écrit des textes
  • Notre famille afghane, souvenirs d’une vie envolée : exposition d’Olivier Jobard dont il a signé le commissariat, galerie Pavillon Comtesse de Caen de l’Institut, à Paris
  • Académie des beaux-arts : institution dont il est correspondant pour la section photographie depuis 2024
  • Les Cahiers de la photographie : revue qu’il lisait dans les années 1980, alors dirigée par Gilles Mora
  • La Chambre claire de Roland Barthes : livre cité dans sa chronologie de la reconnaissance de la photographie
  • Michel Poivert : historien de la photographie, auquel il emprunte la notion d’hybridation
  • Lucien Clergue : photographe arlésien, fondateur des Rencontres d’Arles, auquel il rend hommage

Au fil de l’épisode

  • 00:01:57 : passeur d’images plutôt qu’accompagnateur
  • 00:02:36 : la découverte de la photographie et des Cahiers de la photographie
  • 00:03:33 : le stage de 1982 à Arles et l’entrée à l’école de photographie
  • 00:05:19 : trois années de formation entre stages et histoire de la photo
  • 00:06:55 : quatre ans au Mois de la photographie à Paris et le choix de ne pas être photographe
  • 00:08:30 : l’aventure de l’agence Editing
  • 00:10:38 : ce que veut dire l’éditing, un art de l’hypersélection
  • 00:13:19 : la chute du mur de Berlin et la double page dans Paris Match
  • 00:15:00 : l’image d’émeutes retirée puis publiée
  • 00:16:36 : numérisation, Corbis et Getty, la fin d’Editing en 2007
  • 00:19:56 : reprendre une formation de journaliste et le retour par la revue Zmâla
  • 00:25:28 : Fisheye, un objectif qui voit large
  • 00:28:48 : les numéros marquants et le rôle de Lucien Clergue à Arles
  • 00:32:45 : un père et son fils au Salon de la photo
  • 00:34:32 : de la photographie documentaire à la photographie plasticienne
  • 00:42:08 : l’hybridation de la photographie avec les autres arts
  • 00:45:07 : une histoire qui se réécrit, la place des femmes photographes
  • 00:46:46 : les éditions Fisheye et le commissariat d’expositions
  • 00:48:48 : le rôle de correspondant à l’Académie des beaux-arts
  • 00:50:48 : le bicentenaire de la photographie en 2026 et 2027
  • 00:54:03 : les expositions recommandées aux auditeurs

FAQ

Qui est Éric Karsenty ?

Éric Karsenty est diplômé de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Il a travaillé au Mois de la photographie à Paris, dirigé la rédaction de l’agence Editing puis celle du magazine Fisheye de 2014 à 2024. Il s’occupe aujourd’hui des éditions de Fisheye et il est correspondant de la section photographie de l’Académie des beaux-arts depuis 2024.

Qu’est-ce que l’éditing en photographie ?

Dans l’épisode, Éric Karsenty le décrit comme l’art de sélectionner les images et de les assembler, à la manière d’un montage. Le choix change selon la destination : un magazine, avec sa ligne éditoriale, n’appelle pas la même sélection qu’un livre monographique ou thématique. Les animateurs y voient un art de l’hypersélection, où l’on garde trois images sur des milliers.

Pourquoi le magazine Fisheye s’appelle-t-il ainsi ?

Selon Éric Karsenty, le fisheye est un objectif qui voit très large, comme le judas d’une porte. Le titre ne renvoie pas à la technique mais à une ligne éditoriale : être ouvert à toutes les écritures photographiques. Le magazine a été créé par Benoît Baume pour accueillir les auteurs à une époque où la presse papier ignorait l’arrivée du numérique et des réseaux sociaux.

Comment le numérique a-t-il touché les agences de photographes de presse ?

Éric Karsenty raconte que dans les années 2000, il fallait payer des personnes pour numériser et indexer les archives, alors que le marché tardait à acheter ces images. Des acteurs nouveaux comme Corbis et Getty, très solides financièrement, ont changé la donne. L’agence Editing, trop fragile, a connu deux ans de redressement judiciaire avant d’être liquidée.

Que fait un correspondant de l’Académie des beaux-arts ?

Éric Karsenty explique que les correspondants ne sont pas élus comme les académiciens : on vient les chercher. Ils travaillent à leurs côtés au soutien de la création, à travers des prix, des bourses et des résidences. La section photographie compte cinq correspondants, qui préparent notamment le bicentenaire de la photographie.

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