
Jonathan Alpeyrie, photographe de guerre depuis le début des années 2000, revient dans Parlons photo sur un parcours qui l'a mené du Haut-Karabakh à l'Ukraine, en passant par la Syrie, où il a été retenu en otage plus de trois mois en 2013. Il explique comment se prépare un reportage de guerre, ce qui fait selon lui une bonne photographie de conflit, et présente deux projets au long cours : des portraits de vétérans de la Seconde Guerre mondiale et une enquête photographique sur le commerce de la drogue entre l'Amérique latine et les États-Unis.
De Kinshasa au baptême du feu
Invité de Parlons photo, Jonathan Alpeyrie, photographe de guerre, raconte vingt ans de terrain et les projets qui l’occupent aujourd’hui. Il attribue sa vocation à son rapport à l’histoire : des membres de sa famille ont combattu dans les deux guerres mondiales, en Algérie et en Indochine, et il écoutait enfant leurs récits. Après des débuts dans la presse locale aux États-Unis et un premier reportage en noir et blanc sur l’industrie ex-soviétique en Arménie, il passe un mois en 2003 sur les gangs de Kinshasa. Ce travail lui vaut un contrat avec Getty Images. Il insiste sur la logistique : selon lui, 80 % du métier consiste à préparer, trouver les bons contacts et les fixeurs, ces intermédiaires locaux qui règlent les accréditations et le transport. Son baptême du feu a lieu en 2004 en Ossétie du Sud, avec une compagnie géorgienne. Il décrit le risque calculé de chaque image et son travail en mise au point manuelle.
Un photographe plus ancien, rencontré en Ukraine en 2014, critique durement ses grands angles : il passe au 50 mm, prend moins de photos et compose davantage.
Captivité en Syrie et blessures en Ukraine
En 2013, lors de son troisième voyage en Syrie, alors qu’il suit des groupes rebelles au nord de Damas, Jonathan Alpeyrie est enlevé à un faux point de contrôle. Il décrit plus de trois mois de captivité, les coups et les simulacres d’exécution des premières semaines, puis les bombardements qui se rapprochent. Un acteur syrien proche du régime paie sa rançon deux jours avant une tentative de libération par la force organisée depuis le Liban. Il retourne ensuite sur le terrain : une dizaine de voyages en Ukraine, deux blessures, en 2015 puis en 2022. Interrogé sur ce qu’est une bonne photographie de guerre, il dit préférer les images qui insinuent une situation plutôt que de la montrer crûment, comme les champs de bataille vides photographiés après les combats pendant la guerre de Crimée ou la guerre de Sécession. Il évoque aussi le stress constant des drones, vécu au Haut-Karabakh en 2020.
« C’est comme avoir un sniper constamment qui vous regarde », dit-il des drones.
Des vétérans de 1939-1945 au trafic de drogue
Pendant une vingtaine d’années, Jonathan Alpeyrie a photographié et interrogé environ 230 vétérans de la Seconde Guerre mondiale de 62 nationalités, des Alliés comme de l’Axe, sans porter de jugement. La plupart, dit-il, gardaient du respect pour l’adversaire. Ces portraits forment le livre Titans, publié par une maison d’édition brésilienne pour les 80 ans de la fin de la guerre. Depuis 2019, il consacre l’essentiel de son travail au commerce international de la drogue, notamment la cocaïne, du Mexique à l’Équateur, du Brésil à Haïti, jusqu’aux États-Unis et aux Pays-Bas. Il photographie trois versants : la répression, les trafiquants et l’addiction. Il y voit un travail presque anthropologique et reproche aux États européens leur « légèreté » face à ce commerce. Un livre sur six ans de reportage entre l’Amérique latine et les États-Unis doit paraître le 12 novembre chez un éditeur new-yorkais.
Il considère ce sujet comme la pièce maîtresse de sa carrière.
Les références de l’épisode
- Getty Images : agence photographique américaine qui l’a recruté après son reportage à Kinshasa.
- Titans : livre de portraits de vétérans de la Seconde Guerre mondiale.
- Henri Huet : photographe français de la guerre du Vietnam qu’il cite parmi ses références.
- Marche funèbre de Siegfried : œuvre de Richard Wagner choisie par l’invité.
- Septième symphonie de Beethoven : deuxième mouvement choisi par l’invité.
Au fil de l’épisode
- 00:00:29 : présentation de Jonathan Alpeyrie et de ses terrains de guerre
- 00:02:09 : une vocation née des récits de soldats de sa famille
- 00:04:00 : l’Arménie, Kinshasa et le contrat avec Getty Images
- 00:05:37 : la logistique, 80 % du travail
- 00:07:26 : le baptême du feu en Ossétie du Sud
- 00:09:12 : photographier sous le feu
- 00:10:43 : la critique qui le fait passer au 50 mm
- 00:13:13 : agences, magazines et économie du reportage
- 00:18:25 : l’enlèvement en Syrie en 2013
- 00:20:36 : plus de trois mois de captivité
- 00:22:06 : la rançon et la libération
- 00:24:11 : deux blessures en Ukraine
- 00:25:42 : qu’est-ce qu’une bonne photographie de guerre
- 00:28:13 : les photographies de la guerre de Crimée et de la guerre de Sécession
- 00:29:56 : la liberté des photographes au Vietnam
- 00:30:46 : la guerre des drones
- 00:35:26 : les portraits de vétérans de la Seconde Guerre mondiale
- 00:37:44 : le livre Titans
- 00:40:21 : le respect de l’adversaire
- 00:42:01 : la légèreté de l’Occident face à la drogue
- 00:43:34 : les moments cocasses de la guerre
- 00:45:14 : l’enquête sur le commerce de la cocaïne
- 00:49:01 : répression, trafiquants et addiction
- 00:52:48 : un livre attendu le 12 novembre
FAQ
Qui est Jonathan Alpeyrie ?
Jonathan Alpeyrie est un photographe de guerre qui couvre les conflits depuis le début des années 2000 : Haut-Karabakh, Ossétie du Sud, Népal, Afrique de l’Est, Syrie, Libye, Afghanistan et Ukraine. Recruté par Getty Images après un reportage à Kinshasa, il a été otage en Syrie en 2013 et travaille depuis 2019 sur le commerce international de la drogue.
Comment Jonathan Alpeyrie a-t-il été libéré en Syrie ?
Enlevé en 2013 par un groupe rebelle qui voulait le revendre, Jonathan Alpeyrie a passé plus de trois mois en captivité. Selon lui, un acteur syrien proche du régime a payé sa rançon, espérant en tirer avantage auprès des Occidentaux, deux jours avant une opération armée prévue depuis le Liban pour le libérer.
Qu’est-ce qu’une bonne photographie de guerre pour Jonathan Alpeyrie ?
Il préfère les images qui insinuent une situation plutôt que de la montrer crûment, pour laisser le spectateur réfléchir, comme la fin d’un film. Il cite les champs de bataille photographiés juste après les combats pendant la guerre de Crimée et la guerre de Sécession, où l’on voit surtout du vide et où l’on comprend qu’il s’est passé quelque chose de terrible.
Sur quoi porte le livre Titans ?
Titans réunit les portraits d’environ 230 vétérans de la Seconde Guerre mondiale, de 62 nationalités, photographiés et interrogés par Jonathan Alpeyrie pendant une vingtaine d’années, du côté des Alliés comme de l’Axe. Publié par une maison d’édition brésilienne pour les 80 ans de la fin de la guerre, c’est un ouvrage volumineux présenté dans un coffret en bois.
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